Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

#Carignan Story # 242 : version Gérard Bertrand

4 Commentaires

En dehors de la Maison Cazes chez moi (Roussillon, pour ceux qui ne l’auraient pas encore deviné), ils ne sont guère plus que trois ou quatre négociants de taille, notamment Calmel-JJoseph, Paul Mas, Skalli et Gérard Bertrand, à considérer que le Carignan a un pion à avancer sur l’échiquier du Languedoc et du Roussillon réunis. J’oublie le petit négoce du Prieuré Saint-Sever de Thierry Rodriguez, mais c’est une autre histoire, déjà évoquée ici, et sur laquelle je reviendrai. À l’heure où même l’AOP SaintChinian se penche sérieusement sur la réintroduction de vieux cépages « locaux », tels le Ribeyrenc ou l’Aramon, il serait utile de consolider ses apports en Carignan et d’avoir une vision d’avenir avec le recours aux anciens cépages mieux armés, à mon sens, quand il s’agit de s’accrocher à la terre du Midi. Qui osera, dans les Corbières, par exemple, redonner ses lettres de noblesse au bon vieux Carignan en lui accordant plus d’importance qu’il n’en a à l’heure actuelle ? Oui, qui osera alors que la Chambre d’Agriculture de l’Aude possède tous les atouts avec la plus grande collection de ce cépage et les meilleurs experts en la matière ?

Quelques centenaires rassemblés par Gérard Bertrand. Photo©MichelSmith

Quelques centenaires rassemblés par Gérard Bertrand. Photo©MichelSmith

Revenons-en à Gérard Bertrand. Je n’ai pas les chiffres en tête, mais pour les âmes sensibles c’est probablement le plus « gros » négociant du Midi après Jeanjean et c’est à ce titre qu’il m’arrive de parler de lui une ou deux fois l’an. Je sais, depuis « l’affaire » Tariquet certains diront que je suis acheté, mais il m’arrive parfois de ne pas aimer ses vins et d’autres fois de tomber sur des cuvées qui m’enchantent. Réclamant des échantillons de « très vieux » Carignans aux charmantes personnes qui s’occupent de la communication, j’ai reçu quelques échantillons de la collection Les vignes centenaires, flacons aussitôt mis de côté pour une prochaine dégustation. Plus d’un an après – pardon pour le retard -, le moment est venu pour moi de tester ces vins. Sans parti pris.

Photo©MichelSmith

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Mettons à part le Côtes du Roussillon Villages 2010 La Combe du Roi qui, en lisant la contre-étiquette, se révèle être un Grenache (café, garrigue, fruit fin, tabac, cacao…tannins copieux mais un peu verts en bouche) probablement associé à du Carignan (secteur de Tautavel, je dirais même de Maury), un vin puissant (15°) capable de tenir encore dix ans et plus en cave, pour nous concentrer sur deux millésimes d’un « vrai » Corbières – et j’écris « vrai » à bon escient – provenant d’une vigne de Carignan. Le premier vin de cette Crémaille, du nom de la parcelle qualifiée en contre-étiquette d’exceptionnelle, vigne travaillée en agrobiologie provenant du cépage emblématique des Corbières (merci Gérard pour le terme emblématique…), est également un 2010. Je le soupçonne d’être issu de la propriété du Château de Villemajou, le domaine historique que Gérard a courageusement repris après le décès de son père. Je vous annonce au passage que, depuis 1988, je considère que ce cru a, avec quelques autres et grâce au Carignan, un potentiel qualitatif assez unique dans le Sud de la France. Mais bon, je n’ai probablement rien compris aux Corbières.

Au nez, ce vin est plus discret que le précédent. Mais quelques mouvements de la main pour réveiller le jus, permettent d’entrevoir ce potentiel évoqué plus haut : grande finesse, retenue, bribes d’herbes de maquis, bouche suave, presque tendre, notes de poivres, épices, tannins bien dessinés, longueur interminable. Si jamais vous avez la chance de posséder cette bouteille, je vous invite à la servir autour de 16° de température en respectant scrupuleusement, pour une fois, ce que préconise le texte de la contre-étiquette qui, faute de place, oublie de recommander un gigot d’agneau, d’isard ou de chevreuil. La bouteille porte le numéro 4.405, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit nullement d’une micro-cuvée. Le total de mise est affiché : 8.190 bouteilles. Je dis bravo en regrettant de ne pas avoir un magnum pour ma cave. Gérard, si tu m’entends, je t’en achète six sur le champ !

