Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Des doutes, toujours, des certitudes, rarement, et du Beaujolais, aussi souvent que possible

2 Commentaires

Je doute souvent. Et à peu près de tout. Je lisais cette semaine dans Le Monde des Livres un article sur le biologiste, médecin et philosophe Henri Atlan intitulé « Douteur ès Sciences » et je me trouve bien en phase avec les positions de cet homme, sans posséder le 10ème de son savoir. Quel est le rapport avec le vin ? A peu près tout. Par exemple, je doute souvent de ma capacité (et de celle des autres) à juger la qualité d’un vin avec une pertinence quelconque pour autrui. Je doute de la validité de très nombreux principes des AOC. Je doute de la pertinence des études géologiques détaillées appliqués au vin (mais pas du concept du terroir !). Mais, à côté de cela, j’ai aussi quelques rares certitudes. Par exemple, je suis sur que les modes fluctuent et changent : cela s’avère année après année. On le voit avec le cas du Beaujolais dont il sera largement question dans cet article. Une autre de mes certitudes se situe sur le terrain commercial, qui est quand même le nerf de la guerre. Il s’agit de la nécessité des « petits » producteurs de vin de s’associer pour promouvoir et vendre leurs vins. On s’arrêtera là pour le moment.

Cette semaine verra la sortie du Beaujolais Nouveau. J’ai toujours aimé ce moment festif autour du vin, sans nier le tort que cette grosse promotion collective a pu faire à l’image des vins de toute cette région, dont une bonne partie possède des qualités bien au delà du simple « fruité, bu et pissé ». La semaine dernière j’ai pu déguster quelques cuvées (une petite dizaine) de Beaujolais Nouveau et je vous en parlerai à la fin de cet article. Le millésime 2014 me semble avoir beaucoup de qualités en Beaujolais avec une belle intensité d’un fruit qui fait preuve de maturité, et j’ai trouvé des vins tout à fait délicieux.

Par la même occasion, j’ai aussi dégusté quels crus du Beaujolais, dans les millésimes 2012 et 2013 et issus des mêmes domaines que ceux qui proposaient les cuvées de vin nouveau. Et le moins que l’on puisse dire est que la gamme des vins rouges de cette région couvre un spectre bien plus large que celui communément reçu par l’opinion public. Il y avait là des cuvées de Régnié, de Brouilly, de Fleurie ou de Morgon ayant de vraies qualités de vins de petite garde, avec de la structure et du fond, sans perdre le caractère charmeur du fruit de leur gamay noir.

L’occasion de cette petite dégustation était une présentation des vins d’une association appelée Terroirs Originels, qui réunit une vingtaine de vignerons indépendants du Beaujolais et du Maconnais. Pour voir de quoi il s’agit, allez visiter leur site qui explique très clairement l’approche, ainsi qu’il présente les individus qui en font partie (http://www.terroirs-originels.com/). C’est cette association, entre autres, qui me confirme dans l’opinion exprimée ci-dessus quant à l’utilité, voire la nécessité, pour des vignerons ayant peu d’hectares chacun de s’unir pour vendre, en France ou à l’export, mais aussi pour présenter leurs vins à la presse et aux professionnels.

Nous savons tous que le phénomène Beaujolais Nouveau n’est pas une pure invention « marketing » du temps modernes, mais qu’il est l’héritier d’une tradition, oubliée et très ancienne, qui faisait que les vins (sauf quelques liquoreux) ne se vendait que pendant leur jeunesse, vu l’impossibilité de bien les conserver avant l’arrivée des bouteilles industrielles et de l’usage du soufre. La réussite de cette fête un peu bacchique doit aussi, très probablement, une part de son succès populaire à la période de l’année et à la météo connexe de l’hémisphère nord. L’été est loin, les jours de raccourcissent rapidement, le froid arrive et les fêtes de fin d’année ne sont pas encore là. Le prétexte pour conjurer la déprime et illuminer les idées noires tombe très bien. Mais chaque médaille à son revers, et la simplification de l’image des vins de toute une région, avec ses nuances, ses variations, ses capacités et expressions différentes, ont été, pendant longtemps, noyés sous le flot de ce vin simple et gai, mais un peu trop uniforme par moments.

Je crois que cette période est révolue, et je l’espère de tout coeur. Les nombreux producteurs de qualité de cette belle région le méritent amplement. En tout cas, les vins que j’ai dégusté (il est vrai qu’ils ne représentent qu’une infime partie de l’offre) n’avaient rien de triste, mais ils n’étaient ni simplistes ni monolithiques non plus. Chaque vigneron, et chaque cuvée passait une expression particulière parmi les vins de Beaujolais et Beaujolais Villages 2014 que j’ai dégusté, et à fortiori avec les crus. Voici des notes sur les vins que j’ai préféré, avec une photo des producteurs en question. Car je crois aussi (mais ce n’est pas une certitude) que l’homme fait bien plus pour la personnalité d’un vin que la géologie. Cette dernière disciplines permets de faire de bien jolies cartes quand même !

 

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Beaujolais Nouveau 2014, Emmanuel Fellot

Frais et délicat avec une superbe qualité de fruit. Un vin fin et léger, à lamper avec bonheur.

