Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le dilemme des « petits gros », ou des « gros petits » producteurs

4 Commentaires

Je n’ai jamais pensé que la taille de l’outil pouvait affecter la qualité du produit. Et cela va aussi pour le vin, même s’il y a des esprits étroits qui récitent, ad nauseum, le mantra du small is beautiful. Mais il faut aussi reconnaître que, sous la pression de certains marchés à niches et leur prescripteurs ayatollesques, des domaines français ayant atteint une taille dépassant, disons, 100 hectares (voire même moins), commencent à avoir des difficultés à conserver ces marchés à moins de fractionner leur gamme dans une série de micro-cuvées.

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La beauté des lieux ne fait pas de doute. Mais comment y être fidèle sans rendre le message trop compliqué ? That is the question…

Cette vérité du marché m’a été rappelé une fois de plus par une récente dégustation de vins de l’excellent domaine des Corbières de la famille Bories, le Château Ollieux Romanis. Ce domaine historique de la région, situé dans la plus vaste appellation du Languedoc, a récemment été réunifié et totalise maintenant plus de 150 hectares. Ce n’est rien du tout à coûté des géants viticoles de ce monde, mais, aux yeux de certains, cela apparaît trop grand ! Pourquoi, je n’en sais rien. Mais ce type de réaction semble avoir fait réfléchir Pierre Bories à des manières de contourner l’obstacle posé par ces refuzniks en fractionnant sa gamme et en menant quelques expériences à la marge pour contenter aussi les amateurs de vins qui n’utilisent que peu ou pas de soufre et autres adjuvants.

Cela s’appelle, en termes marketing, la sous-segmentation, et on constate ses effets dans à peu près tous les domaines aujourd’hui, le vin ne faisant pas exception. Personnellement j’ai quelques réserves sur une telle approche du vin, car j’estime qu’on fait souvent un bien meilleur vin en pratiquant l’assemblage : les grandes marques de Champagne en font la démonstration régulièrement, et je me souviens d’avoir entendu Michel Laroche dire qu’il ferait un bien meilleur Chablis Grand Cru en assemblant toutes ses parcelles en grand cru, au lieu de pratiquer la traditionnelle approche du cru par cru. L’autre problème soulevé par cette approche est qu’il y a le risque de déshabiller Pierre pour habiller Paul, même si, sur 150 hectares et avec des dispositions de sites et de cépages bien diversifiés, ce risque est peut-être gérable. Mais, avant tout, le poids du marché des vins fins fait probablement pencher la balance de nos jours en faveur d’une série toujours croissante de petites cuvées, avec telle ou telle particularité (de site viticole, de sélection et de type d’élevage, du sans soufre ou de ceci ou de cela). La seule vraie vérité dans le vin étant la vérité des marchés, bien entendu.

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J’ai dégusté la gamme actuelle d’Ollieux Romanis avant et pendant un repas de presse donné récemment par Pierre Bories et sa mère. J’ai toujours apprécié leurs vins, les trouvant d’une fiabilité rare et bien placés en matière de prix. Cette fois-ci, j’ai eu l’occasion d’affiner mon jugement à travers plusieurs millésimes de certains vins. Et d’essayer de comprendre la logique de cette approche du vin. Tous les vins sont des Corbières, ce qui démontre déjà la diversité de styles dont est capable cette vaste appellation.

Les vins rouges

1). Gamme Le Hameau des Ollieux : Le Petit Fantet d’Hippolyte (millésimes 2013, 2012 et 2011)

L’origine de ce vin est une parcelle complantée de carignan, grenache et syrah. Je trouve déjà admirable et inhabituel de présenter plusieurs millésimes d’un vin « entrée de gamme » dans une telle dégustation. Tous les trois était délicieux de fraîcheur et de fine gourmandise, avec un petit plus pour le 2011, qui possède un nez superbe et un volume en bouche conséquent pour un vin de ce niveau, sans aucune impression de lourdeur (prix autour de 8 euros)

2). Gamme Corbières Classique : Château Ollieux Romanis 2013

Un seul millésime de ce vin; ayant subi une mise récente, il ne se présentait pas dans sa meilleure forme. Mais j’ai aimé la délicatesse de son toucher et son fruité claire, soutenu par une belle acidité (prix autour de 8 euros)

3). Gamme La Petite Muraille : Le Champ des Murailles 2012

60% de carignan et 40% de grenache pour ce vin au nez plus sombre et terreux, et à la texture plus rugueuse. On sent aussi plus de chaleur au palais. Plus puissant, mais aussi plus rustique, il coûte moins cher (6,50 euros).

