Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

A propos de l’embouteillage en zone de production

10 Commentaires

Travaillant dans un pays, la Belgique, où l’on embouteille encore une bonne partie des vins importés (on pourrait aussi dire « enbibés« , puisque certains grands distributeurs belges logent aujourd’hui le vin de petit prix en carton plutôt qu’en bouteille), je n’ai guère d’opinion arrêtée sur la question de l’embouteillage dans la région de production.

Comme consommateur, j’ai tendance à préférer l’embouteillage à la propriété, non parce que cela me semble plus qualitatif, mais parce que cela correspond mieux à l’idée que je me fais d’un « vin de producteur », totalement responsable de son vin de la vigne à la bouteille.

Même si je sais bien que le vin portant la mention « embouteillé à la propriété » est parfois embouteillé… au camion.

Par ailleurs, j’ai du mal à percevoir l’avantage réel que procure l’embouteillage dans la région de production – ou même, dans l’aire de production. On évoque souvent un meilleur contrôle. J’ai mes doutes. En quoi un lot de vin produit à Wissembourg m’offrirait-il une meilleure garantie d’authenticité parce qu’il est embouteillé à Colmar ou à Thann plutôt qu’à Nancy, à Belfort… ou même, à Bercy ou à Bruxelles? Qui contrôle quoi, et comment? Combien de cuves ou de camions-citernes font-elles l’objet d’une analyse?

Des scandales révèlent régulièrement des fraudes aux appellations, ou même aux noms de cépages, que ce soit pour des ventes de vrac que pour des ventes de bouteilles, hors appellation ou en appellation; je pense aux affaires du Brunellogate, du pinot noir de Limoux, ou plus récemment, à Labouré-Roi. Il ne me semble pas évident que le lieu de mise en bouteille garantisse en rien le contenu du produit fini, ni même les contrôles officiels, puisque la plupart de ces affaires ont été révélées sur dénonciation.

Quoi qu’il en soit, si telle est la réglementation censée protéger le producteur et (accessoirement) le consommateur, alors, il s’agit qu’elle soit effectivement respectée.

Que faut-il penser, dès lors, du vin d’Antonili Mazia, un Chianti Classico DOCG embouteillé… au Canada, évoqué voici peu par mon excellent confrère Marc André Gagnon.

Rappelons en effet que le Disciplinare de cette DOCG interdit la vente en vrac (et même l’embouteillage hors de la zone de production, sauf communes limitrophes).

Mazia

Nous autres journalistes rigolons souvent de cette mention italienne: « Dénomination d’Origine Contrôlée ET Garantie ». A cause de la redondance. Comment peut-on contrôler sans garantir?

Nous avons à présent la preuve que l’on peut garantir sans contrôler. Et ce n’est pas qu’un problème italien, notez bien.

Quant à la réaction du Consorzio (« sujet sensible, no comment »), elle contraste violemment avec la volonté de transparence et de traçabilité affichée jusque sur son site, dont c’est justement une des rubriques!

Et si, finalement, la solution était de moins promettre, de moins réglementer, pour ne pas avoir à tricher ni à dissimuler?

A propos d’Antolini Mazia (dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler), j’observe que cette marque apparemment bien introduite au Canada vend également au monopole de l’Ontario un pinot grigio de raisins italiens… et canadiens.

Sans doute un nouvel avatar de la DOCG: Dénomination d’Origine Canadienne Garantie…

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

10 réflexions sur “A propos de l’embouteillage en zone de production

  1. En marge du sujet, très intéressant, j’ai beaucoup aimé ta suggestion de moins promettre. La vérité est au fond du verre. C’est au producteur de faire en sorte qu’il acquière une BONNE réputation, et ensuite qu’il la garde. Mais je sais qu’il est très diffcile de se faire un nom, une place.
    Pour la MEB elle-même, c’est une étape importante du métier. Et c’est devenu presqu’une profession en soi. Le matériel est cher et complexe et la technicité en est élevée.
    Modestement (?), j’ai fait appel à une entreprise qui ne fait que cela et qui sert énormément de bons domaines dans le département, et même des très grosses structures lorsqu’elles ont des plus petites mises à faire. Au début, c’était le camion dans la rue, en plein milieu du village, avec l’autorisation exceptionnelle de la mairie et de nombreuses critiques de certains villageois, appartenant tous à la catégorie des assistés sociaux et des non-travailleurs. Mais ils votent aussi.
    Les techniciens de cette société assuraient la technique, moi et mes proches les décisions et la manutention.
    Ensuite, ils ont ouvert un entrepôt fixe et j’y fais transporter le vin (20 km environ). C’est beaucoup plus commode, plus hygiénique encore et ne présente aucun désavantage. Au contraire, cela facilite le « dégazage » des cuvées.
    Par contre, j’ai remplacé la mention « mise en bouteille à la propriété » par « mise en bouteille par LC ». C’est en effet MOI qui contrôle tout (organoleptiquement, mais aussi tout ce qui paraît « accessoire »). Est-ce qu’une chaîne qui met 10.000 bt de l’heure (ou plus) offre un meilleur gage de perfection « au domaine »?