Photo©MichelSmith

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Difficile de faire mieux me dis-je en versant dans mon verre le rouge de la même vigne, mais de 2011. Cette fois-ci, j’ai le numéro 2.428 sur 10.857 bouteilles produites. Qu’est-ce que j’en pense ? J’adore ! Je ne résiste pas au charme de ce nez finement fruité, à ces notes envoûtantes d’oranges sanguines discrètement parfumées à la cannelle, à ce léger souffle de garrigue. L’emprise en bouche est plus évidente. On a la rondeur qui sied à un vénérable Carignan, mais le fruit s’impose avec subtilité, avec tendresse, malgré une pointe de rugosité qui fait tout le charme du vin, ce côté « je ne prétends pas la perfection, je suis moi-même, je viens des Corbières, ne m’enlève pas ce putain d’accent qui m’a façonné et auquel je tiens ». Franchement, cela faisait un bail qu’un vin ne m’avait pas interpellé sur ce ton.

Que retenir de tout cela ? Eh bien que cela mérite bien une suite. Quelle suite ? Puisque je m’apprête à partir en vacances, vous le saurez en lisant le prochain numéro ! Mais il faut aussi retenir qu’un négociant, et pas n’importe lequel, ose mettre le nom de Corbières sur un Carignan. Si lui ose, pourquoi pas les autres, sur un Faugères, par exemple ? Merci Gérard !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “#Carignan Story # 242 : version Gérard Bertrand

  1. Tu as bien fait d’attendre un an avant de les goûter. Encore une confirmation du vénérable carignan qui ne se révèle qu’après de longues années de méditation. Sauf les (non moins) fameux beaujolais du midi, eu égard à la macération carbonique à consommer dans sa jeunesse. Tout ça, on connait, par contre tu as raison de mettre en avant la revendication en AOC Corbières de ces vins de carignan. Je suppose que Gérard Bertrand surfe sur la réglementation, c’est la part du cépage planté qui est limitée à 50%. La part dans le vin n’est pas réglementée par pourcentage de cépage mais par son nombre. En Corbières, il faut 2 cépages minimum. On suppose que c’est avant tout une démarche marketing, le négociant sait ce qui se vend sur le marché, mais plus intéressant encore c’est que tu confirmes la qualité du résultat. On doit déjà à Gérard Bertrand la reconnaissance du Cru Boutenac (Corbières-Boutenac AOC), lui président, il voulait une majorité de carignan dans ce Cru. On voit qu’il a de la suite dans les idées.

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  2. Nadine, tu sembles lire dans mes pensées… L’histoire du pourcentage en vignes plantées, je l’ai souvent dit, ne devrait pas freiner les ardeurs du Vigneron qui souhaiterait mettre en avant une cuvée à base de Carignan. Au contraire, cela devrait l’encourager à faire de « vrais » Corbières, plus marqués par le Carignan (et le Grenache) que par la seule Syrah ou le seul Mourvèdre. De même qu’il peut toujours en contre étiquette expliquer sa démarche, dire par exemple qu’il s’agit d’un Carignan à 80 % provenant d’une vigne très particulière. Certains osent et j’évoque souvent leurs cuvées lorsque je les connais. D’autres ne bougent pas, font ce qu’ils croient avoir compris, se laissent dicter des pourcentages et oublient d’explorer leurs vignes, de dialoguer avec elles, pour ne faire, élevage ou pas, que des cuvées « standards » au lieu de faire du Corbières. Tout cela va évoluer. Mais si lentement…

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  3. En tout cas cela donne envie. Tu ne dis rien du prix de ce vin.

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  4. Autour de 20 euros… Mais tu auras tout ça dans une deuxième partie, dimanche prochain. C’est la saison des feuilletons 😉

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