Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le vin, l’encre et l’eau

10 Commentaires

???????????????????????????????????????????????????? Water, wine & ink (c’est le titre de cette photo)

 

Voilà trois liquides à priori assez différents mais qui ont des liens intéressants et, parfois, instructifs. Comme je travaille de temps en temps sur l’eau et ses goûts, je ne suis que trop conscient de tout ce qui partage cette substance vitale avec le vin, substance moins essentielle après tout, même si elle nous intéresse bien plus souvent que l’eau. Le vin contient environ 85% d’eau, alors que le corps de l’homme en contient 60% et celui de la femme 55%. Je ne pense pas que l’on trouve de l’encre dans nos veines, même si on est écrivain, et c’est pareil pour le vin. Alors quel est le lien qui m’a fait parler des ces trois substances ?

vin et encre

 

Assez tenu je dois dire. Lors d’une petite recherche sur les attitudes historiques envers l’eau, mon collègue Sébastien Durand-Viel m’a passé un bouquin qui s’intitule « Le Vin et l’Encre », de Sophie Guermès, normalienne et docteur en littérature française (éditeur Mollat, 1997). Si vous ne l’avez pas déjà, je vous le recommande chaleureusement. Ce livre est une collection de textes issue de la littérature française entre les XIIIème et XXème siècles et ayant un rapport direct avec le vin. Il contient de choses connues et moins connues, et beaucoup des textes formidables. Sur le plan historique cela va de « La Bataille des Vins », d’Henri d’Andeli, à « Petite théorie des bulles, de Michel Onfray, issu de son livre La Raison Gourmande (1995). Tout cela est souvent jouissif et plein de renseignements, parfois inattendus.

Comme le sujet de ma recherche tournait autour de l’eau et des attitudes passées et présents envers cette substance, ma première attention fut pour un texte du XVème siècle intitulé «Le Débat de l’eau et le vin », dont l’auteur se nomme Pierre Jamec. L’auteur du recueil a eu la prévenance de le traduire en français moderne, ce qui m’en a beaucoup facilité la compréhension, car la langue de Rabelais ou de Clément Marot n’est pas plus proche du français actuel que n’est la langue de Shakespeare de l’anglais contemporain.

Jusqu’à la lecture de ce texte, mes idées préconçues sur les attitudes des populations de ces époques envers l’eau (surtout comme boisson) étaient fortement teintées par la notion que l’eau était source de menaces car souvent polluée. Mais cette idée n’est pas nécessairement juste, comme le démontre ce poème en forme de dispute dans lequel l’eau se défend ainsi de l’attaque du vin.

Je suis un des quatre éléments

Et l’un des premiers sacrements

Se fait par moi : c’est le baptême

Tout pourrirait si je n’étais.

Je lave chacun et nettoie ;

De chacun je reçois l’ordure.

Pourtant, l’ordure n’est pas mienne,

Mais chacun en moi en envoie ;

Malgré tout, je suis nette et pure,

J’ai en moi de la nourriture,

Poisson pour toute créature,

Baleine, esturgeon, lamproie.

Par moi la terre porte verdure.

Elle serait poudreuse, sèche et dure

Si je ne l’arrosais souvent.

 

Ta mère, la vigne boiteuse

Jamais ne serait vertueuse

Si je ne l’arrosais souvent.

Malgré cela, elle est ruineuse :

Il faut toujours qu’un paysan

Lui dispense beaucoup de soins,

S’il y a un peu de mauvais temps,

De nuages, de chaleur ou de vent,

Ou de froid, le voilà piteuse.

 

L’attaque du vin qui a provoqué cette réponse fut pourtant bien rude :

 

On fait de moi le sacrement

De la messe, benoit et digne,

Le sang de Jésus proprement.

Je suis sur l’autel hautement

Là où tu es en cuisine

 

Et sitôt qu’un grand seigneur dîne

Je suis mis sur la toile fine

En coupe d’or honnêtement.

Chacun tête à ma tétine

Mais toi comme pauvre meschine

Es en un pot mal nettement.

Je suis gardé en grands vaisseaux

En queus, en muys et en tonneaux ;

Tu cours partout comme une folle.

On lave en toi les boyaux

Et les tripes de ces pourceaux.

Tu es pleine de boue molle

Qui se prend aux mains comme colle.

Mais on me baise et m’accolle.

Je n’ai en moi que beaux pineaux

Quant je saute de dessous la semelle.

On ne me met pas dans un vase,

On me garde comme un joyau.

 

Quand on fait bon marché j’y suis ;

Toi, to dors dans ce puits

Plein de chats morts et de chiens.

En ton logis il n’y a point d’huis.

Mais moi, je suis venu en muys,

En barrils faits de forts liens.

On me mène ici d’Orléans

Et des pays où je me tiens,

De Beaune, et quand je suis cuit,

Aux malades les chirugiens

Me baillent, ainsi que les phusiciens

Pour les conforter jour en nuit.

