Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Serge Hochar, l’homme qui a révélé les vins du Liban

6 Commentaires

SergeH1Serge Hochar, toujours positif (photo Jim Budd)

J’ai appris vendredi matin la mort de Serge Hochar, co-propriétaire de Château Musar au Liban. Comme toujours quand quelqu’un que vous aimez et admirez meurt, cela fait drôle (ce qui veut dire pas drôle du tout !). Là où je me trouve, il n’y a pas de vins de Château Musar dans la cave, mois j’en boirai pas mal dès que je rentrerai chez moi, en pensant à celui qui fut l’homme de l’année pour le magazine Decanter en 1984, en hommage d’une part à son courage – il avait refusé de quitter son pays pendant la guerre civile tout en poursuivant son chemin de vinification hors des sentiers de plus en plus battus, mais aussi à sa vision qui a beaucoup aidé cette région, bien plus ancienne pour le vin que toute l’Europe, à retrouver une place dans le vaste monde du vin.

Musar n’est pas un vin comme les autres. Même si la gamme s’est étoffée depuis que j’en ai fait la découverte en 1983, le grand vin rouge qui porte le nom du château n’est jamais mis en vente avant 6 ou 7 ans. Hormis Vega Sicilia, je ne connais pas d’autres cas similaires, pour les vins rouges secs bien entendu. Et, pour appuyer cette approche qui intègre volontairement l’axe du temps dans l’équation complexe du grand vin, Musar conserve ses vieux millésimes pour les sortir à l’occasion de dégustations, voire les vendre à des amateurs ou professionnels avertis.

Le vin de Musar est donc singulier, et, bien entendu, il doit sa réussite à un homme remarquable. J’ai un certain nombre de souvenirs personnels de Serge Hochar : entre autres, dans les années 1990, lors d’une mémorable tournée au Japon pendant laquelle je l’ai accompagné pour présenter des dégustations verticales de Château Musar à des professionnels de ce pays si finement connaisseur. Au début d’une de ces séances, après un travail méticuleux de décantation des dix millésimes de son vin, Serge a décontenancé un peu son auditoire (l’improvisation n’étant pas le point fort culturel des Japonais) en leur disant d’emblée : «de quoi voulez-vous que je parle ce soir ? J’ai envie de vous parler de tout sauf du vin : le vin doit parler de lui-même».

Serge Hochar, d’une famille chrétienne maronite, a gagné sa réputation justifiée d’indomptable en refusant de quitter son pays (bien qu’ayant mis sa famille à l’abri) au plus fort de la guerre civile et des bombardements qui harcelaient sa petite ville de Jounieh, au nord de Beyrouth. Il a ouvert ses caves souterraines à la population mais lui est resté dans son appartement au-dessus, incapable de dormir mais prenant une gorgée d’un de ses vins chaque heure pour voir comment il pouvait évoluer au contact prolongé avec l’air. Et il a refusé de modifier son programme du jour, allant à ses rendez-vous en se disant que si c’était son heure, cela ne changerait rien à se blottir dans un abri. Fatalisme admirable !

Serge-winerysSerge Hochar partageant le vin blanc de Musar qu’il aimait tant et dont j’ai dégusté un 1954 mémorable en 1996 chez lui (merci Jim pour le photo).

Lorsque je suis allé visiter le Liban et Musar pour la première fois, en 1996, Beyrouth portait encore les stigmates de la guerre civile. Après avoir passé deux rangées de militaires syriens à l’immigration, j’étais accueilli à l’aéroport par un chauffeur armé qui m’a conduit ensuite dans une voiture blindée à travers les gravats d’une ville qui ressemblait à un dessin de Bilal. Je n’ai pas de souvenir comparable d’une visite de domaine viticole. J’y suis retourné à deux reprises depuis, la dernière fois pour participer à des dégustations à l’aveugle pour aider dans l’élaboration du premier guide des vins libanais, publié par les éditions Zawaq en 2012.

Musar se singularise aussi par son processus de production : son vignoble, en partie en propriété, en partie issu de raisons achetés, se trouve dans la vallée de Bekaa à près de 100 bornes du chai. Ce n’est pas inhabituel pour un producteur d’un pays du Nouveau Monde, mais c’est peu banal, du moins dans les idées reçues sur le vin, en France. Mais cela fonctionne très bien, sauf pendant la guerre quand les camions transportant les raisins ont été bloqués par les troupes israéliens. Mais Serge à tenu à apprendre en élaborant du vin avec des raisins qui sont enfin arrivés au chai en pleine fermentation dans les bennes, bien qu’il n’ait jamais mis en vente ce millésime.

Mais je ne veux pas ici établir un portrait des vins de Musar (qui veut dire, je crois, le «beau lieu»). D’autres l’ont fait. Je veux plutôt faire l’éloge d’un homme qui, en poursuivant le travail pionnier de son père Gaston, a fait fructifier un héritage, l’a défendu avec subtilité et ouverture d’esprit, et a largement oeuvré pour faire entrer les vins de son pays dans la cour les grands de ce monde. Ce producteur philosophe était toujours aimable, toujours élégant, aimant la vie, cultivé, réfléchi, drôle et subtil, en gardant toujours sa part de surprises et d’imprévu. Cet homme restera admirable pour moi. Aujourd’hui je le pleure et je souhaite de la force et de l’esprit à sa famille (des pensées pour elle) pour poursuivre son travail. Il a été exemplaire.

 

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “Serge Hochar, l’homme qui a révélé les vins du Liban

  1. Many thanks David. A very suitable hommage to a great man – a very sad way to start 2015!

    J'aime

  2. Pingback: Serge Hochar, l’homme qui a révélé les vins du Liban | Wine Planet

  3. Another great actor of the wine world leave us. A monumental man.

    J'aime

  4. Bien dit David. Cet homme avait quelque chose de particulier, comme son vin. Je l’ai rencontré une fois il y a fort longtemps à Paris et c’est lui le premier qui m’a donné envie d’aller explorer le vignoble du Liban, ce que je n’ai toujours pas réussi à faire, d’ailleurs… Ses fils prennent la suite et c’est une bonne nouvelle !

    J'aime

  5. J’ai eu la chance de rencontrer Serge Hochar à Paris et aussi de déguster dans ses caves profondes au Liban. Je pense tout particulièrement à sa famille et à Marc, son fils que je connais personnellement, qui, sans nul doute saura poursuivre son œuvre.

    J'aime

  6. Oui Pierre, Marc et Gaston poursuivront j’en suis sur.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s