Les 5 du Vin

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Aconcagua, vieux terroir du Nouveau Monde

4 Commentaires

Cette semaine, je vous emmène au Chili, à la découverte d’un vignoble qui prouve que les classifications sont souvent hasardeuses. Ou en tout cas, qu’il faut toujours compter avec quelques exceptions.

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L’Aconcagua vu de l’Ouest – au fond, les Andes et le mont Aconcagua (Photo Errazuriz)

Cette exception, ce vignoble a pour nom Aconcagua, et son prénom est Maximiano. Il démontre que certains Chiliens n’ont pas attendu le 21ème siècle pour partir à la recherche de leurs terroirs.

Mais revenons un peu en arrière.

Aconcagua

La vigne arrive au Chili avec les conquistadores, dès le 16ème siècle (pour rappel, à l’attention des chantres de la tradition française, le Médoc n’est encore qu’un marais, à l’époque). Mais son véritable essor est bien postérieur. Il faudra attendre les années 1870 pour que le vignoble sorte de la vallée centrale – zone chaude mais facile d’accès, et facile à irriguer (voire inonder l’hiver). Et c’est en grande partie grâce à la famille Errazuriz.

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Les vignobles d’Errazuriz dans l’Aconcagua

Héritier d’une grande famille de politiciens chiliens (il a été ambassadeur de son jeune pays en Belgique), Don Maximiano Errazuriz a eu l’intuition que l’Aconcagua, avec ses hivers bien arrosés et ses étés chauds mais humidifiés par la brise de mer, pouvait produire des vins d’un style plus raffiné. Il voyageait beaucoup en Europe, et il en rapporta les outils et techniques viticoles, les cépages (surtout bordelais), et même l’art de vivre.

Toujours à l’attention de nos amis de la grande tradition, je rappelle qu’à l’époque (avant le phylloxéra), le Malbec est toujours un des cépages principaux du Bordelais. On y trouve aussi encore pas mal de Carménère. Curieusement, ces deux cépages aujourd’hui pas loin d’avoir disparu de Gironde ont fait le bonheur de l’Argentine et du Chili.

Pour revenir dans l’Aconcagua, les premières plantations (on leur donne le nom de Max I, Max II, etc.) se situent à peu près au centre de la vallée (plus petite que celles du Maule ou du Maipo), à son point le plus étroit, d’où une très bonne ventilation. Mais depuis, d’autres vignobles ont été plantés en amont et en aval, jusqu’à l’embouchure du fleuve, cette zone plus fraîche se prêtant bien aux blancs aromatiques. La devise du Don: «Le meilleur vin vient toujours des meilleurs terroirs» (c’était bien avant qu’on en fasse un slogan éculé), trouve ici une nouvelle actualité.

Ayant eu la chance de visiter ce vignoble (merci Brandabout!), j’en garde le beau souvenir d’une sorte de grande oasis – au bas des pentes et en coteaux la vigne, au dessus la forêt – notamment des eucalyptus, si ma mémoire est bonne, et tout en haut, des avocatiers – pas de repas au Chili sans la palta, que ce soit entière, en morceaux, en tranches, en pâte ou en huile.

Avec ou sans avocat (je n’ai rien à me reprocher), c’est sans doute l’endroit du vignoble chilien où  je me suis senti le moins dépaysé – le vignoble, ici, est à taille européenne, les rangs ne se perdent pas vers l’infini, et de-ci de-là, une petite cabane de vignes vous ferait presque vous sentir quelque part entre le Mâconnais, la Provence ou le Limouxin.

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La parcelle Max I (photo (c) H. Lalau)

L’Aconcagua, aujourd’hui, c’est toujours un peu «Errazuriz Valley». Les vignobles (replantés, pour la plupart, à partir des années 1970) sont les «briques» dont se servent les œnologues maison pour bâtir les différentes cuvées. L’originalité, dans un pays où l’on assemble volontiers des raisins ou des vins de régions très distantes, c’est qu’ici, la palette est beaucoup plus ramassée. Au moins pour les hauts de gamme, ceux issus du domaine original: avec ces cuvées-là, Errazuriz ne cherche pas seulement à faire des vins qui plaisent, mais des vins qui marquent, des vins qui représentent quelque chose. De quoi étonner l’amateur exigeant.

