Les 5 du Vin

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Mes premiers émois vineux

9 Commentaires

Grâce à Hervé (ou par sa faute, c’est selon…) je vais vous infliger une petite séance proustienne, sans le style ni le talent bien sur. Cela va énerver au moins un lecteur, mais tant pis, on ne peut pas plaire à tout le monde, et je crois qu’il vaut mieux ne pas essayer.

Je ne me souviens pas de ma première dégustation de vin, mais, vu le métier de mon père (marchand de vin) et sa vision totalement hédoniste de la vie, je pense que je devais être très jeune. Au début, il me laissait juste sentir les nectars de sa cave, puis les mettre en carafe, les servir parfois et, de temps en temps tremper mes lèvres dans quelques-uns. Il a fallu attendre que je sois admis à la table à dîner des adultes, peut-être vers l’âge de 12 ans, pour commencer à boire un petit verre lors des grandes occasions. Souvent ce vin était coupé d’eau. A partir de 15/16 ans il n’y avait plus de restrictions, sauf celles qui commandaient la bonne conduite à table et en société. Et, du coup, je ne fus jamais tenté de m’enivrer comme certains de mes contemporains. D’ailleurs l’effet d’un excès d’alcool, car cela m’est arrivé plus tard, me provoquait de telles nausées que cet état me répugnait.

Mais le vrai sujet est le goût, et sa formation par les premières expériences qui m’ont révélés la magie du vin. Car il s’agit bien d’une forme de magie. Après tout, ce n’est qu’une boisson. Mais certaines formes de cette boisson ont la capacité de vous transporter, de vous séduire ou de vous interpeller par leurs effets sur vos sens, et aussi de vous fasciner par la poésie de leurs noms et de l’aura qui s’en dégage. Pour cela, je pense que cela aide beaucoup de recevoir une éducation et de vivre dans un environnement propice à cela, et j’ai eu la chance d’avoir eu les deux.

father on bike low defMon père en 1942. Il m’a bien transmis l’amour du vin. Ce que je ne savais pas, car je ne l’ai jamais vu sur une moto étant né juste après la guerre, est que, d’une manière inconsciente, il m’a aussi transmis la passion des deux roues motorisées !

Mon père était donc marchand de vin en Angleterre. A part la période militaire imposée par les circonstances, il a exercé cette profession toute sa vie dans la même boîte, où il a finit comme Managing Director. Justerini & Brooks est un des ces Wine Merchants londoniens établis au 18ème siècle et fonctionnant toujours, grâce, en bonne partie à la vente d’un whisky (J&B) que mon père avait aidé à lancer dans les années 1950 et 1960.

J&B shop La boutique de Justerini & Brooks, St. James’ Street, de nos jours. Pendant longtemps, leur boutique si situait dans New Bond Street, pas très loin.

Les premiers souvenir précis que j’ai de vins dégustés et aimés me viennent plutôt de dîners dans la maison de mes grand-parent maternels, où je suis né et où nous passions toujours les fêtes de fin d’année et de Pâques. Les dîners y étaient très formels, et on se changeait pour l’occasion: dinner jackets pour les hommes et robes, parfois longues mais pas toujours, pour les femmes. Ils était aussi très bien arrosés. Non pas dans le sens d’une beuverie, mais par la variété et la qualité des vins servis. A l’apéritif il y avait le choix : cocktails (les adultes prenaient souvent un Bloody Mary), ou Sherry (Fino ou Amontillado), ou encore Whisky & Soda. Et pour les grandes occasions Champagne. J’avais droit au Champagne ou au Sherry, mais pas aux spiritueux. Mon goût pour les Xérès et le Champagne vient certainement,  de là, entre autres.

Les premiers vins que j’ai vraiment adorés étaient des vins blancs allemands: rieslings de la Mosel ou du Rheingau, ces dernières étant appelés collectivement « Hock » en Angleterre à cette époque, comme les Bordeaux rouges étaient tous appelés « Claret ». Ce que j’aimais dans les meilleurs de ces vins était l’exquise précision de leur fruité et leur légèreté souvent, mais pas toujours, arrondies par une pointe de sucre résiduel. Je préférais d’ailleurs les Mosels aux Hocks, généralement plus raides et moins fruités.

SonnenspielPiesporterMichelsberg

Ce vin, ou  plutôt quelques-uns de ses ancêtres, aurait provoqué mes premières grandes émotions gustatives dans le domaine du pinard.  

hochheimer-holle-riesling-kabinett-13Les « Hocks » prenaient leur nom familier en anglais de la ville de Hocheim dans le Rheingau. J’ai le souvenir de vins plus puissant et moins fruités que les Mosels, mais tout aussi capable de m’éveiller les sens

D’autres blancs, car on commençait toujours ces repas par un vin blanc, étaient assurés par la Bourgogne et par Bordeaux (Graves), en alternance. J’aimais mieux les Bourgognes, mais je préférais les rieslings par-dessus tout.

