Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Eloge de la facilité (et du Saumur-Champigny)

4 Commentaires

La scène se passe fin novembre, au domaine des Sanzay, à Varrains. Avant de passer à la dégustation, Céline Sanzay, la vigneronne, m’avertit: « Nous avons surtout des cuvées souples, faciles à boire ». Pourquoi donc ai-je l’impression qu’elle s’en excuse, alors que pour moi, c’est plutôt un atout?

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Céline Sanzay devant l’entrée de sa cave dans le tuffeau

Je m’explique.

Je ne connais personne, parmi les oenophiles, qui aime les vins rudes et difficiles. Bon, d’accord, si, peut-être quelques pervers, mais je ne les classerai pas parmi les oenophiles. Juste parmi les besogneux du gosier… ou de la plume, éventuellement.

Ceux-là vantent l’austérité d’un vin qui ne s’ouvrira jamais, glosent sur les tannins qui vont se fondre, appellent puissance ou vivacité ce qui n’est que de l’alcool excessif ou de l’acidité mordante. Ils défendent les extrêmes par goût du paradoxe ou pour jouer les critiques pointus. Ils passent à côté de tant de belles choses!

En musique, ils tiendraient Boulez ou Stockhausen pour supérieurs à Bach, Mozart ou Beethoven (car ces trois-là ont l’outrecuidance de parler à tout le monde, avant toute exégèse). En peinture, ils écarteraient Renoir, Monet, Turner, Fragonard, au profit de Malevitch ou Dubuffet. En cinéma, ils crachent sur Besson ou Cameron mais encensent quiconque nécessite un papier de deux pages dans les Cahiers (oui, ça existe encore!) pour que le lecteur, le spectateur, le pauvre regardeur commence à comprendre le pourquoi du comment de l’oeuvre.

Je ne serai jamais d’accord avec ces « collègues ».

J’aime les vins qui se donnent au palais, j’aime les vins qui se tiennent bien à table, j’aime les vins  qui réjouissent le coeur. Vinum bonum laetificat cor hominis. Les vins qu’il n’est pas besoin d’expliquer pour apprécier. Les vins dont on finit la bouteille à deux ou trois et qui vous donnent du plaisir sans modération.

Je suis gavé de ces cuvées hyper-extraites censées sortir du lot, exploser la concurrence, ravir l’« expert »... Ce fut le cas, récemment, lors d’un passage en Languedoc. Les vignerons de La Méjanelle, de Saint Drézery et de Saint Christol avaient sorti leurs plus vins les plus impressionnants à l’attention d’un petit groupe de journalistes. Pour être impressionné, j’ai été impressionné. Défavorablement. Trop de bois, trop de puissance, trop de tout. Ce sont les cuvées d’entrée de gamme que j’ai préférées. Le plus amusant, c’est de constater que de bons vieux auteurs comme Julien ou Rendu, au 19ème siècle, vantaient déjà ces crus du Languedoc pour leur… élégance.

Bien sûr, entretemps, beaucoup de choses ont changé; les cépages ne sont plus les mêmes (sauf peut-être le mourvèdre, quand il y en a); la baisse des rendements s’est accompagnée d’une hausse des degrés, renforcée encore par le réchauffement climatique. Parallèlement, la clientèle a fondamentalement changée; le vin, boisson quotidienne et « pain liquide » des travailleurs de force, c’est bien fini. Le Français moyen boit beaucoup moins, mais prétend boire mieux.

Ce n’est pas une raison pour lui vendre du vin au prix du bois, de l’alcool et de l’extrait sec…

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Une des ces cuvées faciles (mais pas maigrichonnes) dont Saumur Champigny a le secret

Pour en revenir à Saumur-Champigny, qui est mon point de départ, j’oserai même dire que les vins souples et faciles (au sens noble du terme) sont ce que l’on attend le plus de cette joyeuse appellation. Je ne dis pas qu’elle ne peut pas produire autre chose, des cuvées naturellement plus concentrées – j’emploie le mot naturellement au sens premier, pas au sens naturiste, juste parce que certains climats, certaines expositions fournissement naturellement des vins plus denses – je pense aux Poyeux, par exemple. Je dis seulement que ces cuvées-là doivent rester les exceptions qui confirment la règle, et pas le but ultime du vigneron, sa recherche de lettres de noblesse viticole. Un Champigny austère, c’est une erreur de casting. De Funès dans un film de Godart. Ou pire, Caubère ou Amalric dans un film de Dany Boon.