 

Mauvaise, tu n’es bonne à rien.

Tu fais trembler une personne

Sitôt qu’elle t’a avalée.

Quand tu es en un ventre, il tonne,

Il ronfle et gargouille.

Pour toi vient aux hommes la gale,

Par toi un être coloré devient pêle.

Mais quand un homme en son corps m’avale,

Il rougit comme rose en bouton

Je tiens joyeux le corps de l’homme.

Je conforte les vieux.

Ti amaigris et je tiens gras.

Je suis franc et délicieux.

Je suis breuvage précieux

Comme piment et ypocras.

Platon, Gallien, Hippocrate

N’ont pas été ingrats envers moi,

Mais m’ont loué en plusieurs lieux.

J’échauffe aux hommes corps et bras,

L’estomac, le ventre et le foie.

Mais toi, tu ne fais de bien qu’aux yeux.

 

J’aime bien que la traductrice ait laissé quelques orthographies anciennes (muys pour muids, par exemple, ou pineaux pour pinots)

Je trouve surtout que ces vers nous apprennent pleine de choses, aussi bien sur ce qui a rendu l’eau suspecte en tant que boisson (la pollution des puits par le rejet d’animaux, sans parler du reste !) que sur l’image de corps de cette époque, quand il était bien vu d’être rouge de visage et gras, par exemple. Nous savions que la famille des pinots était connue en Bourgogne dès le XIVème siècle. Voici une autre preuve, certes plus tardive. Le transport des vins du sud vers Paris est aussi évoqué, la voie royale, à part les fleuves, étant la route depuis Orléans avant l’aménagement du canal de Briare. Et aussi, peut-être, la relative cherté du vin (précieux comme piment et ypocras).

L’encre sert, pour finir, à nous révéler le vin. Prenons-en de l’espoir, nous les modestes scribouillards !

 

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

10 réflexions sur “Le vin, l’encre et l’eau

  1. Pingback: Le vin, l’encre et l’eau | Wine Planet

  2. De l’encre dans nos globules, peut-être pas, mais du FIEL, sûrement. Et quand même un peu d’aniline, vu que ce pigment (toxique et allergisant) est présent partout. Bon agneau David, et bonne sauce à la menthe. Contrairement aux idées reçues, celle-ci peut être absolument délicieuse … n’est-il pas?

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  3. Il l’est Luc, je confirme. Mais assez redoutable pour un vin qui oserait l’accompagner aussi, à cause du composant vinaigré.

    Aimé par 1 personne

  4. En parlant de vinaigre, c’est bien à Orleans que des vins montant vers Paris s’arrêtaient définitivement à force d’avoir tourné dans les barriques et demi-muids. D’où les fameuses vinaigreries qui ont fait la réputation de cette cité. Merci pour cette instructive recherche, David.

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  5. C’est vrai Michel. Le tournant de la tourne c’est à Orléans que cela se passait !

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  6. Vous en savez des choses !

    Respect 🙂

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  7. Mmm François, mais ne dit-on pas aussi ceci « la culture c’est comme le beurre, moins on en a, plus il faut l’étaler » . Amitiés

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  8. Relisez Dion et Lachiver!
    Vous y decouvrirez que les vinaigreries d’Orleans sont plus dues a la surproduction locale de mauvais vin qu’a l’arrivee de vins piques d’autres provenance, malgre une legende tenace.
    Ces ouvrages confirmerons aussi qu’a l’epoque du texte cite par David (XVeme siecle) le peuple buvait de l’eau pour l’essentiel. Seuls les aristocrates et les bourgeois buvaient du vin. Ca relativise beaucoup ce qu’on entend sur le fait que nos ancetres buvaient du vin parce que l’eau etait polluee. Cette idee est peut-etre devenue vraie au XIX siecle, mais pas au XVeme.

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  9. C’est juste Denis. Ne pas négliger non plus le rôle de la bière, ni celui du cidre dans la consommation dite populaire.
    En ce qui concerne l’Orléanais, je pense que la surproduction locale était aussi un résultat de l’accès plus facile au grand marché parisien, surtout après l’ouverture du canal de Briare. Les vins qui arrivait à ce lieu par voie fluviale (la Loire) devaient aussi prendre le file du stockage avant de pouvoir être acheminé à Paris via ce qui deviendrait plus tard la N20, avant la construction du dit canal en 1642. Dion parle bien de cette affaire il me semble (j’ai lu et relu les deux). Par exemple; il dit (Page 263 de mon édition) « On voit au siècle suivant (XIVème) que, pour l’expédition de ce vin vers la Flandre, on s’aidait de l’équipement par lequel le port d’Orléans avait mis son port fluvial en état de remplir plus efficacement la fonction de transbordement qui lui assigne la nature ». On imagine aisément que tout les vins qui venaient de l’amont ne furent pas transbordé ni acheminé aussi vite que leur nature nécessitait avant de les voir transformé en vinaigre !

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