Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Chenin de traverses

9 Commentaires

Pas facile de vous parler de Chenin après mes deux compères David et Marc.

Mais moi aussi, j’ai assisté à la conférence de Faye d’Anjou, « Le Chenin, Histoire et Actualités ». Et surtout, j’ai eu la chance de déguster plus de 80 Anjou blancs, plus quelques Savennières. Alors, sans jouer « Les Experts Faye », j’ai quand même envie de m’y coller.

Un petit avertissement à l’attention du lecteur: pas de second degré, sur ce coup là, ou bien alors, involontaire…

D’abord, une confession: j’aime bien le Chenin. Son profil, son aromatique, sa texture. J’ai déjà eu l’occasion de vous en toucher un mot à l’occasion d’une dégustation de Saumur et de Crémant de Loire. Je m’en vais enfoncer le clou.

Et tant pis pour ceux qui pensent que le dégustateur ne doit pas avoir de préférences. Je précise: plus souvent qu’à mon tour, je défends des vins qui ne sont pas à mon goût, je fais abstraction de ma petite personne. Mais quand mon goût est en phase avec la qualité que je perçois, je ne boude certainement pas mon plaisir!

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En Layon (photo (c) H. Lalau 2015)

Un migrant de plus

Le début de la conférence a mis l’accent sur l’histoire du cépage; je devrais dire: sur ce que l’on a pu en retrouver, car les archives sont assez rares. Cette chasse était passionnante. La plupart d’entre nous avons été bien surpris d’apprendre que notre ami ligérien avait des parents jurassiens. D’un autre côté, peu me chaut, en fait, que le Chenin soit le fils ou le cousin du Savagnin; car cela ne nous dit pas d’où vient le  Savagnin lui-même. A en croire les ampélographes, c’est un Traminer, et peut-être un jour le déclarera-t-on hongrois, italien, arménien ou géorgien; ce qui prouve que les cépages sont des migrants, même un peu clandestins, parfois.

Peu m’importe également que ce soit à Chenonceau qu’il ait été implanté pour la première fois en Loire, plutôt qu’ailleurs.

Ce qui me parle plus, c’est le lien étymologique entre Savagnin et sauvage. J’ai toujours trouvé que le Chenin avait un petit côté brut de décoffrage, et qui lui va très bien.

Même vinifié en doux, il garde toujours une bonne fraîcheur. Je lui trouve parfois des notes musquées; un côté animal, aussi.

Chez les Springboks

Ce n’est pas faute qu’on ait essayé de le domestiquer. Notamment en Afrique du Sud. Là-bas, le Chenin, apporté par quelques familles de vignerons huguenots du Saumurois, dès le 17ème siècle, s’est incroyablement bien adapté; au point de devenir la bête de somme de la viticulture, le cépage à tout faire;  du sec, doux doux, des bulles et surtout, de l’alcool. Au point que parfois, on a du mal à le reconnaître.

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Au Coin des Français (Photo (C) H. Lalau 2011)

Produit avec les rendements destinés au départ à la distillation, et en sous-maturité, il n’est plus que l’ombre de lui-même.

A la conférence, des experts ont fait remarquer que le nom de Chenin, majoritairement revendiqué par les Springboks, qui en sont les premiers producteurs en volume, était aujourd’hui associé à ce pays sur les grands marchés. De là à dire que l’Anjou et la Touraine, ses deux berceaux, devraient se le réapproprier, il n’y a qu’un pas… que je ne franchirai pas tout à fait.

Tous les marchés dans le monde sont loin de raisonner en termes de cépages. Je n’ai jamais vu, ni chez un caviste, ni en grande distribution, ni en France ni en Belgique, de rayon Chenin. Ici, on continue à ranger les vins par région d’origine – le Vouvray et l’Anjou Blanc côtoient donc plus souvent le Muscadet et le Sancerre que le Chenin d’Afrique du Sud.

