Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le Tokaji Aszù 5 Puttonyos 2004 de Samuel Tinon

12 Commentaires

J’avais envie de vous raconter les sensations fortes que nous a procurées le soir de Noël, ce Tokaji que nous avions choisi pour accompagner notre buche de Noel exotique (crème légère aux fruits exotiques, coulis de fruits exotiques, ananas frais – gingembre et zestes de citron vert Chantilly vanille grand cru de Bora Bora, biscuit aux amandes et pistache, fond de pâte sablée au beurre A.O.C des Charentes).

Le choix s’est avéré parfait et a fait l’unanimité, merci Samuel, tu es vraiment un artiste !

Les vignes Samuel Tinon

Le vin et son histoire

Le Tokay doit son nom à la ville hongroise de Tokaj, à environ 200km au Nord est de Budapest.  Il est produit aujourd’hui sur quelque 5.500 hectares en Hongrie (sous le nom de Tokaji), et sur  900 hectares en Slovaquie (sous le nom de Tokaj).

De réputation très ancienne (il avait été proclamé «Vin des Rois et Roi des Vins» par Louis XIV), le Tokay a connu une sérieuse baisse de la qualité sous le régime communiste, qui avait collectivisé le vignoble et l’outil de production. Au début des années 1990, le vignoble a été re-privatisé et les achats de vignes ont été autorisés aux investisseurs étrangers. L’association Tokaj Renaissance, regroupant la plupart des nouveaux investisseurs, a été créée dès 1995 pour « redonner des lettres de noblesse au vin de « Tokaj ».

Samuel Tinon dans la vigne

Les raisins 

Ce sont sans doute les raisins les plus chers au monde, des grains recroquevillés et desséchés, atteints de pourriture noble qu’on ramasse en cagettes. Grâce à des femmes patientes, qui récoltent environ 10 kg par jour, ces grains sont ensuite macérés pendant un mois tant ils sont concentrés : on ne peut les presser tels quels. Ce sont des raisins blancs, de «furmint» essentiellement, avec une touche de «harslevelü», tous deux cépages sensibles au bon botrytis. Les vignes de Samuel Tinon s’épanouissent sur les pentes du mont Zemplen, d’autres sur les jupes du mont Tokaj. Là-bas, le soleil en se levant inonde les brumes qui s’élèvent des deux rivières, le Bodrog et la Tisza, couvrant le paysage d’un voile opaque et mystérieux qui donne naissance à ces petits grains uniques, les « aszù ».

Les grains Aszú et Augustin

C’est pour ces grains-là que Samuel s’est fondu dans la région avec sa femme et ses trois petits garçons. Arrivé à 20 ans au tournant de l’histoire, juste après la chute du mur en 1991, ce vigneron bordelais (la famille Tinon a une propriété à Sainte-Croix-du-Mont) est tombé amoureux des vins et de leur histoire. En écoutant les maîtres de chai de l’ancien régime depuis dix-sept ans, ce mordu de géopolitique et de grands vins n’a de cesse de remettre ces rares et exceptionnels Tokajis à la place qu’ils méritent: celle des rois, des tsars et des papes, sur les grandes tables européennes, dans les verres des amateurs sensibles de vins différents des autres. Comme il dit : «Le tokaji devient, au delà de la boisson distinguée de l’élite intellectuelle, un langage commun et un message de sensations fortes qui défient les siècles.»

Dégustation

Robe d’un très bel or. Douceur et velouté, notes de nougat et de miel, finale sur les épices, le vin n’en finit plus… Il fait « la queue de paon », ce retour en bouche qui remplit le corps et vous laisse une sensation de plénitude et de fraîcheur…La bouche offre une explosion de fruits, abricots, coings et. de mirabelles, mêlées à des notes de cire d’abeille : une douceur divine, un corps moelleux ample et délicieux, tout en respectant un équilibre parfait entre le sucre et l’acidité. Une finale longue, qui remplit le corps et vous laisse une sensation de plénitude et de fraîcheur…

A boire à 12 °C dans un grand verre, ce Tokaji Aszù 5 puttonyos 2004 de Samuel Tinon accompagne des mets de roi : jarret de porc confit, gibiers goûteux arrosés de jus aux fruits secs, homard aux champignons ou plats sichuanais aux épices.

Il se boit aussi pour lui-même, dans le calme, avec des amis, en rentrant d’une belle promenade en montagne.

Comment en arrive-t-on à une telle beauté, à un tel sentiment de profondeur et de bien-être? Le secret : ce grand liquoreux de Tokaj provient de petits grains cueillis un à un, comme c’est le cas depuis quatre siècles dans la région.

