Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

L’étranger au terroir

6 Commentaires

Attention, chronique iconoclaste.

Si, comme le prétend l’INAO, « le terroir, c’est l’homme », ou plutôt, une subtile alchimie de traditions culturales et sociales sur un territoire déterminé, alors avouons qu’il y a des exceptions curieuses. Je pense aux vins produits par des estrangers à une région donnée, et qui apportent un nouveau souffle, quand ils ne ridiculisent pas la production des locaux, tellement enracinés que l’immobilisme les guette…

Des exemples?

Je vous ai déjà raconté ici qu’il avait fallu un Bruxellois – M. Ackerman, pour que Saumur se lance dans la bulle, changeant pour toujours la viticulture locale.

Et que serait devenu le Médoc sans les négociants anglais, irlandais ou danois? Le Cognac sans les Hollandais? La Champagne sans les Allemands – les Mumm, les Bollinger (prononcer Bo-linn-gueur), les Deutz, les Krug…?

Ce n’est pas que de l’histoire ancienne: j’en veux pour preuve un vin arménien qui a bénéficié d’une bonne injection de modernité – et osons le dire, de classe, grâce à un oenologue italien.

Le vin s’appelle ArmAs, l’Italien Emilio del Medico.

En bon « médecin » du vin, Emilio a pris le pouls du patient, et adapté son régime.

Il nous livre un produit raffiné, avec juste ce qui faut d’arômes de fruits et d’épices orientales pour nous dépayser (ce n’est pas moi qui vous dirai si c’est le nez du Karmrahyut ou celui de l’Aréni!), pour nous amener au pied du Caucase, mais sans nous mettre le pif dans des choses innommables. En plus, les tannins sont bien mûrs!

ARMAS

Armas Red 2012

Les Arméniens sont très fiers de leur héritage – ne sont-ils pas, avec leurs voisins géorgiens, les plus vieux vinificateurs du monde? A juste titre, ils sont également très fiers de leurs cépages locaux – ceux-là même dont nous n’arrivons pas à nous rappeler du nom.

Mais qu’en font-ils?

Parfois – pas toujours, heureusement, mais trop souvent quand même, des vins à la limite du buvable.

Ouh-là-là, je viens de passer les bornes de la décence! On n’écrit pas des choses pareilles! Ce n’est pas politiquement correct. Car quoi, tous les petits pays du vin sont valeureux, tous les petits cépages oubliés sont intéressants, et nos vignerons les plus pointus s’intéressent même depuis peu aux amphores que les Arméniens ont amoureusement conservées. Enfin, pas toujours si amoureusement; pour bon nombre d’entre eux, c’est tout ce qu’il avaient, c’est tout ce qu’ils connaissaient.

Bref, toutes les traditions du vin sont respectables. Ben oui, tant qu’on est pas obligé de boire!

Est-ce à dire qu’il me faut me rééduquer ? Me réformer? Dois-je ajouter la sueur, le rance, la verdeur, l’âcreté, l’odeur d’écurie et l’oignon, à ma palette de qualificatifs positifs? Ou leur trouver des équivalents plus sympathiques?

Du genre: « J’ai dégusté hier un vin qui me rappelle le Prix de l’Arc de Triomphe ».

Avec tout le respect que je dois à la viticulture ancienne en général, et arménienne en particulier, on comprend  pourquoi certains cépages des grands-pères n’ont jamais été replantés – ils ne mûrissaient jamais!

De même, les variétés qui permettaient hier de produire d’excellents « cognacs » soviétiques ne sont pas forcément les plus adaptées pour faire le vin que nous aimons aujourd’hui; surtout si le viticulteur n’a jamais vinifié, et si la coopérative qui lui achète son raisin n’a jamais rien fait d’autre que de distiller.

Alors, la meilleure chose qui puisse arriver à un tel vignoble ne serait-elle pas que des étrangers – investisseurs ou oenologues – s’y installent? Qu’ils expliquent aux locaux ce qu’est le vin « ailleurs », au-delà de la ligne des crêtes, dans le pays voisin, dans la province voisine, dans le village voisin?

Et pourquoi limiter la réflexion à des pays lointains? En France aussi, bon nombre de « terroirs » restent trop dans leurs petites habitudes, dans leur jus. « On a toujours fait comme ça ». « Ce sont les cépages de la région ». « On ne veut pas perdre notre âme »…

Je ne pense pas que les étrangers soient assez diaboliques pour vouloir acheter l’âme de nos viticulteurs, pour venir « manger le pain des Français »…  Un peu de sang neuf, de vision périphérique, par contre, peut susciter de saines remises en question.

J’y reviendrai… quand j’aurai le temps, car là, je dois préparer ma valise. Je pars bientôt pour les Pouilles, une région qui, à ce qu’il paraît, est passée en dix ans du statut de producteur-de-gros-rouge-qui-remonte-la- couleur-des-assemblages à celui de nouvelle frontière du vin de qualité. Je me demande s’il y a des étrangers là-dessous…

Je vous raconterai.

Her Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “L’étranger au terroir

  1. Il y a un peu d’Elie dans Hervé; de Kakou dans Lalau. « T’as compris l’coup? Après j’esseplique … »
    Il nous racontera.

    J'aime

  2. Pingback: L’étranger au terroir | Wine Planet

  3. Bien d’accord Hervé. J’ai bu des choses innommables de Georgie aussi au dernier Vinexpo : tanins pas murs masqués par du sucre résiduel, mais tous la « naturistes » s’extasient car c’était « nature » et fait dans des amphores ! Mais aussi des choses intéressantes. Pareil pour l’Arménie. Oui, des regards et des pratiques venus d’ailleurs font presque toujours bouger les choses dans le bon sens. L’approche « le terroir c’est la somme des pratiques du passé » équivaut à dire aussi que c’est la somme des erreurs du passé.

    J'aime

  4. Très bon papier … d’Arménie tout ça. Ca vous a une odeur de teinture de benjoin à plein nez. Gainsbourg aurait aimé à plus d’un titre.

    Aimé par 1 personne

  5. Pour y être allé et avoir visité la propriété de la famille Aslanian, propriétaire de ArmAs, et pour les accueillir en Italie en novembre pour la deuxième fois cette année, s’il est vrai qu’ils ont des vins qui sont assez loin de nos concepts du « grand vin », ils produisent des cuvées intéressantes et surtout sont particulièrement prêts – du moins dans cette propriété – à s’ouvrir aux conseils de notre vieille Europe.

    Il faut imaginer ce vignoble : entouré de murs pour éviter que les loups viennent détruire les vignes, avec le mont Ararat en point de mire, vous savez ce mont qui permit à Henry Fonda de confondre Yul Brunner qu’il était bien un agent double… mais bon, là, je parle pour les plus de 60 ans…

    🙂

    J'aime

  6. Je crois savoir que le domaine montant de l’Arménie, Zorah Wines, a fait venir l’italien Alberto Antonini pour élaborer ses vins. Aussi, Karas Wines, travaille avec Michel Rolland.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s