Par ailleurs, et j’en suis le premier marri, la qualité moyenne des Chenins sud-africains importés en Belgique, pour prendre cet exemple (car je ne crois pas qu’on en trouve beaucoup en France), n’est absolument pas représentative des meilleurs vins de ce cépage, ni dans une perspective sud-africaine, ni dans une perspective mondiale. On parle plutôt d’une offre et de prix d’appel. Associer son image à ces produits ne serait pas des plus judicieux. Sur le grand Chenin de la vie, on fait parfois de sales rencontres…

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit: il y a de très grands Chenins en Afrique du Sud. Ils présentent cependant assez rarement le même profil qu’en Loire. La faute au climat – nettement plus chaud, sauf peut-être dans les rares zones d’altitude où l’on en trouve. D’autres facteurs entrent en ligne de compte: les grands groupes (dont les vins sont les plus faciles à trouver) assemblent souvent des Chenins de toutes provenances – ne parlons donc pas de terroir; dans bon nombre de cas, ils sont aussi complétés par du sauvignon. Enfin, jusqu’assez récemment, le Chenin était assez peu considéré au pays de Kruger et de Mandela – très répandu, multiforme, mais moins connu et moins demandé à l’international, on ne lui accordait sans doute pas la même attention qu’aux grands cépages d’exportation.

Définition

Mais revenons dans notre vieille Europe, pour constater qu’en matière de Chenin français aussi, se pose aussi le problème de la définition.

C’est qu’on en trouve du sec, du doux et du pétillant. Et du bon, dans les trois cas. Pas facile à expliquer. Sauf peut-être en le mettant sur l’étiquette.

Personnellement, je n’ai rien contre le fait qu’on puisse faire du Savennières moelleux, voire un jour, du Coteaux du Layon sec, pour autant qu’on le dise.

Le consommateur sait lire. Faisons lui confiance. Et n’oublions pas que les appellations actuelles ne sont que les héritières de viticultures plus anciennes, et que les producteurs, anciennement, faisaient un peu de tout; c’était la rançon de la nature, du millésime et des traditions locales. En année riche, si tout le sucre de fermentait pas, il en restait dans le vin et personne ne s’en plaignait. Alors oui, je suis pour. Pour la liberté laissé au producteur de faire le type de vin qui lui plaît sous son appellation, pour autant que ce soit clair pour le client.

Là où plus de contraintes me semblent justifiées, c’est dans les moyens mis en oeuvre pour obtenir le produit recherché. Un liquoreux obtenu par chaptalisation, cryoextraction ou osmose inverse ne me semble pas avoir sa place dans une appellation, qu’elle qu’elle soit. En effet, il s’agit d’une modification drastique des conditions naturelles, et partant, du terroir dont se réclament les AOC. Pour moi, qu’on utilise du sucre ou du moût concentré, qu’on appelle la cryoextraction de la cryosélection ne change rien à l’affaire.

Je trouve d’ailleurs curieux que les descendants de ceux qui ont fait la révolution vigneronne en 1907 contre les sucreurs, notamment dans la coopération, puissent aujourd’hui défendre la chaptalisation, sous une forme ou sous une autre.

Mais je ne suis qu’un journaliste, je n’ai pas de vin à vendre, je peux donc me permettre d’être simpliste; au nom du consommateur (ou au moins, de celui qui croit encore aux AOC) et au nom des producteurs qui ont choisi d’utiliser le raisin, point barre, et qui ont le droit à une concurrence loyale.

Ce n’est pas là un problème spécifique à l’Anjou, ni au Chenin.

Anjou 2

Un des organisateurs de la Conférence de Faye, Patrick Baudouin (photo (c) H. Lalau 2015)

Vous avez dit « typicité »‘?

Et pour recentrer sur ce beau cépage à la fois si singulier et si pluriel, faisons un sort à la fameuse typicité dont on nous rabat les oreilles.