Ces efforts sont payants, à en juger par les deux vins suivants.

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Carménère majoritaire, Petit Verdot et Syrah. Fruit rouge exubérant mais aussi notes fumées intéressantes, 18 mois de barriques neuves. Le grand cru par excellence, l’oeuvre d’art, un vin raffiné, très long, mais vivant. Comme si la Joconde souriait vraiment, et même, vous faisait un clin d’oeil.

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Maximiano Founder’s Reserve

Cette cuvée assemble quatre cépages (Cabernet Sauvignon, Cabernet Franc, Petit Verdot, Syrah) de trois parcelles (Max 1, 2 et 5). Des sols volcaniques et des sols d’alluvions, une recette assez sophistiquée. C’est le plus ancien des hauts de gamme d’Errazuriz (au départ, il était uniquement à  base de Cabernet Sauvignon, planté en 1978). Très complexe, torréfiée, cette cuvée, c’est un peu le meilleur des deux mondes, un côté Grand Bordeaux dans la structure, mais en plus poivré et en plus mûr, sans excès ni trop de chaleur – les épices dynamisent la finale, ici, la comparaison avec un vin du Rhône Septentrional, toute saugrenue qu’elle puisse être, s’est imposée à moi.

Je n’ai pas mis de millésime, bien que j’en ai dégusté deux de l’un et trois de l’autre, car ces vins sont d’une grande régularité – comme le climat de l’endroit, dont les plus grandes variations dépendent moins de l’année que de la situation dans la vallée, selon un axe est-ouest, et de l’altitude.

A ce titre, il reste certainement pas mal de choses à explorer dans l’Aconcagua, « vieux terroir du nouveau monde ». Et pour nous, oenophiles, c’est peut-être une raison de s’intéresser au Chili pour autre chose que quelques entrées de gamme « sur le fruit ».

On dit souvent que le Chili est le pays où tous les vins sont bons, mais aucun n’est grand.

L’affirmation est fausse dans les deux cas. A condition de fouiner un peu, de sortir des vallées battues et de mettre un peu plus d’argent que pour le petit vin de barbecue, l’alibi exotique pour dîner d’aventuriers du 7ème arrondissement.

Le Chili – correction, certains vins chiliens – méritent mieux que ça.

Hervé Lalau

PS. Pour ceux qui n’ont pas l’occasion d’aller sur place, certains vins d’Errazuriz sont vendus en France chez Vins du Monde, et en Belgique chez VPS (mais apparemment pas les deux cuvées ci-dessus, sans doute jugées trop chères). Au Québec, où l’on dispose d’une offre plus complète (sacré monopole!), leur agent est la maison Dandurand.

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “Aconcagua, vieux terroir du Nouveau Monde

  1. Pingback: Aconcagua, vieux terroir du Nouveau Monde | Wine Planet

  2. Beau voyage, dans lequel vous nous avez entraînés ; merci. Quels cépages blancs sont-ils utilisés (vous les avez évoqués comme occupant les secteurs proches de l’océan) ? Et, sur l’avant-dernière photo (La parcelle Max I ) les banquettes qui revêtent la colline sur l’arrière plan sont-elles plantées de vignes ? Leur allure est très « pelée », d’où mon interrogation… Le prix des vins dégustés et présentés, tout au moins sur les lieux ?

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  3. Merci de votre intérêt.
    Les hauts de collines sont en reconversion – non pas bio, mais d’eucalyptus et autres arbres vers des plantations d’avocatiers.
    Pour ce qui est des prix, c’est difficile de vous répondre. Aux États Unis, on trouve du Founder’s Reserve à partir de 25 dollars US. En Allemagne, c’est plutôt 35 euros. Et au Canada, ça va de 50 à 75 dollars canadiens selon la province et le millésime. Sans doute l’influence des taxes ou le réseau de distribution.
    Quoi qu’il en soit, c’est encore assez correct pour la qualité dans la bouteille.

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  4. Pingback: Un petit tour dans le monde des blogs vins #3: Les 5 du Vin

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