Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

« Pour amateurs pointus »

14 Commentaires

Nouvelle année, nouvelle philosophie du vin? Pas pour moi.

Dans la dernière livraison de nos excellents confrères de Le Rouge et Le Blanc, Philippe Barret consacre un portrait à Pierre Benetière, un vigneron de la Côte Rôtie. C’est son intro qui m’a surpris: « Sans être véritablement sauvage, on ne peut pas dire pour autant que Pierre Benetière soit un vigneron qui recherche la notoriété. Il ne participe à aucun salon, ne présente jamais ses vins aux journalistes et sa production n’a de véritable reconnaissance qu’auprès des amateurs « pointus » pour qui elle constitue une sorte de trésor caché du Rhône Nord (…). »

Sauvons la critique viticole!

D’abord, bravo à mon confrère d’avoir déniché ce vigneron qui ne parle pas aux journalistes. Peut-être l’homme du Rouge & Le Blanc s’était-il présenté à lui comme agent d’assurances?

On ne dira jamais assez à quel point le journalisme d’investigation est en train de sauver la critique viticole. Voyez Isabelle Saporta. Moyennant quelques judicieuses coupes au montage, la pasionaria du micro vous transforme une sympathique conversation en vrai coup de coup de pied dans les burnes. Tout l’art étant de trouver les questions qui étayeront les a prioris qu’on avait déjà avant l’interview. A défaut du prix Sulitzer, ma « consoeur » peut prétendre au prix Bulldozer. La délicatesse de son analyse m’y fait irrésistiblement penser.

Isabelle, quand je pense à vous, j’aime que rien ne se perde. Juste une petite partie du fumier que vous avez remué avec gourmandise cette année suffirait à fertiliser 100 hectares de Merlot du Pays d’Oc chez Val d’Orbieu. Tiens, vous n’en parlez pas trop, de Val d’Orbieu. Ni du Crédit Agricole. Ni du Pinot Noir de Limoux. Votre Vino Business a des indignations sélectives, pour ne pas dire une obsession du Bordelais friqué. Une vieille frustration, peut-être?

Plus sérieusement, cette présentation dans le Rouge & le Blanc me rappelle la réaction d’un vigneron de Cahors, cet été. A ce brave biodynamiste, je faisais part de mon étonnement de ne pas voir plus de ses ses confrères steineriens lors de la manifestation organisée par l’appellation à laquelle j’avais été convié. Et voila qu’il me dit de but en blanc: « Vous comprenez, ils ne veulent pas se prostituer ».

J’avais déjà eu des difficultés à avaler cette pilule-là – après tout, nous autres journaleux ne sommes rien, sinon des passeurs;  alors, nous parler, ce n’est trahir aucun idéal. Nous sommes même capables, dans certains cas, de comprendre le message. Mais lire, sous la plume d’un confrère, que certains vignerons ne peuvent être reconnus que par certains amateurs pointus, cela me choque.

Je pensais bêtement que le vin était un produit de partage.

« On voit mieux d’en haut »

Je déplore déjà que certains vins soient trop chers pour que le commun des buveurs ne puisse les apprécier; ou même, qu’un protectionnisme à courte vue ne prive Français, Italiens ou Espagnols de pas mal de nectars étrangers; alors, apprendre que des producteurs refusent de communiquer, que leurs vins sont sur liste rouge comme un numéro de téléphone, je trouve ça vraiment triste.

Mais au fait, comment décide-t-on de qui fait partie des élus? Qui est apte à comprendre les vins de ces producteurs d’exception? Ou le vin tout court?

Faut-il avoir un diplôme? Un certificat de baptême? Porter un tablier? Une kippa? Avoir un compte numéroté aux Bahamas? Avoir un ami dont le beau-frère a connu la bonne de M. Joly ou de M. Cornelissen? Emarger à un parti? Au Club des Amateurs d’Andouille Anonymes? Avoir un abonnement à Libé? A la RVF? Au Rouge & le Blanc?

En ce temps-là, Lalau monta sur la montagne et dit à ses (rares) disciples: « On voit mieux d’en haut. Mais ce n’est pas une raison pour succomber à l’élitisme ou au sectarisme. En vérité, je vous le dis, lisez, écoutez, discutez de tout, faites votre miel de tout; et surtout, buvez de tout, sans oeillères, éduquez-vous au goût et faites le tri par vous-même. A-prioristes et sectaires de tous pays, repentez-vous! »

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

14 réflexions sur “« Pour amateurs pointus »

  1. J’en connaissais un ou deux qui voulaient à tout prix vivre dans l’anonymat des seuls « vrais » amateurs. Ces « icônes cachées » sont maintenant rentrées dans le rang de la com tout en gardant cette aura « d’ours vignerons » qui leur permet de se distinguer et de vendre leurs vins plus chers. Quant aux « journalistes », c’est une autre histoire.