Beaujolais Villages Nouveau 2014, Emmanuel Fellot

Possède la même belle qualité de fruit mais aussi une structure plus présente et, logiquement, davantage de longueur. Une très belle cuvée qui nous amène loin des poncifs qu’en entend encore et toujours sur ce type de vin.

 

robert_perroud-1 Beaujolais Nouveau 2014, Robert Perroud

Le nez est splendide, très expressif. En bouche cela se confirme  avec un bouquet de fruits frais, d’une gourmandise parfaite. Je  dirai même que c’est un Beaujolais nouveau idéal et tout à fait  délicieux.

 

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Beaujolais Villages Nouveau 2014, Lucien Lardy 

Encore une délice, mais qui possède un peu plus de fond et de structure que le vin précédent. J’en boirais bien un tonneau !

 

 

La mode et les étiquettes

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Les étiquettes en Beaujolais, comme ailleurs, évoluent et c’est tant mieux. Une petite tendance remarquée lors de cette dégustation est l’apposition, en grand, d’une date qui n’est pas celle du millésime du vin en question. Cela est illustré par ces trois cuvées différents de Beaujolais et Beaujolais Villages Nouveau de Jean-Michel Dupré, vigneron de la commune de Regnié qui bénéficie d’un stock impressionnant de vieilles vignes. C’est donc l’année de plantation de la majorité de chaque parcelle (oui, il fait bien remplacer les pieds morts) qui lui donne son identité. Emmanuel Fellot utilise aussi ce principe d’une date écrite en grand sur ses étiquettes. Mais dans son cas in s’agit de 1828, année de l’installation de sa famille sur le domaine. L’ancrage dans l’histoire reste un constant, indépendamment des modes. Les vins  de Dupré sont bons, mais ne faisaient pas partie de mes préférés car j’ai trouvé leur acidité un peu trop présente. La partie pris de Dupré est d’éviter toute chaptalisation dans ses vins nouveau. C’est un peu comme la religion : on y adhère ou non par principe/croyance, mais pas vraiment par goût.

Et les crus

Voici une petite sélection, toujours issus des ce groupe de vignerons.

Domaine Dupré, Régnié 2012

J’ai aimé sa facilité d’accès et sa relative souplesse. Bon fruit et une certaine densité.

Robert Perroud, Brouilly « Pollen », 2013

Ce vin, qui a vécu 12 mois en fût est très structuré et possède une longueur impressionnante. Sa finale qui un peu sèche me fait penser qu’un peu moins de temps en bois aurait été préférable. Mais il faut certainement l’attendre aussi pour le laisser exprimer tout son potentiel.

Lucien Lardy, Fleurie 2013

Un très joli vin avec beaucoup de fond. C’est intense, relativement tannique, avec une structure bien en phase avec la matière. Un très beau vin qui peut se mesurer à d’autres bien plus chers.

L. Gauthier, Morgon Côte de Py 2013

Autre cuvée solide, aussi large que trapue. Sa texture légèrement rugueuse le situe un peu en dessous de la précédente.

 

Et bientôt des Premiers Crus ?

Je sais que l’inter-profession cherche à établir, à l’avenir, une sorte hiérarchie à l’intérieur des crus que prendra la forme d’un certain nombre de parcelles ayant le statut de premiers crus. Pour cela ils ont fait creuser de milliers de trous dans le vignoble afin de regarder ce qui se passe en dessous. Je ne sais pas trop ce qu’il faut penser de ce projet. D’un côté c’est bien, car cela fera parler des qualités de certains vins. Mais d’un autre, je ne suis pas convaincu que cela reflétera réellement une échelle qualitative crédible pour le consommateur, tant le rôle du producteur individuel me semble être au cœur de cette affaire.

 

David Cobbold

 

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Des doutes, toujours, des certitudes, rarement, et du Beaujolais, aussi souvent que possible

  1. Ah les 1ers crus, quelle affaire ! Cela ne marchera que s’il y a une grande logique derrière. Mais en attendant cela risque aussi d’être fort long à assimiler au travers de l’Histoire. Après tout, il est facile de s’imaginer l’enthousiasme que l’on aura d’ici un à deux siècles en comparant un Chénas 1er cru avec un Moulin à Vent grand cru…

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  2. Avoir la certitude de devoir douter, voilà un exercice tortueux qui nécessitera un jour l’intervention d’Alexandre (cf le noeud gordien)…
    Je ne sais si les travaux (milliers de trous) réalisés dans le cadre d’un projet de délimitation « cru » sont inutiles, mais s’ils l’étaient les maîtres d’ouvrage de cette opération pourraient dès maintenant se faire traiter de paramécie, unicellulaire qui, jusqu’à ce jour tout au moins, n’a jamais été doté d’un cerveau. Si le « producteur individuel » possède tous les critères dont il est question, alors autant faire une délimitation de producteurs, chose inédite : untel, oui, untel, non, et ainsi de suite… et on cercle les propriétés et les caves…Je vais en toucher deux mots à l’INAO et à l’interprofession…histoire de rigoler autour d’un bon verre de vin.

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