Gérard Bertrand, le livre et une nouvelle pyramide

On peut avancer sans trop se tromper que cette année 2015 sera l’année Gérard Bertrand. Rien de plus normal quand on sait que l’homme d’affaires – il préfère sans doute qu’on le qualifie de vigneron languedocien, ce qu’il est aussi, il est vrai, depuis sa naissance – a probablement lui-même programmé l’événement de longue-date en concertation avec les stratèges qui l’entourent, un peu à la manière de certains présidents de la République qui consultent les cartomanciennes avant de s’engager vers un nouveau cap. Après tout, l’homme a 50 ans, âge propice aux questions existentielles. Il possède une douzaine de propriétés, a tâté du sport à un niveau élevé, monté une marque de négoce qui fait briller son nom dans une centaine de pays et rend jaloux tous ses concurrents. Il a créé un festival de jazz à l’orée des vignes, ouvert un hôtel-restaurant et, pour couronner le tout, il vient de publier et de signer un livre autobiographique dans lequel il raconte son histoire d’amour avec le vin un peu comme une rock-star déroulant son errance entre sexe, drogue et rock n’roll. Sauf que chez Gérard Bertrand, les droits d’auteurs sont reversés à une ONG qui défend la planète. Sa route est tracée droite. Sa vie aussi qui se résume entre Corbières, amour paternel, rugby, amitié, vin, jazz et fidélité. Ce à quoi on pourrait rajouter quelques ingrédients tels que l’ambition, le succès, les projets, les achèvements et, au grand étonnement de beaucoup, la biodynamie qui, à terme, sera en application sur la totalité de ses domaines, soit autour de 600 hectares.

Photo©MichelSmith
Photo©MichelSmith

Rassurez-vous, pas question pour moi de me lancer ici dans la critique du style ou le résumé détaillé d’une lecture approfondie du livre de notre Gégé régional. Primo, parce que moi, ce mec qui bouillonne d’enthousiasme, je l’aime bien ; deuxio, parce que ce serait trop long ; tertio parce que l’ouvrage est en vente dans toutes les bonnes librairies (Éditions de La Martinière). Sachez cependant que pour certains, ce livre à la couverture style affiche électorale ne vaut pas un pet de lapin de garrigue (oui, j’ai bien rajouté de garrigue), tandis que d’autres le soupçonnent d’être pompeusement bâclé par un nègre. Je ne suis pas de cet avis car j’ai la prétention de connaître un peu le personnage. Je sais qu’il est fier de sa réussite, de son pays, de ses racines, de ses Corbières, de sa jeunesse et de son éducation rugbystique, bref je reconnais bien là, en le lisant, le fond de sa pensée sur le vin. Et quand il a quelque chose à dire, il le dit, souvent même avec fermeté dans le ton comme j’ai pu en être le témoin. À l’approche de la cinquantaine, je le vois parfaitement entre deux changements d’avion comme à son bureau, en train de rédiger ce qu’il a envie de dire, faisant le bilan d’une vie déjà plus que remplie. Ce grand type entre deux âges, toujours soigneusement sapé, hâlé et coiffé d’un casque bouclé d’argent et d’ébène, même en shorts et tongs, a la niaque et les attributs des gagnants du vignoble que l’on met en couverture des magazines chics. Mais il la tête dure des paysans des Corbières et ses pieds ont labouré plus d’une vigne dès qu’il fut en âge d’aller à l’école. Après avoir assuré au domaine familial (Villemajou) pendant des années dans l’ombre de son père, Georges, également courtier en vins et arbitre de rugby, ayant vécu les riches heures d’un sport noble et amateur où tous les coups étaient permis, il me laisse l’impression d’un homme qui vit sans cesse en vue de la préparation d’un nouveau match international à l’enjeu capital : il accepte certainement de perdre, mais se jette corps et âme dans la partie avec l’envie de faire gagner son équipe dans le sang et la sueur. Jusqu’à l’inévitable troisième mi-temps où le vin doit couler à flots.

Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L'Hospitalet. Photo©MichelSmith
Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L’Hospitalet. Photo©MichelSmith

Cela étant dit, une chose m’a intrigué dans son ouvrage et j’aimerais vous la soumettre. Sans avoir à porter de jugements, notamment sur l’aspect sacré, cosmique, voire religieux ressenti plus loin au fil de la lecture, ce qui m’a frappé se trouve au beau milieu du livre et cela ressemble plus, à mes yeux, à une nouvelle approche, une idée commerciale (marketing, si vous préférez ce mot qui m’horripile) du vin dont il serait l’instigateur. Je vais tenter de résumer ce qui, à mon avis, illustre son succès et son savoir-faire, en ajoutant quelques extraits de la pensée de Gérard Bertrand. Tout d’abord, il présente deux triangles, deux pyramides. La première est classique et déjà vue. La seconde est plus inhabituelle à mes yeux et elle symbolise une démarche de plus en plus tendance sur laquelle il faudrait se pencher, même si elle ne me satisfait pas pleinement. Une idée new age peut-être, pour l’instant encore un peu floue, me semble-t-il, mais une idée qui mérite pourtant que l’on s’y attarde. Du moins je le pense.