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  2. Hervé tu soulèves une vrai question. Il me semble évident que les réponses que tu esquisses sont bonnes aussi. En effet, la phase de la mise en bouteille est critique et peut abîmer le travail de plus d’un an et de tout un lot de vin si elle est mal assuré, si le matériel n’est pas propre, etc. Je ne vois pas en quoi une mise à la propriété sur du matériel approximatif, fait par des gens dont ce n’est pas le métier principal, assurerait un meilleur résultat qu’un mise dans un autre lieu, spécialisé et doté d’un équipement parfait. On peut aussi étendre ce débat à l’obligation absurde de vinifier dans l’aire d’une appellation (exemple : Pomerol).

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  3. Moi je milite pour la relance de la viticulture en Ile de France.
    Question embouteillages en zone de production, on a ce qu’il faut!

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  4. La question du transport n’est pas abordée. Pourtant, elle constitue un critère important lorsque le voyage du vin implique des milliers de km, voire un tanker sur bateau. La mise en bouteille à la propriété, que ce soit grâce à du matériel en place ou par l’intermédiaire de celui, mobile, d’un prestataire, implique un trajet très court, qui est celui des manches de raccordement entre la chaîne et la cuve. La qualité du transport peut faire débat étant donné que nombre de sociétés de transport prenaient autrefois la « précaution » (?) de « stabiliser » le vin afin qu’il ne subisse aucun dommage sur de longs trajets…Je ne sais si cela est toujours en usage, mais je le soupçonne fort.
    Obligation de vinifier dans l’aire d’une appellation, une absurdité ? Tiens donc ! Certes, un achat de vendanges susceptible de faire transiter celles-ci vers un lieu de vinification hors d’une AOP peut être jugé normal s’il est lié à la localisation de l’outil de vinification de l’acheteur ; pourquoi pas ? Cependant, les voyages de raisins, très difficiles à contrôler il est vrai, permettent de doter une AOC de produits qui n’en sont pas issus, et là il y a fraude. Placer une contrainte à ce niveau permettrait, en principe, de limiter la fraude à condition que la traçabilité du raisin soit dotée de moyens ad hoc. Je reconnais qu’ils sont rarement mis en œuvre, mais au moins l’existence d’une obligation de vinifier dans l’aire d’une AOC est faite pour favoriser le repérage de ce qui est irrégulier. Il n’y a là aucune forme d’absurdité. Simplement une difficulté d’application, mais ce n’est pas pour autant qu’il faudrait la supprimer.
    On ajoutera que faire voyager du raisin sur plusieurs dizaines de km est contraire au maintient de sa qualité.
    Le très court déplacement indiqué par Luc Charlier pour certains de ses vins entre dans la catégorie des choses très sécurisées et fréquentes actuellement.

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  5. Cher Georges, que pensez-vous de l’obligation de la mise en bouteille dans les deux départements alsaciens?
    Toute l’Alsace étant loin d’être viticole, et comme elle est frontalière, de surcroit, cette obligation ne garantit pas grand chose, à mon sens. Parler d’embouteillage dans la région de production est un abus de langage, dans ce cas, puisque la région administrative n’a rien à voir avec les communes de production. Notez qu’en plus, dans l’Europe d’aujourd’hui, il est amusant de constater que les Alsaciens tolèrent la mise en bouteilles dans les cantons limitrophes (côté lorrain, donc), mais pas dans les communes limitrophes allemandes.
    j’y vois plutôt la marque d’un protectionnisme plus ou moins avoué. Un protectionnisme qui se défend, notez bien – les vignerons ont bien le droit de décider de leurs propres règles, de se protéger comme ils l’entendent. Je ne discute pas ce droit. Mais quant à en faire un argument qualitatif, c’est tout autre chose!