Sur le vu (ou le bu) de 80 vins d’AOC Anjou blanc sec dégustés, sur 5 millésimes, je suis heureux de vous annoncer que c’est la diversité qui règne.

Au-delà des aspects strictement variétaux (pomme, agrumes, rhubarbe) qui sont comme un fil rouge, mais très fin, très mince, on trouve bien des types d’Anjou blanc sec; pour schématiser, et pour introduire une analogie fromagère, on parlera du type jeune (sur l’acidité, la tension et le citron) et du type reposé (fruit plus mûr, coing, miel, début d’évolution, oxydation, un peu plus de rondeur). Mais il y a beaucoup plus de nuances que ça: les acidités sont tantôt rafraîchissantes, tantôt mordantes, voire agressives; l’oxydation est parfois bien ménagée, parfois débridée, rendant le vin usé. Certains vins conservent un poil de sucre, et cela ne leur va pas mal. D’autres paraissent tout à fait secs, au contraire. Les millésimes sont très marqués, mais l’évolution est plus ou moins rapide en fonction du domaine.

Je n’ai pas vraiment pu faire la part du schiste et de calcaire (c’était à l’aveugle, et on n’a même pas reçu de cailloux à sucer), même si je suis sûr qu’on aurait pu déterminer plusieurs profils de vins. Et je ne vous parle pas des OVNI qui ne ressemblent à rien de connu, ou qui, au contraire ressemblent trop… à autre chose, avec des notes de pamplemousse dignes d’une BABV aromatisée, ou de l’asperge verte digne d’un sauvignon kiwi (même si les deux cépages sont cousins, quel intérêt?).

Bref, on ne s’ennuie pas dans l’Anjou Blanc, et c’est très bien comme ça. Les vins présentés n’ayant fait l’objet d’aucune sélection, je pense avoir pu me faire une bonne idée générale. Elle est très favorable. Sur les 80 vins, j’ai donné à 21 une note supérieure ou égale à 14/20. Si je rajoute les 13/20, j’arrive à 44 vins. Une belle moyenne, en ce qui me concerne.

Voici les domaines qui m’ont le plus impressionné: Domaine du Fresche, Domaine de La Motte, Domaine Patrick Baudouin, Pithon-Paillé, Philippe Delesvaux, Domaine de Juchepie, Domaine Les Grandes Vignes Vaillant et La Croix des Loges Bonnin.

De Quimperlé à Chicoutimi

Des conseils à donner? Certainement pas sur vos vinifications, amis vignerons, ni sur le vin qu’il vous plaît de faire. C’est vous qui vivez là. C’est vous qui savez. Pas moi. Soyez d’abord fidèles à vous mêmes, à vos domaines, à vos personnalités. N’hésitez pas à prendre les chenins de traverse. N’écoutez pas ceux qui vous veulent trop de bien, ni ceux qui disent savoir ce que veut le buveur de Quimperlé ou de Chicoutimi, ou qui vous parlent de typicité. Votre diversité est votre force. Qui a besoin d’un Anjou formaté – à part Anjou-Cola?

Ma seule suggestion portera donc sur la dégustation. Dégustez le plus souvent les vins des autres pour vous étalonner, pour voir ce que les autres peuvent tirer du même cépage, pour mesurer l’influence des sols et la patte du vigneron. C’est le plus formateur.

Enfin, ne vous en faites pas trop au sujet de la concurrence sud-africaine. Le Chenin n’est sans doute pas destiné à envahir la planète vin, mais au moins ne parlera-t-on jamais d' »Anything But Chenin », comme on parle encore d »‘Anything But Chardonnay ».

