Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Patientia requiritur vinum

6 Commentaires

Sonnez trompettes, descendez esprit saint de Noël, vibrez clochettes et la bise au petit Jésus qui attend sagement dans son berceau de paille !

Oui, bientôt, proche du sapin (dieu que ça sent la mort…), vont revenir les repas de luxe, les pugilats de famille, les panoplies de Star Wars, les sempiternelles prouesses gastronomiques passablement astronomiques quand il s’agit de faire les comptes et qui plus est sont si souvent refoulées par l’estomac trop gâté. Et par dessus le marché, monseigneur le vin et son cortège parfois insupportable de poncifs, de commentaires jetés en l’air à qui mieux-mieux, de phrases savantes éructées comme pour honorer chaque bouteille servie et montrer que tonton Michel, lui, au moins, il s’y connaît. Et trop souvent de nos jours, ces paroles blessantes et assommantes pour le vin, au premier rang desquelles ces mots aussi définitifs qu’assassins : « Mais il est trop vieux ton pinard, tout juste bon pour l’évier » ! Les mêmes qui disent ça trouveront sublime le vin bouchonné ou marqué par la planche de chêne.

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Alors, d’emblée un conseil amical me vient à l’esprit : plutôt que de choisir entre bienveillance de circonstance ou énervement justifié face à un tel affront, respirez un bon coup et sachez vous montrer patient. Adoptez l’esprit de Noël en ne pensant qu’à vous, en vous retranchant, en prenant le temps de vous isoler pour mieux saisir ce que le vin tente de vous chuchoter. Car le vin ne parle vraiment qu’à ceux qui ont la patience de l’écouter.

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Ne laissez pas le vin vous noyer l’esprit…

Je m’explique. Lorsque je m’entends dire à la cantonade qu’il faut laisser du temps au vin, ne pas se précipiter dessus, l’attendre un chouïa, j’ai la désagréable sensation que mes compagnons de table pensent tout bas : « ça y est, v’la le vieux qui radote encore… » C’est vrai que, trop souvent je suis le plus âgé de la bande, mais ce n’est pas une raison pour ne pas m’écouter dans mon rôle d’amateur mesuré ou d’amoureux transis… Mais diable, c’est vrai quoi ! Face au vin, il faut se montrer patient. La patience est une des vertus que je place en tête de mes préoccupations, même s’il n’est pas rare que je sois le premier à m’énerver lorsque, notamment, les convives expédient le vin de manière un peu trop précipitée. Retenez-vous bande d’abrutis ! Et prenez le temps de considérer le vin avant de vous prononcer. Soyez à son écoute.

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Voulez-vous savoir mon souhait le plus ardent en cette fin d’année ?  J’aimerais tant, face à un grand Jurançon ou à un Petit Chablis , que l’on entende pour une fois ma plaidoirie – et celle des autres – plutôt que de laisser les démolisseurs prendre le dessus de la conversation et foncer tête baissée à la guerre comme à la guerre. Pourquoi suis-je en train d’écrire tout cela ? Allez, je vous fais une confidence rétroactive et vous plante le décor : mes copains, mes p’tits gars (c’est plus fort que moi, je pense toujours être le plus vieux, donc le plus docte, le plus sage, etc), mes partenaires de vignes sont un dimanche à la table de Victoria Robinson, à Collioure. Il fait beau dans cette ruelle sans bagnoles qui ruisselle presque de chaleur. La cuisine de notre anglaise olé-olé – Victoria est très hispanisante – est précise, originale et alerte tandis que les bouteilles sont débouchées fraîches pour un traditionnel repas d’après vendanges.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Et voilà t’y pas qu’ils sont tous en train de me chanter l’air du « notre Carignan, ce n’est pas un grand vin et il n’ira jamais très loin. Et en plus, à 9 € départ cave, il est trop cher quand on le compare aux autres« . J’ai beau leur expliquer en long, en large et en travers que nous n’avons qu’un hectare de vieilles vignes ne dépassant pas les 20 hl/ha, leur présenter un magnum de 2010 mis de côté dans mon bureau, flacon que je trouve certes un poil étriqué, mais d’un équilibre remarquable, s’ouvrant sagement et convenablement dans le verre, d’une très honnête « allonge«  comme on dit maintenant dans les salons et les magazines pour faire connaisseur, longueur rehaussée d’un agréable vent de fraîcheur (j’adore complimenter notre Puch), rien n’y fait ! J’ai l’impression d’être le seul à l’aimer, le seul à lui trouver de l’intérêt. Mieux, plus j’ai la patience de l’attendre et plus il vient vers moi.

