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Climats de Bourgogne à l’UNESCO : pour quoi faire ?

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Si on m’avait posé cette question il a peu de temps, j’aurai été tenté de répondre par une moue dubitative, voire un peu dérisoire. Est-ce que la Côte d’Or a besoin d’une reconnaissance accrue, elle qui vend ses vins à prix d’or, justement ? Mais j’ai bien changé d’avis, ayant maintenant un avis très positif envers cette candidature et toute la démarche qui l’a précédée. Car cette démarche a démarré à peu près à la base et a surtout eu la bonne idée d’impliquer tous les acteurs, non seulement de la filière vin, mais de la région et au-delà. Le dossier de candidature des Climats de Bourgogne, qui a été préparé sur une période d’environ sept ans, est remarquablement compréhensif et a été mené avec intelligence et, pour l’essentiel, sans arrogance par le comité qui en a la charge. Cette candidature d’une partie du Bourgogne viticole représentera la France, avec celle de la Champagne, devant les responsables du classement des sites remarquables culturelles et mixtes à la réunion de l’UNESCO, qui aura lieu fin juin/début juillet en Allemagne cette année.

climats candidature

Pour mieux comprendre les enjeux, un bref regard sur l’histoire de ce classement international du Patrimoine Mondial s’impose. Tout a commencé dans les années 1960 avec la construction du barrage d’Aswan en Egypte. Devant la menace que l’inondation qui allait suivre faisait peser sur une série de temples et de tombeaux historiques, dont celui d’Abou Simbel est le plus connu, une solidarité internationale a permit d’en sauver une bonne partie, en remontant les temples ailleurs, parfois dans les pays ayant fourni les fonds. En 1972, Les Nations Unis, largement sous impulsion américaine, a adopté le principe d’une charte pour désigner des sites remarquables, aussi bien culturels que naturels, dans une liste officielle de Patrimoine Mondiale, administré par the United Nations Educational Scientific and Cultural Organisation (UNESCO) qui était aussi chargé d’allouer des fonds à leur préservation, si nécessaire. A ce jour, 1007 sites ont été classés, et dans 161 pays différents. Parmi eux, j’ai réussi à compter seulement 13 qui proviennent de régions viticoles (la liste de ces 13 se trouve en bas de cet article), en tout cas ayant une activité principale ou partielle liée à la vigne, mais je peux me tromper car je n’ai trouvé aucune site que les recense complètement.  Trois d’entre elles, pour l’instant, sont en France : La ville de Saint Emilion et ses environs, Le Port de la Lune à Bordeaux, et le Val de Loire. Nul doute que la Côte d’Or, sous sa partie désignée comme « Climats de Bourgogne », mériterait ce classement tout autant.

climat-bourgogne

Il est significatif, dans le contexte viticole, que la Bourgogne ait choisi d’inclure dans le titre de son dossier de candidature un mot qui nécessite quelques explications, et qui a entraîné des travaux d’historien pour en tracer les origines. Car ce mot climat, qui désigne aujourd’hui une parcelle a vocation viticole, a eu des significations un peu différentes à d’autres périodes. A l’origine il s’agissait de toute un région ou coteau, et pas nécessairement contenant que de la vigne. Mais les bourguignons prétendent être les seuls ayant mis en évidence le rôle précis de chaque parcelle dans la nature des vins qui en sont issus. Je pense que plusieurs régions d’Allemagne, de la Suisse ou de l’Autriche peuvent en dire autant, car toutes sont héritières de la même culture monastique. Mais le débat n’est pas là, même si cette partie contient un grain d’arrogance qui me gêne.  Il est en revanche indiscutable qu’en France c’est la bourgogne qui a poussé ce bouchon le plus loin. Mais est-ce que les français savent vraiment que le vin existe ailleurs, et parfois depuis plus longtemps qu’en France ?

carte bourgogne

La semaine dernière, le comité en charge de ce dossier a eu l’excellente idée d’organiser à Paris une colloque de deux jours autour de thème suivante : « La valeur patrimoniale des économies de terroir comme modèle de développement humain ». On pourrait craindre que cela ne verse dans le pompeux, mais ce ne fut nullement le cas. Et ce n’était pas, non plus, une longue plaidoirie pour cette candidature bourguignonne, car les organisateurs ont eu la grande intelligence d’ouvrir très largement le débat et le contexte. Des conférenciers sont venu d’une douzaine de pays différents et ont présenté des cas très variables, dont beaucoup provenaient non pas de pays riches et de régions connues comme le binôme France/Bourgogne, mais de pays pauvres, parfois très pauvres ou en développement. Et les autres productions agricoles n’avait que peu à voir avec le vin : ylang-ylang, riz, safran, tourisme et production arganier ont fait partie du menu. Les thèmes ont touché non seulement au sujets attendus comme patrimoine et conservation, mais aussi aux choses vivantes comme les sociétés traditionnelles et leur survie, les croyances, les bénéfices économiques, les difficultés de gestion, la nécessité de mobiliser et d’animer tout le monde autour d’un projet et, à la suite d’un classement, les dangers d’un trop plein de touristes dans certains cas.

Climats-on-the-Roc

Dans le cas de cette candidature bourguignonne, un seul exemple suffira d’illustrer l’utilité d’impliquer et de mobiliser un spectre large d’acteurs autour du projet. Pendant longtemps, une guerre à peine larvée à opposé vignerons et autres habitants de la Côté d’Or aux exploitants des carrières de pierre locales, notamment autour du village de Comblanchien. Mais cette pierre est mondialement célèbre et aura probablement prochainement une protection d’appellation. Les projet Climats a donc inclut les carrières dans les opérations de communication en organisant un spectacle dans une carrière qui a attiré plus de 4,000 personnes en juin dernier. Car cette pierre est bien là, sous les vignes, mais parfois aussi en évidence, et il ne faut jamais oublier qu’elle a bâti toutes les édifices remarquables de cette région, qui sont largement mis en avant dans le dossier de candidature. Elle fait donc partie intégrale de l’identité du lieu.