Hervé Lalauimgres

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Chenin de traverses

  1. Et « Le Haut de la Garde » (Dom. Pierre Bise), et chez Mark Angeli … ? Je ne sais pas si ce dernier revendique encore « Anjou ».
    Trouves-tu les Saumur blancs très différents des « Anjou » sans plus?
    J’ai un bon ami chicoutimien qui se demande pourquoi tu les as singularisés, plutôt que les Mussipontains. Tu aurais été tout aussi bien inspiré, surtout du côté de Sion! C’est joli, la Meurthe et Moselle.
    Un excellent chef de notre département (Pierre-Louis Marin, Auberge du Cellier *) m’a expliqué l’autre jour, par facétie, les ficelles de la cuisine lorraine: « Si tu enlèves les mirabelles, il reste la nappe ». Il a eu un collaborateur natif de cette région.

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  2. Comme toujours je suis frustre de la liste selectionnee, puisque j’ignore qui il manquait. A tout le moins je m’interroge comme Luc ci-dessus. Par exemple Ogereau , Leroy, et Claude Papin ne sont pas dans la selection parcequ’ils n’avaient pas presente d’echantillons, ou bien parcequ’ils vous ont parus moins bons que ceux selectionnes ci-dessus?

    Et pour finir un petit detail: c’est pas La Faye d’Anjou, c’est Faye d’Anjou tout court, le nom de ce village des Coteaux du Layon

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    • J’ai corrigé Faye, merci, Denis.

      Pour ce qui est de la liste des vins – ils étaient 80, je le répète, je n’ai cité que mes préférés, cela ne veut pas dire que les autres ont démérité, mais je ne fais pas un guide de vins, juste un billet de blog. Les produits d’Ogereau et de Papin étaient bien là, et ils ont bien figuré, mais pas au niveau de ceux que j’ai cités – cela ne vaut que pour moi, évidemment, hic et nunc.

      Hervé

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  3. Pingback: Chenin de traverses | Wine Planet

  4. Tu as raison, Denis. Mais tu es – un peu – du coin. Note qu’on se moque tjs des Méridionaux mais vous faites tout un plat d’une misérable petite Faye, alors qu’à Vingrau il y en a tout un clos!

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  5. Mes seules dégustation de Layon, Savennières, etc…, restées mémorables, datent de la Paulée de l’Anjou noir, organisée par Patrick BAUDOUIN en 2013. Magnifiques découvertes, pour le rhodanien que je suis. Pas pu me rendre à cet événement relatif au Chenin et je le regrette vivement. J’envoie à Hervé, à défaut de pouvoir le faire dans le commentaire, une photo évocatrice de ces moments-là.

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  6. En ayant lu cette article, je suis un peu interrogatif sur votre compréhension de la conférence et ce qui a pu y être dit .
    Pour commencer pourquoi parler du chenin si ce n’est que pour citer l’anjou blanc ? en vous donnant la peine de goûter d’avantage de vouvray, montlouis vous auriez pu vous rendre compte de la différence de terroir, de climat et de type d’exposition ( les coteaux ).

    Ensuite quand vous vous plaignez de la chaptalisation, …., vous êtes conscient que c’est réglementé, et que ce n’est pas du tout le cas de la plupart des viticulteurs, sinon pourquoi les viticulteurs se contenteraient de faire des vins moelleux seulement sur les belles années ? réellement une pratique courante pour les liquoreux d’anjou ? j’en doute mais je ne peux rien certifié

    à contrario quand vous vous réjouissez de 44 vins au dessus de 13/20, je ne suis pas content, c’est insuffisant de la part des vignerons. Pour ma part, j’ai trouvé trop de vin oxydé ou pas abouti, soit des fautes grossières, selon moi.

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  7. Monsieur Mirault, j’ai parlé des Anjou blancs parce que c’est ceux qui m’ont été donnés à déguster sur place. Une autre fois, je ne demande pas mieux que de donner mon avis sur Vouvray ou Montlouis.
    En ce qui concerne mes notes, juste pour préciser: 13/20 est une bonne note pour moi, mes notations sont plutôt sévères; et 13 est la note à partir de laquelle je me permets de conseiller un vin.

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