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Cette scène se répète bien trop souvent à mon goût de nos jours. C’est à qui enverra promener un noble Muscadet qui aurait besoin de quelques minutes pour se réveiller. À qui démolira l’aimable Volnay qui n’a même pas le temps de se frotter les yeux. À qui dézinguera mon cher Juliénas quelque peu paresseux qui tente désespérément de rester encore un instant emmitouflé sous sa couette. C’est alors que mon sang ne fait qu’un tour et je déplore parfois sans retenue que l’on ne sache plus aborder le vin avec patience, comme il le faudrait, tel que je l’ai appris. « Peut-être est-il trop vieux » ?, se hasarde une voix. Rien n’y fait. Ce vin est trop vieux, point final. Circulez, la messe est dite et le vin ne fera même pas de vinaigre. Ite misa est. Amen ! Une fois de plus, la face cachée du vin n’aura aucune chance de s’exprimer.

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Alors oui, on en est là : plus personne, hormis quelques rares originaux, passant automatiquement pour des passéistes poussiéreux, plus un buveur ne reconnaît l’intérêt d’un vin vinifié sans chichi et sans artifices ouvert cinq ans au minimum après sa récolte. On préfère disserter sur le vin dit nature, sur le zéro soufre ou le zéro intrants, sur le demi-muids en ciment brut, sur la cuve en terre cuite de forme ovoïde sensée apporter un je-ne-sais-quoi en plus, mais personne au grand jamais n’admettra que ce vin puisse avoir les cuisses d’un Jupiter et quantité de tripes dans le ventre. Pourquoi ? Parce qu’il n’est ni Bordeaux, ni Bourgogne, parce que son degré est sage, que ses tannins sont lisses, qu’il a plus que les doigts d’une seule main en nombre d’années de bouteilles, parce qu’il est carrément carignan et qu’il lui est arrivé une fois ou deux de se faire estampiller « bon vin de copain« . Branle-bas de combat, le voilà rangé ni une ni deux au rayon des petits vins pas chers, de vins freluquets du genre à brader en priorité aux cavistes de grandes surfaces avec pour message : à boire d’urgence !

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Car dans ce monde de zapping ou tout doit aller très vite, on en est là : le resto-bistro-cave du quartier, il lui faut du vin à la page comme disait ma Mémé (bises, au passage…), un vin tendance qui change d’étiquette (si possible marrante) toutes les semaines, il faut des petites commandes, de la nouveauté à tire-larigot, du nez, de la cuisse, du relief dans toutes les couleurs, dans tous les styles, mais avant tout, il faut des vins à boire vite. Du vin à consommer sur le pouce, comme celui dont on se sert pour faire fonctionner au doigt et à l’oeil le dernier iPhone ou la tablette iPad Air 2 que l’on jettera dans six mois. WP_20151018_035.jpg

J’en reviens donc à mon 2010 en magnum. Il était tellement à chier que les trois-quarts de la table se sont resservis. Et comme il ne restait plus grand-chose d’autre à la fin du fromage, plusieurs convives se sentirent obligés de finir le magnum et d’admettre que, finalement… il n’était pas si mal, bien plus intéressant qu’au début grâce à l’aération. J’en rigole encore. Quant au 2013, actuellement encore en vente pour quelques mois, et un peu sur la réserve, son équilibre et sa fraîcheur sont parmi ce que l’on a fait de mieux : il commence juste à sourire et il sera à point d’ici l’approche de la décennie 2020. Ce que je dis là pourrait s’appliquer à quantité d’autres vins de la Loire, du Sud-Ouest, du Centre et d’ailleurs souvent bien trop vite expédiés ad patres.