Il y a pour moi au moins autant de mérite à proposer un vin joyeux au plus grand nombre qu’une cuve de vin qui impressionne quelques blasés.

A propos, saviez-vous qu’une étude américaine récente révèle que la perception gustative culmine vers 25-30 ans et se dégrade à partir de 45. Les oenophiles de plus de 45 ans recherchent donc les goûts plus forts, faute d’identifier les plus délicats…

Par chance, moi, quand je me rase le matin, je ne pense pas à la présidence de la république, même pas à celle de la Cave de Saint Cyr en Bourg, je pense seulement que j’ai encore 15 ans dans l’âme. C’est sans doute pour ça que j’aime les vins élégants, voire faciles.

Chez les Sanzay, vous en trouverez, et j’espère pour longtemps encore.

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “Eloge de la facilité (et du Saumur-Champigny)

  1. Avis partagé sur le fond, mais la situation risque de ne pas s’arranger. En effet, depuis plus de deux décennies, nous assistons à l’élaboration de cuvées « spéciales » mode boisé, moelleux, maintenant concentré ou naturel et ce phénomène est surtout le fait de vignerons aux appellations moins prestigieuses et plus récemment de néo-vignerons dont le vignoble ne dépasse pas les 5 Ha. Produire du vin, hors foncier coûtant le même prix dans toutes les régions, le calcul est simple, point de salut sans cuvées « buzz » qui vont parfois jusqu’à l’abandon des contraintes liées à l’appellation, rebelles, natures, etc.. mais qui seront, avec la complicité d’une certaine presse, encensées pour être vendues, beaucoup, plus chères que «le vin souple et facile » Combien de ces vignerons seront-ils encore dans le circuit dans dix ans ?

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  2. D’accord sur le fond… Sauf que souple ne veut pas forcément dire facile. On ne le dira jamais assez, mais c’est le prix qui fait le vin. Dans le Languedoc, le Roussillon ou la Loire, par exemple, les « petits » vins que j’appelle aussi « modestes » ou « vins du quotidien » peuvent encore nous réjouir pour un prix variant de 6 à 1O euros. Le vin andalou (fino) que j’achète 6 euros en Espagne où il m’arrive d’aller faire mes courses et dont je bois une copita avant chaque repas, ne me coûte que 6 euros et il me satisfait pleinement. 😉

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  3. J’arrive tard dans cette discussion mais j’adhère totalement aux propos d’Hervé. Les raisons données par JF Guyot (êtes-vous de la famille de Jules ?) pour la multiplications de cuvées « de trop » ou « à côté » et plus chers sont exactes. Cherchez la cause, vous trouverez toujours l’argent. J’éprouve de temps en temps l’écart qui existe entre l’avis des amateurs et l’avis de certains critiques ou geeks en servant, lors de mes cours, deux cuvées d’un même producteur, l’une souple et fruité, l’autre plus concentrée et tannique. Ce n’est jamais le second qui obtient leur faveurs. Quand aux vins dites « nature » ils sont systématiquement rejetés.

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  4. Très justes propos, Hervé. Une sorte de mode de l’extraction et du boisé (trop souvent mal maîtrisé) se répand un peu partout comme si ces vins là devaient tenir le haut du pavé, pour faire en sorte de compléter une « gamme » et de démontrer que le vigneron peut créer des produits « exceptionnels ». Besoin de se signifier ? D’offrir à l’acheteur (j’évite alors volontairement d’écrire « l’amateur ») de quoi épater la galerie ? De booster la trésorerie ? Un peu de tout cela, sans doute.
    De toute manière, une démarche sans relation avec celle qui procède, par exemple, de vinifications parcellaires, dont l’objectif consiste à proposer une palette de vins subtilement différents et qui justifient leur prix souvent un plus élevé que celui du « vin de base », simple et réjouissant, de la propriété. Tout simplement parce que le travail pour les obtenir est beaucoup plus important.
    Céline Sanzay se trouve dans le vrai et elle accompagne une cohorte grandissante de vignerons qui ont saisi, avec un « sens du vin » très affirmé, ce que veut dire l’offre d’un produit de qualité accessible au plus grand nombre.

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