La pyramide
La pyramide « classique » et conquérante, à l’américaine…

Suite à une première pyramide, Gérard Bertrand écrit ceci : « Après une mûre réflexion et de nombreux voyages, je pense qu’il est temps d’organiser aujourd’hui la hiérarchisation des vins de manière différente, car la clef d’entrée par le prix n’est plus le premier critère de choix pour les consommateurs. Il y a vingt ans, le prix d’un vin de bonne qualité était au maximum dix fois inférieur à celui d’une bouteille d’exception. Ce rapport a explosé et est passé de un à cent aujourd’hui, avec l’intérêt grandissant pour les grands crus, dont la cote dépend souvent des notes décernées par les journalistes. On remarque aussi l’apparition d’un phénomène nouveau, lié à la spéculation et à la production limitée de cuvées parcellaires, insuffisante pour alimenter une demande soutenue. Cependant, la crise financière et l’effet lié au changement du mode de gouvernance en Chine créent quelques turbulences, ralentissant la demande, malgré les réservoirs de croissance, représentés par le Brésil, le Nigéria, la Colombie et l’Inde en particulier. La seconde voie, plus originale, consiste à classer les vins en lien direct, non plus avec le marché, mais avec ceux qui les boivent. Ceux-ci sont en train, petit à petit, de prendre le pouvoir et de s’affranchir partiellement des règles du marché. Les amoureux du vin savent qu’avec leur téléphone portable, et en dix secondes, ils peuvent se relier à tous les vignerons. La planète est devenue un jardin où, de son fauteuil, en sirotant un bon verre de rosé, le consommateur peut commander pratiquement tout ce dont il a envie. Bien sûr, les problèmes liés à la logistique et aux réglementations douanières sont aujourd’hui des limites au libre-échange, mais il n’en demeure pas moins que le consommateur est en train de s’affirmer. Certains parmi eux sont aussi devenus des conseilleurs sur la blogosphère. Je crois pour ma part à une nouvelle organisation moins mercantile, davantage liée aux besoins des consommateurs, et répartie en quatre catégories : 

La
La « nouvelle » pyramide, selon Gérard Bertrand

Il existe de plus en plus de consommateurs curieux de découvrir de nouveaux territoires et favorables à la perception et à l’éveil des sens. Les hommes et les femmes ne doivent plus subir le diktat des étiquettes mais au contraire se forger eux-mêmes leurs critères, résultant de leurs envies. De nos jours on ne consomme plus le vin comme un aliment. Ce type de comportement s’est éteint avec l’arrêt des travaux physiques pénibles, qui étaient monnaie courante à une époque où le vin était un carburant nécessaire dans la ration calorique quotidienne. L’évolution des techniques de vinification, la cueillette à maturité et d’autres améliorations qualitatives de la viticulture actuelle permettent d’éliminer presque totalement les mauvaises bouteilles. »

Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith
Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith

S’en suit une déclinaison des critères pris à partir de la base au sommet de la « nouvelle » pyramide, lignes dont je vous fais grâce mais que vous trouverez dans son ouvrage précédant de nombreuses pages consacrées à la biodynamie et à la mécanique quantique… Ces observations faîtes par un gars qui parcourt le monde pour vendre du vin estampillé Sud de France paraîtront à certains vieux routiers d’une banalité et d’une naïveté déconcertantes. Mais Gérard a le mérite de se livrer avec sincérité, ce qui est plutôt rare dans le monde du vin. C’est ce qui donne parfois, et ce sera pour moi la critique majeure, l’impression de feuilleter une super brochure (même s’il y a peu d’illustrations) avec ou sans langue de bois, brochure qui se lit d’une traite en un voyage en train entre Paris et Perpignan, par exemple. Mais après tout, si je dis ça, c’est que j’aurais bien aimé être celui qui recueille ses souvenirs et ses observations. En bon  prétentieux que je suis, j’aurais aimé lui faire sortir tout ce qu’il a dans les tripes. Ce livre-là, plus vrai je l’espère, se fera un jour avec un autre vigneron. Notre beau pays n’en manque pas.