4). Gamme Prestige : Château Ollieux Romanis 2013

Assemblage de carignan, grenache, mourvèdre et syrah. Les nez est aussi un peu fermé mais fin et complexe. A la fois plus intense en saveurs et plus soyeuse de texture. La finale reste un peu carrée mais ce vin sera très bien dans 2/3 ans. (Prix 13 euros)

Château Ollieux Romanis 2012

Avec ce vin le volume a eu le temps de se développer, la rondeur aussi. Sur un fond encore ferme, il commence à montrer sa puissance et sa longueur. Le bois est encore un peu présent. (Prix 13 euros)

Château Ollieux Romanis, Cuvée Or 2012

Assemblage de carignan, grenache, mourvèdre et syrah, issu de vignes âgées (60 à 100 ans).  Je n’ai jamais été fanatique des arômes produits par la macération carbonique. Ce vin en souffre un peu, mais il y a une très belle qualité de fruit derrière avec pas mal d’intensité. La texture et mi-veloutée, mi-rugueuse. Puissant et long, il aura aussi besoin d’une paire d’années pour s’affiner. (prix 21,50)

5). Corbières Boutenac : Atal Sia, millésimes 2012, 2011, 2010, 2009, 2008

Cette cuvée bien plus concentrée ne m’a pas convaincue. Je lui ai préféré toutes les autres les cuvées, y compris le Petit Fantet. Il me semble qu’on est un peu dans un certain excès sudiste avec ce vin. Les tanins sont massifs et l’alcool très présent. Certes il y a une très belle concentration de fruit, mais je n’ai pas trouvé les équilibres réussis et je n’ai pris aucun plaisir à déguster ces millésimes, sauf un peu le 2012. (prix 19 euros).

6). Domaine Pierre Bories, Corbières l’Ile aux Cabanes 2013

Ce nouveau vin rouge, issus d’une parcelle ayant appartenu à François de Ligneris, était pour moi la vrai découverte (et le bonheur) de cette dégustation. Fermenté en cuves béton, il démontre que certaines vinifications sans soufre peuvent produire des résultats exaltants. J’espère seulement que cela se tiendra dans le temps ! Le vin est très juteux, avec un fruité magnifique. C’est dense mais parfaitement équilibré. Une vrai délice qu’on paiera certes un peu cher (30 euros)

Les vins blancs

Château Ollieux Romanis Classique 2013

Assemblage de roussanne, marsanne, macabeu et grenache blanc. Vin simple et très plaisant, avec un excellent équilibre et de très jolies saveurs. Bien dans son prix raisonnable de 8 euros.

Château Ollieux Romanis Prestige 2013

Assemblage de roussanne et de marsanne, avec un peu de grenache blanc. C’est très rond, puissant et chaleureux. J’ai trouvé le boisé excessif et le vin trop allourdi par son alcool (trop cher à 16,50 euros)

Domaine Pierre Bories « Le Blanc » 2013

Un assemblage macabeu, grenache gris, grenache blanc et carignan blanc, vignes âgées. Fermentation en barriques sans soufre et élevage en barriques. Ce vin n’était pas fini, ayant pas mal de gaz (en partie, probablement, pour le protéger à la place du soufre), mais aussi des arômes lactés des ferments. Le boisé est aussi trop présent. Je n’ai rien contre l’emploi de la barrique, mais sont effet devrait être plus subtil et pas se sentir dans le vin fini. C’est surement une expérience intéressante, mais je ne pense pas que cela soit une bonne idée d’essayer de vendre ce vin, surtout au prix annoncé (30 euros !!!)

 

Conclusion

Si je n’ai pas été convaincu par tous les vins de la gamme, je trouve la franchise de l’approche admirable. Cela dit, je reste convaincu que cette gamme est trop large et trop complexe et qu’on pourrait espérer des meilleurs vins, avec des positionnements prix mieux étalés, en pratiquant davantage d’assemblages. Certains vins pourraient se placer plus chers, d’autres moins chers, mais trois gammes (au lieu de 5 ou 6) me semblant suffisants pour un domaine de cette taille, surtout s’il souhaite exporter une forte proportion de sa production. Simplifier, toujours. Ou, pour transposer un mot de l’ingénieur Colin Chapman à propos des voitures de course, « add lightness« !

 

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “Le dilemme des « petits gros », ou des « gros petits » producteurs

  1. Beau choix, David, que celui de Pierre Bories, l’un des producteurs – pardon, vignerons – les plus dynamiques de nos belles Corbières à travers lesquelles je flânais encore hier. Je suis d’accord avec tes commentaires sur presque toutes les cuvées. Mais il me semble qu’il en manque : une confidentielle cuvée d’Alicante, par exemple, ou celle de Carignan. Peu importe après tout car l’essentiel est dit !

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  2. Michel, il y a surement d’autres cuvées mais il ne les avait pas amené dans ses bagages à Paris.
    Tes vacances africaines étaient-elles bonnes ?

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  3. Impeccables ! Le Maroc est un beau pays et j’ai prolongé mes vacances en Toscane où je me suis régalé. Affaire à suivre…

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  4. Je pense que nous allons en apprendre sur les vins toscans dans ces colonnes pas si doriques que cela

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