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    • Certes, Hervé, en faire un argument qualitatif constitue, dans la plupart des cas, une forme d’hypocrisie ; l’exemple de l’Alsace, que avez pris, en est une excellente illustration. Raison pour laquelle j’ai abordé le sujet en posant la question du pb des transports sur de longues distances, ce qui est peut-être rare ; j’ai du mal à imaginer le pourcentage de vins qui voyagent sous l’égide de « W », très loin de leur lieu de production, pour être embouteillés par « X », étiquetés par « Y », qui les vend à « Z »…lequel les livre au commerce. Dans la vie du vin, ces transports longs en citernes routières ou en wagon-citernes me choquent. Ceci étant dit, le temps des citernes « sales » est bien révolu, fort heureusement. j’ai connu l’époque pendant laquelle il fallait accorder une extrême attention au nettoyage des citernes qui arrivaient pour entonner ; première préoccupation de mon père qui inspectait l’intérieur par les trappes et, en cas de doute, descendait afin de détecter un défaut sanitaire. Dans ce cas, coup de jet ; le chauffeur gueulait car cela lui faisait perdre du temps, mais peu importait son humeur. Au bout de la chaînes, existait la livraison et un acheteur prompt à dégainer si le vin ne correspondait pas à l’échantillon de référence.

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  6. Les vaches sacrées peuvent beugler bruyamment: combien de « grands » domaines bourguignons ne proposent-ils pas des vins revendiquant des appellations aussi lointaines que Rully et Maranges, si ça les arrange. Et des caves de « la Côte » (sous-entendu de Beaune) vinifient parfois du Nuits ou du Gevrey. Il arrive aussi qu’on garde la vendange de plusieurs jours en chambre froide. Et le célèbre vin italo-français contenant 50 % de sangiovese toscan et 50 % de cabernet (ou merlot, je ne me souviens plus) médocain, il a bien fallu qu’il soit assemblé quelque part. Le maître mot est « maîtriser l’oxydation » et cela, on est capable de le faire sans additif exceptionnel: du SO2 et du froid, plus des containers au volume bien occupé. Quand tout est propre et inerté, froid et rempli, et suffisamment sulfité, le risque est réduit.

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  7. Cher Georges, votre défense des vins de votre région vous honore, mais regardons les choses en face. En quoi une mise en bouteille dans la zone de production (voire sur une propriété nommée) garantit, en quoi que ce soit, l’authenticité des vins dans le flacon (à supposer que ce concept philosophique d’authenticité ait une valeur quelconque). Qu’est-ce qui empêche un producteur peu scrupuleux, par exemple, de déclarer un rendement de 35 hl/ha, de ne produire de 25 hl/ha (car ses vignes sont malades et il y a beaucoup de manquants), et d’acheter du raison ou du moût ou du bon vin de grenache d’ailleurs, ni vu ni connu, puis d’assembler tout cela et de dire que tout est mis en bouteille à la propriété (ce qui serait vrai dans ce cas)? Cela ne s’est-il jamais produit ?

    Je trouve qu’on fait trop grand cas du lieu supposé d’origine, sans se préoccuper soit des contrôles (vaste programme) soit de la qualité perçue dans le produit final.

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  8. Bien entendu, David, ce genre de fraude, car c’est bien de cela qu’il s’agit, a toujours existé et existe encore. Le contrôle de provenance d’une vendange est extrêmement difficile à exercer, un peu moins celui du vin car des obligations de transport beaucoup plus encadrées limitent cette pratique. L’intérêt de ces opérations est purement commercial. Elles ne se mettent en œuvre que si le bénéfice est substantiel, paramètre limitatif important. Ce que souligne Luc Charlier : conserver en chambre froide et s’offrir des transports sur de longues distances est coûteux ; ces façon de faire surviennent si le jeu en vaut la chandelle.
    Les domaines, dans leur immense majorité, sont sincères vis à vis de leur clientèle et ne travestissent pas la notion de mise en bouteille à la propriété, ni celle de la provenance de la vendange, tout au moins à un certain niveau de qualité (village ou cru). Je ne parle pas de certains gros winemakers qui passent leur temps à brasser du pinard…
    Les barrières placées par l’INAO ou les organismes professionnels sont là pour limiter les transgressions ; sans cela, la notion même d’AOP et de sa charge réglementaire perd toute signification (je sais que d’aucuns la combattent, mais ils ont tort…regardons l’histoire et d’où nous venons).
    Nous touchons en réalité la question de l’honnêteté des vignerons et de leurs relations avec les consommateurs et j’estime qu’ils ont à cœur de respecter les règles élémentaires (écrites ou pas, d’ailleurs) qui façonnent une notoriété justifiée et en permanence justifiable.
    Ceci dit, il y aura éternellement des tricheurs, comme dans tous les métiers.

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