Michel Smith

10 réflexions sur “Gérard Bertrand, le livre et une nouvelle pyramide

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  2. Au moins, Bertrand prêche par l’exemple et propose lui-même des vins à classer en haut de sa pyramide – je ne sais trop s’ils ont un message, mais plusieurs m’ont donné de l’émotion. Comme ici: http://hlalau.skynetblogs.be/apps/search/?s=la+forge
    (merci à Véronique Braun de m’avoir fait découvrir ce vin).
    Le reste, la surface financière de Gérard Bertrand, son succès, le négoce vs les petites caves et les coopérateurs, c’est de l’économie et de la politique, et ce n’est pas mon sujet de prédilection.
    En abeille industrieuse de la dégustation, je butine sans vergogne aussi bien chez Bertrand qu’à la cave de Pomerols; aussi bien à la Cave de Montpeyroux que chez Paul Mas ou au Mas d’Amile ou chez Sylvain Fadat; aussi bien chez Dopff au Moulin que chez Arthur Metz, aussi bien chez les Côtes de la Molière qu’à la Cave des Terres Dorées, aussi bien à la Cave de Saint Verny que chez Stéphane Sérol, aussi bien chez Coume Majou que chez Dom Brial, aussi bien au Clos du Montolivet que chez Ogier, aussi bien chez Lamé Delisle Boucard qu’à la Cave de Saumur, aussi bien à la Cave de Roquebrun qu’au Château Lascaux, aussi bien chez Mailly Grand Cru que chez Francis Boulard…
    Les bons vins sont mes amis et j’ai donc des amis partout, quelle que soit la structure juridique ou le choix de viticulture…

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  3. Je partage ton respect pour Gérard Bertrand, et j’ai de l’admiration pour ce qu’il a fait dans sa région. Cela représente un ensemble cohérent et créatif. Je n’ai pas encore lu son livre et sa nouvelle pyramide n’a pas trop de sens pour moi, mais du coup je vais le lire pour essayer de comprendre, malgré la couverture que tu as parfaitement décrite. Quant à son choix de la biodynamie plutôt que le bio ou l’agriculture très raisonnée, j’ai aussi du mal à le comprendre, sauf comme atout marketing (ce qui semble être la destinée majeure de cette pratique aux bords ésotériques et aux origines douteuses).

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  4. Luc Charlier

    Je ne figure évidemment PAS au rang des concurrents mais l’affirmation de Michel selon laquelle il « rendrait jaloux tous ses concurrents » me laisse songeur. A-t-on fait une enquête au sein de cette population-cible? Ah bon, c’était une formule oratoire ….

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    1. You’re jumping to conclusions, my dear fellow ! Si j’ai pu écrire cela c’est que je l’ai ressenti chez certains de ses concurrents. Cela fait quand même 30 ans et des poussières que je navigue dans le secteur. S’il n’y a pas de jalousie partout, je peux dire que le type fait des envieux ! 😉

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      1. Luc Charlier

        Je te taquine, Michel. Ce que l’homme post-moderne appelle « réussite », càd gagner beaucoup d’argent et être devant l’autre FAIT des envieux, c’est sûr. Une simple petite réflexion : vaut-il mieux être « bon » mais le dernier, ou passable mais le premier quand même? Beau sujet de dissertation.

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  5. georgestruc

    Le pb de sa « nouvelle » pyramide tient au fait que, sans commentaires, elle ne possède aucune justification, ni aucun sens. Or, toute illustration doit directement révéler la signification de son contenu, sous peine d’être une image vide et inutile. Certes, parcourir le monde viticole et exploiter des centaines d’hectares de vignes procure une certaine expérience, mais je ne suis pas sur qu’elle soit à la hauteur de ce qui est affirmé. Quant au fait que le consommateur devienne prescripteur, il y aurait beaucoup à dire ; premièrement, ce n’est plus une tendance, mais une attitude déjà bien inscrite dans les faits ; deuxièmement, ce même consommateur, on lui a patiemment insufflé les critères de ce qu’il devait aimer, ou moins aimer… Faites la part des choses, si vous avez le temps…

    Autre sujet, la biodynamie. Oui, David, les dérives ésotériques sont le fait de certains vignerons versés dans cette méthode de culture et de vinification, qui racontent des choses destinées à laisser bouche bée l’auditeur… Cependant, il existe, surtout en matière de travail dans les vignes, des principes de biodynamie qui sont respectables et fondés (au sens naturaliste/biologique). Et on ne peut les ranger dans la case du marketing. Gérard Bertrand peut s’offrir le luxe de gérer tout son domaine de cette façon (le coût en est très élevé) et en faire un outil marketing ; c’est tout au moins ce que je pense (qu’elle est la part de sincérité versus marketing dans sa démarche ?). Difficile à dire et la clef ne sera certainement pas donnée dans son livre. Cela fait du bruit et c’est ce que l’auteur attendait. Et nous-mêmes y participons, cher Hervé « abeille butineuse ».

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