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  2. « Sans liberté de blâmer… » La formule est, peut-être, éculée toutefois à la lecture de nombre d’articles sur le sujet vineux, il n’existerait que des « grands vins » élaborés par des  » vignerons géniaux » …hélas, la presse, pas tous et ce blog en est un exemple, ne « survit » que grâce à la pub des gens encensés…ou grâce au placement de produits, le mm colonne pub, publi rédactionnel rapportant plus que l’article de fond. Et je n’aborderai pas la recherche du « buzz » car ça porte à rien. Le phénomène est connu dans la restauration depuis longtemps, hélas..Heureusement à l’heure de la com actuelle, il n’est plus, possible, sic de rester anonyme…ce qui permet au client de se servir de la presse a posteriori, pour conforter son choix.

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  3. Bien dit Hervé. Si vendre son vin équivaut à se prostituer, peut-on savoir pourquoi ils en font, du vin ? Je paraphrase Olivier de Serres qui disait, en 1600, « rien ne vous sert de faire du grand vin si vous n’ayez de grand marché ». Peut-être se considèrent-ils comme « grands ». Alors qu’il le boivent eux-mêmes leurs vins. Il y en aura toujours assez de bons par ailleurs.

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  4. Il y a definitivement des vignerons qui ne communiquent pas et ne s’en portent pas plus mal.
    Soit parcequ’ils ne veulent s’occuper que de faire du vin, soit parcequ’ils sont timides ou meme introvertis, soit parcequ’ils ne veulent pas s’occuper de la partie commerciale, certains font ce choix. Ils sont rares mais ils existent. Il y en a d’excellents.
    Je sais Herve tres susceptible sur le sujet des journalistes, mais il ne devrait pas s’offusquer qu’un vigneron decide de ne jamais les contacter. Au demeurant tous ceux qui procedent ainsi et que je connais recoivent au domaine amateurs ou journalistes, et discutent avec tous lors des degustations, journalistes ou non, comme l’a fait Benetiere a sa degustation Parisienne.
    C’est un peu plus de boulot de prospection pour les critiques et commentateurs du vin: faut aller vers le vigneron, sans esperer que les bouteilles arriveront toutes seules aux redaction et degustations syndicales.
    Le Rouge et le Blanc a raison de signaler que ca concerne une sorte d’elite, ou plutot de ‘marche de niche’. Et alors? vive la diversite! Herve ne va pas me dire qu’il veut tout le monde sur la meme ligne (serait-il devenu communiste?), et tout le monde dans la RVF.

    Une petite histoire pour vous faire rire d’un de ces vignerons discrets: mon producteur favori de Cote de Nuits venait de s’acheter un chai dans Nuits-St-Georges. Je lui demande: ‘Pourquoi tu ne mets pas une pancarte comme les autres? ». Il me reponds (avec accent Bourguignon): ‘Oh ben non, y aurait des gens qui viendraient et que je ne connaitrais pas’.

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  5. Bravo Denis pour cette remarque et cette histoire. Car il est vrai qu’il existe des vignerons qui préfèrent rester dans l’ombre par timidité ou modestie. Ils ont trouvé un acheteur qui vend le gros de leur récolte et ils sont contents comme ça. Ils acceptent même de recevoir le journaliste qui aura pris la peine de se déplacer et de prendre RV.