Ifugao rice terracesIfugao terrasses de riz dans le nord des Philippines : un exemple non seulement d’une site remarquable classé par l’UNESCO, mais aussi d’une tentative de préserver une mode de vie fragilisée, ce qui n’est probablement pas le cas de la Bourgogne viticole.

Mais à quoi peut bien servir une candidature à ce classement de sites remarquables ? D’abord à faire prendre conscience, par la population et par les gouvernants d’une région, voire d’un pays, des atouts de leur environnement et héritage, et, du coup, à en prendre meilleur soin à l’avenir. Mais aussi à impliquer toute la population locale dans cette démarche et du coup créer un lien démocratique qui manque si singulièrement dans bon nombre de pays. Dans le cas de la Bourgogne et la Côte d’Or, les effets commencent, très timidement, à se faire sentir : par exemple les panneaux souvent disgracieux, parfois un peu drôles, qui chaque syndicat d’appellation a cru bon apposer aux entrées des villages ont été remises dans un musée. Il reste le chantier, bien plus considérable, des abords des villes et villages qui, comme partout en France, ont été mités par des zones commerciaux et industrielles qui font que plus aucune ville ne possède une identité propre par ses autours, et la Bourgogne n’en fait pas exception. Mais il ne s’agit pas pour autant de « muséifier » les régions classées : juste de trouver un juste équilibre entre pression commercial sans états d’âme et à court terme et vision plus holistique des avantages et du caractère de telle ou telle zone. En cela, et si le vignoble, les villages et villes de la Côte d’Or obtenaient le classement, cette région deviendrait un laboratoire formidable pour une gestion dynamique et réfléchie d’un patrimoine culturelle et viticole qui reste assez exceptionnelle, même si on peut légitimement considérer que la plupart des vins de Bourgogne ne valent pas toujours leurs prix actuels !

Lors de ce colloque, des interventions et plaidoiries de quelques hommes brillants, comme Erik Orsenna ou Jean-Robert Pitte, ont donné une vision large et ouverte sur le monde des aspects humains et culturelles de cette question des sites exceptionnelles, sans jamais l’enfermer dans un discours prétentieux ni vantard. A ce ton raisonnable mais passionné qui a régné pendant ces deux jours, la présidence d’un homme aussi attentionné et modeste qu’Aubert de Vilaine n’y est certainement pas étranger.

Oui, je soutiens la candidature des Climats de Bourgogne, comme je soutiendrai celle d’une région ou pays bien plus modeste, dès lors qu’elle s’avère capable de produire, sur le long terme, un produit qui fait vivre une région sans l’abîmer, et de donner envie aux autres de faire de même.

David Cobbold

 Annexe : liste des 13 sites classés au Patrimoine Mondiale de l’UNESCO et ayant un lien essentiel ou partiel avec une région viticole.

France : Bordeaux (Port de la Lune). St. Emilion, Val de Loire

Italie : Cinque Terre, Langhe/Monferrato(Piemonte), Val de l’Orcia (Siena), Costa Amalfina (Salerna)

Portugal : Haut Douro, Pico (Azores)

Allemagne : Haut Rhin moyen

Autriche : Neusiedelersee-Burgenland

Hongrie : Tokay

Suisse : Lavaux

(et cela fait maintenant 13 !)

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Climats de Bourgogne à l’UNESCO : pour quoi faire ?

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  3. Puisque David nous cite les Cinque Terre en Ligurie, je vais y passer bientôt un jour ou deux. Quelqu’un aurait-il au moins une bonne adresse à me proposer ? Un petit resto mignon et ami du vin, un viticulteur ouvert et amical ??? Merci d’avance !

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  4. Effectivement il faut se réjouir de cette démarche, nous sommes bien sur une terre vivante qui mérite que chacun d’entre nous la protège, la valorise tout en continuant à faire qu’elle se développe autour d’un terroir !
    A lire absolument le hors série de Bourgogne Aujourd’hui et l’excellente interview de Monsieur Aubert De Villaine sur ce sujet des climats et de l’Unesco.
    Bien à vous et merci pour toute vos contibutions respectives.

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  5. @DC Enfin, David, des commentaires. Cela ne sert à rien de pondre un article intelligent, ce que les lecteurs veulent, c’est du trash, du cul, voire de la bête provoc’ « à la Charlier ». Une autre piste aurait aussi été: est-ce que l’Unesco n’a rien d’autre de mieux à faire avec son fric que de classer des terroirs (ou la bouffe d’une région)? Mais il faut bien que les pays riches – qui contribuent plus au budget de fonctionnement – reçoivent plus en retour !
    @MS J’aurais dû m’arrêter en Cinque Terre en juillet dernier, Michel, en rentrant d’un anniversaire en Toscane. Mais le Crédit Agricole m’en a empêché. Un site de départ t’intéressera: http://www.cinqueterreonline.com/.

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  6. Luc, plus sérieusement, si tu regardes la liste des sites classés il y a plein de choses intéressantes issues de très nombreux pays « pauvres »

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  7. Il y a également les coteaux de Lavaux, avec ses vignes en terrasses, en Suisse, qui sont classés UNESCO
    http://whc.unesco.org/fr/list/1243/

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  8. C’est vrai et je viens de les rajouter. Désolé pour cet oubli, d’autant plus gênant qu’il y avait une bonne présentation fait par le responsable lors de cette conférence. Mea culpa !

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