1945Latour

Pour les vins rouges, c’était ultra-classique : Bordeaux (Claret) ou Bourgogne. Pour Bordeaux, Latour ou Lafite avaient les préférences pour les grandes occasions, mais il y avait souvent les vins des Bartons (Langoa ou Léoville) ou bien Ducru Beaucaillou. En matière de Bourgogne rouge, je ne me souviens pas de producteurs spécifiques, mais c’était les noms des lieux qui m’enchantaient, comme pour les vins allemands, et j’essayais de les mémoriser et me les récitant avant de me coucher : Chambolle-Musigny, Clos-de-Vougeot, Gevrey-Chambertin, Vosne-Romanée, tout cela avait la valeur d’un monde magique, un peu mystérieux et hors de ma portée, sauf par le truchement des étiquettes que je voyais à côtes des carafes (ces vins étant toujours décantés).

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Je crois me souvenir que je préférais les bourgognes au clarets, pour leur délicatesse et leur fruité, sauf quand les bordeaux était très vieux et leurs tanins bien fondus, ce qui était souvent le cas d’ailleurs. Nous parlions des vins à table. Mon père n’était pas un raseur et ce ne fut pas une obsession, mais les vins était commentés succinctement, et pas que par lui, les femmes prenant largement part à la discussion brève : « pas mal, mais moins bons que le millésime x »; « ça, j’aime beaucoup, il me fait penser à… »

Taylor's 1945

Les grand moment était l’arrivé du porto vintage, à la fin du repas, d’abord avec le fromage qui venait évidemment après le dessert (il y avait du sauternes ou un liquoreux allemand pour accompagner celui-ci), puis tout seul. A ce moment là les femmes nous quittaient pour aller au salon afin de ne pas être incommodées par la fumée des cigares. J’adorais ces portos ! Parfois on variait avec un vieux colheita, mais le vintage régnait. Il y avait aussi du cognac. J’y goûtais parfois, passé l’âge de 17 ans.

Voilà. Tout cela est banal, personnel mais banal. je ne crois pas que cela ait complètement fixé mes goûts, car je bois de tout maintenant et, de toute façon, je n’ai pas les moyens de boire la plupart des vins cités ci-dessus. Par ailleurs la qualité des vins plus « modestes » est sans commune mesure avec ce qu’il était à l’époque. Il n’y a jamais eu autant de bons vins qu’aujourd’hui, heureusement pour nous.

Quand je suis arrivé en France, j’étais ouvrier et je buvais du vin en litre avec des étoiles sur les flacon consigné. Le weekend on se payait du 12°, mais en semaine c’était du 10°5 ou du 11° . Cette période a duré 4 ou 5 ans. J’ai donc connu les deux extrêmes du monde viticole. Je suis heureux de me trouver maintenant au milieu. Le très haut de gamme ne me manque pas et je ne boirai plus de jaja.

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Mes premiers émois vineux

  1. Pingback: Mes premiers émois vineux | Wine Planet

  2. Cela laisse un peu rêveur de constater que la génération précédente avait plus de moyens que la nôtre de déguster des vins devenus des icônes.

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  3. Oui François, mais je pense aussi que de tels vins n’avaient, non plus, atteint à cette époque (années 1950) les niveaux de prix relatifs qu’ils ont de nos jours. Il faudrait faire une petite exercice de comparaison et de conversion pour le vérifier, mais je ne serais pas surpris d’y découvrir que l’écart de prix entre, disons, une baguette de pain et une bouteille de Château Latour soit bien plus important de nos jours qu’alors.

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  4. Le commentaire précédente est partie sans ma signature

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  5. Belle éducation, David ! 🙂

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  6. merci, David, d’avoir partagé ses souvenirs.

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  7. Sauf votre respect, M. Cobbold, vous êtes dans l’erreur quand vous écrivez que tout cela est banal. Votre histoire est plus qu’originale et me donne envie de foncer au Reingau pour découvrir ces rieslings décrits de façon si salivante.
    Et la suite ? Je ne pense pas être le seul à avoir envie de savoir ce qui vous a fait quitter le Royaume Uni : une querelle familiale ? Un chagrin d’amour ? Ou un goût prononcé pour les valeurs de la République ? En tout cas, le Royaume a perdu un brillant sujet.

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  8. Merci M. Raffard. Mon choix de la France vs la Grande Bretagne était du registre « philosophique et style de vie », pour résumer. Je ne fus pas mis dehors par Mme Thatcher, qui n’était pas encore au pouvoir. Du coup, je ne bénéficie pas du statut de réfugié politique. Chagrin d’amour non plus, pas plus que querelle familiale (cette dernière étant déjà un peu actée).

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  9. Pingback: Confessions vineuses | Les 5 du Vin

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