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  6. Tout le monde sur la même ligne, non. Je suis pour le pluralisme. Et si je suis sourcilleux en matière de journalisme, c’est justement que je me pose la question du respect du pluralisme dans la presse. Je m’applique donc cette critique à moi-même. Mais relisez l’article du Rouge et le Blanc, Denis!
    Primo, je n’y trouve pas la définition des amateurs pointus.
    Secundo, j’y lis un avis assez critique sur la Côte Rôtie en général; selon M. Barret, les vins de « Benetière le marginal » présentent un naturel d’expression rare (encore un concept à définir), alors que Côte Rôtie « ne brille pas par cette caractéristique ».
    J’ai participé à une grande dégustation de Côte Rôtie l’an dernier pour IVV, c’était la plus formidable dégu que j’ai jamais faite, presque tout était bon – et expressif, et il y avait une vraie homogénéité. Je ne parle pas d’une petite sélection, mais de 27 vins (presque la moitié des déclarants). Alors je me demande bien sur quelles bases on peut laisser entendre qu’un vigneron « connu d’un petit cercle d’amateurs pointus » est l’exception qualitative qui confirme la règle.
    J’ai de bon amis au Rouge et le Blanc, une revue que j’apprécie et dont je suis content qu’elle existe parce qu’elle apporte un autre ton, un autre éclairage, et c’est très sain. Mais oserai-je leur dire quand même, en toute amitié, que parfois, ils tombent dans l’élitisme, voire le sectarisme? A IVV, et même ici, il m’arrive de me planter, alors pourquoi pas eux? Ou bien ont-ils un joker automatique quand ils parlent de « vignerons bourrus », « bio sans certification », de vins non filtrés ni collés?
    Quant à la décision de certains vignerons de ne pas communiquer, je la respecte, je ne forcerai jamais leur porte. Mais vous me permettrez de la regretter, pas pour moi, mais pour les lecteurs. Et pour leur appellation, qui mériterait peut-être un peu plus d’engagement.

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  7. Faire savoir que l’on souhaite rester dans l’ombre et ne pas communiquer correspond précisément à une habile forme de communication ; elle entraîne la formation du cercle des amateurs, pardon, des « initiés », réservé à des personnes qui n’ont de « pointu » que le col sur lequel elle se haussent. Faux problème. Je ne connais aucun vigneron timide jusqu’à vouloir rester caché et ne pas oser faire connaître son vin. Ou alors, il a la trouille que l’on y détecte certains défauts ? Des vignerons peu tapageurs, oui, c’est un choix qui permet de vendre du vin (c’est un peu l’objectif, non ?, ou alors il fait du vin pour le mettre au caniveau) sans engager de frais de communication ; alors fonctionne le vieux principe du bouche à oreilles, certaines de ces dernières pouvant appartenir à des journalistes.
    Qu’un petit propriétaire ne veuille pas participer à des salons, ou à des dégustations de presse à Paris (ou ailleurs), tout simplement parce que sa production ne lui permet pas ce genre d’investissements significatifs, cela peut ce comprendre mais ne le rend pas pour autant volontairement inaccessible et fermé à tout contact. Point n’est besoin d’un cercle d’aficionados ou de mecs pointus pour que son vin soit apprécié et vendu au juste prix. Et c’est là que le bât blesse… ce genre de notoriété favorise en général une hausse importante des prix ; et on viendra me dire que c’est le salaire de la rareté ? À d’autres…
    Hervé, si vous cherchez une montagne pour faire porter loin et fort votre verbe, venez chez nous et je vous conduirai au sommet des Dentelles de Montmirail ; de là haut, à nos pieds, nous verrons se déployer les vignobles de Gigondas, Vacqueyras, Beaumes de Venise, Sablet, Séguret, les Côtes du Ventoux ; un peu plus loin, Rasteau et Cairanne, Châteauneuf-du-Pape et, outre Rhône, Lirac et Tavel ; enfin la crête des Alpilles… des exploitations viti-vinicoles de toutes tailles, des vignerons amoureux de leurs vignes, de leurs terroirs et de leurs vins, un peu originaux quelquefois, je le concède, mais jamais marqués par un comportement farouche et délivrant leurs flacons tels les prêtres une hostie dans l’ombre humide des catacombes.

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  8. Georges, il me tarde de revoir les Dentelles! Meilleurs voeux à tous nos amis de la région – je pense à Lincoln Siliakus, à Michel Blanc, à Louis Barruol, à Sandra Gay, notamment. Si vous les voyez, transmettez-leur s’il vous plaît.
    Je précise que dans le cas du vigneron de Cahors, que j’évoquais dans le billet, il n’y avait pas d’enjeu financier, la dégustation était gratuite, tout vigneron en règle de cotisation pouvait envoyer ses échantillons.

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  9. @ Georges: les vignerons discrets que je connais ne le font certainement pas par strategie, et ils sont significativement moins chers que les habitues des journaux et guides.

    @ Herve: j’ai bien lu l’article du Rouge & le Blanc, et je suis d’accord que la note sur le vigneron ‘qui ne parle jamais aux journalistes’ est une cocquetterie de l’auteur pour se faire mousser. Au vu de la qualite du travail du R&B je l’absous.