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Aujourd’hui, pour les soi-disant amateurs, comme pour les cavistes, bistrotiers ou restaurateurs branchés jus de la treille, on décrète qu’un vin a passé un certain cap avec un sens prononcé pour l’arbitraire, l’urgence ou le jugement hâtif. Il faut passer au plus vite à un autre vin sans même laisser l’ombre d’un espoir à celui que l’on goûte alors que, c’est bien connu, il traînera un peu des pieds et ne s’exposera pas dans l’immédiat. Or, ce n’est pas parce que ce vin ne vous dit pas grand chose qu’il faut le boire sans réfléchir, ne pas l’attendre, ne pas lui donner une seconde chance, ne pas lui laisser de place et de temps pour l’épanouissement, lui ôter d’emblée, et sans autre forme de procès, toute possibilité d’afficher son caractère, sa profondeur, son esprit, son tempérament. J’en ai eu encore la preuve l’autre jour avec un riesling de plus de 15 ans bu et assimilé sur trois jours, un vin dont je vous reparlerai prochainement.

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Pas le temps de le laisser respirer, pas le temps de le regarder, de le considérer, de l’écouter, que déjà il est catalogué et passe pour un has been. Entendons-nous, je n’ai jamais proclamé que ce beau jus de 2010 dont je parlais plus haut irait jusqu’à dépasser la décennie, mais c’est le principe qui m’écœure, me blesse et me fait réagir. Et c’est pour cette raison qu’au moment des fêtes et même après, faîtes-moi le plaisir d’être plus ouvert, moins hâtif, moins catégorique. Prenez le temps de laisser vos préjugés au vestiaire. Et même avec le Champagne, soyez patients !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith, sauf pour la dernière)

Post scriptum – Si je vous ai fait le coup du titre en latin (ma deuxième langue écrite de l’époque, mais tout de même merci Google), ce n’est pas pour faire mon intéressant, ni pour me faire corriger par Léon, allias Luc Charlier, mais plutôt pour m’amuser, me souvenant tout à coup de mes premières bitures – je devais avoir 8 ans, et je vous assure qu’elles étaient très légères en quantité et suffisamment fortes en intensité pour que je m’en souvienne – lorsque je remplissais avec soin les burettes sur le meuble de la sacristie pour le service de la messe du curé de la chapelle Sainte-Barbe de Vineuil, village proche de Chantilly, lieu de culte qui, dans ce creux des années 50, était encore bigrement fréquenté et dont la crèche était fort appréciée !

Vineuil-Saint-Firmin_(60),_chapelle_Sainte-Barbe_à_Vineuil

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “Patientia requiritur vinum

  1. Omnia ei, qui expectat…

    Aimé par 2 people

  2. C’est sûr ! l y a de bons chrétiens fréquentant ce blog :-)))

    @ Beau Ténébreux : et encore, tu n’imagines même pas la taille des burettes de l’évêque en Moselle, lui qui bénéficie d’un salaire de général !

    Aimé par 1 personne

  3. Michel que j’aime ton papier!
    je suis jalouse, j’aurais voulu l’écrire moi-même, il aurait été identique , mais bien moins vivant surement.
    Que de vraies vérités, et penser que nous allons les subir prochainement, par chance pas en famille de mon côté, mais avec les amis, je préfère ne pas y penser!

    Aimé par 1 personne

  4. Sortir aujourd’hui de l’immédiateté, ça c’est un beau mot, est périlleux. Tout doit être mené rondement sans laisser souffler, c’est notre société. C’est pas pour autant qu’il faut s’en contenter et comme toi Michel prendre son temps pour tenter de ralentir un peu les autres, il y va de leur santé, surtout mentale.
    Marco

    Aimé par 1 personne

  5. Pingback: Patientia requiritur vinum | Wine Planet

  6. Ergo sobrietas maxime requiritur in excelentoribus personis. Ca, oui. J’étais « en déplacement » jusqu’il y a une heure environ (et passablement fatigué), de la Grand Rue de Valence jusqu’au col du Petit St Bernard (fermé pour le moment), mais nous avons atteint le « fort » côté français.
    J’avoue ne pas connaître ta citation (ni non plus l’aphorisme dont elle serait dérivée) et ne pas bien la comprendre. Patientia requiritur … jusque là ça va. Mais vinum est soit le nominatif, soit le vocatif (?) soit l’accusatif singulier de vinum,-i et … je ne pige pas. Je vieillis, Michel.

    Aimé par 1 personne

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