    Plus interessant est le debat sur la qualite generale en Cote-Rotie. Pour ce qui est du rapport qualite/notoriete/prix je suis plutot d’accord avec le R&B. Mais je n’ai pas eu la chance de faire comme vous a IVV une revue de detail (veinard!).

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  10. Sans porter de jugement sur le fond, nous rappelons que tous les commentaires anonymes sont supprimés.

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  11. Bonne année à tous, et belles bouteilles!
    Pour moi, ce soir, ce sera d’abord un Riesling de 2005 d’Abi Duhr (Château Pauqué) pour l’entrée de poisson, puis un Fronton de Château Clamens et un Tarrals de La Cave de Montpeyroux sur le steak de bison aux 3 poivres – je n’en ai jamais mangé, alors je vais essayer deux vins.
    Si on est sages, avec la buche, on goutera peut-être par un Moscatel de Setubal 2000. Ou alors une bulle d’Ackerman 1812, je ne sais pas encore, j’ai mis les deux au frais au cas où, en fonction de la soif et du sucre.

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  12. Que montrent vos commentaires? Que le vin est une passion car vous défendez tous, avec des arguments recevables, des « vérités » dissemblables. Mais quand même: chacun voit midi à sa porte. Cela me frappe de plus en plus, dans le monde du vin, dans l’Hexagone (t’as vu, j’ai mis la majuscule) et … dans la vie tout court. Je suis un individualiste, on me le reproche assez. Je pense que le monde va plus loin que cela: c’est l’égoïsme qui prime. Et je ne donne pas tjs un caractère franchement péjoratif à ce trait de caractère, qui n’est parfois PAS le contraire de la générosité.
    Je viens de passer la journée à Béziers, en flâneries sans but (aucun achat). J’ai déjeuné dans un « bouchon » et puis j’ai été rendre visite à des amis dans la banlieue biterroise. J’ai donc discuté avec quelques personnes, qui ne sont pas des électeurs FN. Mon constat de visu et le leur en « chronique » est frappant … et très dérangeant. Avec une mairie d’extrême droite, soutenue ouvertement par le FN et des mesures démago (couvre-feu pour les moins de 13 ans etc …), la ville est manifestement plus propre (je parle des trottoirs, des équipements publics de petite taille, du mobilier urbain), il y a moins, voire plus du tout de tag et on me dit que certains commerces sont apparus, ou ont réouvert.
    Ici aussi, une approche très individuelle, qui ne tient pas compte de l’environnement plus lointain et en fait pas du tout des autres, SEMBLE apporter une solution à une série de problèmes précis. Est-ce que pour autant il faut encourager partout des mairies de ce bord-là? Mon humble opinion est NON. Mais j’avoue qu’il est beaucoup plus agréable de déambuler dans Béziers actuellement que ce n’était le cas il y a 2 ans.
    Le parallèle avec votre débat, car cette digression n’est pas psychotique, est que plusieurs approches existent pour un même problème. Le vigneron qui élabore du bon vin (équivalent d’une ville prospère) a plusieurs manières de le faire savoir. Il peut essayer de s’astreindre à une communication de premier plan (= une ville propre), il peut envoyer des échantillons à gauche et à droite (le travail d’une chambre du commerce et de l’industrie en fait, qui attire l’investisseur ou – mieux à mes yeux – l’artisan extérieur), il peut s’assurer le concours de tout son microcosme, c’est à dire utiliser son entregent, son carnet d’adresses, sa sympathie personnelle, le bouche-à-oreille …
    Pour que cela « marche » vraiment, il faut tout cela.
    A Béziers, c’est pareil; cette glorieuse ville pleine d’histoire (souvenez-vous du « Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt ejus » d’Arnauld Amalric) ne retrouvera pas son lustre uniquement car ses rues sont plus propres. Il faudra un réel plan économique se fondant sur autre chose que repousser loin du centre les populations qu’on ne désire pas y voir. Mais en même temps, un cadre de vie plus riant et un message clair du style: la république ne tolèrera plus qu’on démolisse tout, qu’un passant seul ne puisse plus circuler en paix (surtout les femmes) et que les petits dealers fassent la loi dès que le soleil est couché risque de contribuer au retour de citoyens désireux d’entreprendre quelque chose, peu importe ce que ce « quelque chose » recouvre.
    La première obligation d’un état est d’assurer l’ordre public, puis de donner aux citoyens les moyens d’exercer leur activité professionnelle dans la légalité et la sérénité. De même, la première tâche d’un vigneron est d’élaborer un vin de qualité … et de le mettre à la disposition de sa clientèle (visibilty, et disponibilité).

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