Un vrai bonheur pour nos papilles !

Marie-Louise Banyols

 

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

12 réflexions sur “Le Tokaji Aszù 5 Puttonyos 2004 de Samuel Tinon

  1. Merci, la Mari-lou à Michel, d’avoir mis à l’honneur cette merveille. Tiens, j’ignorais qu’il s’en élaborait dans la Slovaquie actuelle!
    S’il est vrai – sans doute car PERSONNE n’a pu faire la comparaison directe avant-après – que la qualité moyenne des vins « aszu » (ce qui veut simplement dire sucré) a sans doute baissé après l’instauration d’une économie de type collectiviste en Hongrie, l’espèce d’anti-communisme primaire qui continue à prévaloir exagère la situation.
    J’ai bu (un importateur bruxellois, une importatrice en fait, épouse d’un Magyar, était TRES actif) plusieurs dizaines de Très Bons T aszu avant que le mur ne tombe, et notamment un 5 puttonyos de l’année de ma naissance (1956), millésime où même Château Gilette n’a pas fait de « crème de tête »! Et idem de fantastiques « eszencias » (rien que la « pâte »), notamment 1942, avec 600 gr de sucre au départ! Ce qui est vrai, c’est que le 3 ou 4 puttonyos vendu par les coopératives d’état était LAMENTABLE, je ne discute pas de cela.
    Les investisseurs, Français en grand nombre (mais pas uniquement), ont recréé des TB vins là-bas, mais un peu à l’image du sauternes (en plus acide, heureusement). Ils « zappent » complètement le côté oxydatif (comme certains TBA germaniques).
    C’est fausser la réalité que de voir tout noir jadis et tout glorieux à présent. La symphonie russe d’après 1917 présentait des lacunes, mais elle nous a quand même légué Shostakowitch. Personnellement, je préfère de loin cela à Boulez! L’argent d’AXA ne doit pas tout obscurcir.
    Et à propos de Michel: « Omnes faustum felicem salubrem atque vinosum annum inneuntem tibi ex imo corde precamus. »

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    • 1° L’ anti communisme est-il plus primaire que l’antifacisme? Doit-on choisir entre la peste et le choléra?
      2° J’ai visité la Hongrie en 1991, puis en 2000. Et les deux fois, j’ai été dans la région de Tokay. La première fois, je n’ai dégusté que des vins oxydés, ou presque. Pas oxydatifs. Oxydés. La gamme était très courte, les borcombinats vinifiaient TOUT, il n’y avait plus de production privée commercialisée. Et alors que le régime venait de changer (mais que les apparatchiks étaient toujours en place, vu qu’il n’y avait qu’eux qui savaient faire du vin), on m’a dit que le plus gros défi était de former de nouveaux vignerons. La crainte étant que tout soit racheté par les étrangers. 9 ans plus tard, j’ai pu déguster chez Megyer des vins beaucoup plus fruités, et le maître de chai (français) m’a dit qu’une grande partie de son inspiration venait des grands pères de la région qui se rappelaient comment c’était avant, et de quelques bouteilles d’avant-guerre. Alors, je ne fais pas d’anticommunisme primaire, je dis ce que j’ai vu, bu, et entendu, à savoir, que dans « le plus beau baraquement du camp socialiste », on n’avait pas réussi à décréter la qualité du vin. Pas plus qu’en Bulgarie, d’ailleurs.
      3° Les quelques amis que j’ai dans lex-bloc de l’Est sont loin d’être nostalgiques, ni du régime, ni du vin qu’on produisait alors.

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  2. Souvenir d’un Disznoko (pas trouvé l’accentuation) 6 putts 2004 éclusé récemment à l’heure du thé avec mes amis vignerons Magali et François Douville. Faible degré, grâce et plaisir assuré !

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  3. Il semblerait (conditionnel) que « plein » de petits viticulteurs (= apporteurs obligatoires de raisin) ont continué à faire, plus ou moins secrètement, encore un peu de vin pour eux (avec les fameuses collections de moisissure sur les collerettes et dans les caves). C’est la vinification « officielle » et sa production planifiée qui ont baissé la qualité, personne ne le nie. Mais le savoir-faire demeurait (non commercialisé est la bonne expression) et ce n’est pas le fric de l’ouest qui a « montré » aux Magyars ce qu’il fallait faire. Il a seulement rendu possible l’installation de structures techniquement au point, qu’il exploite (aux deux sens du terme) pour son propre profit, spoliant peu ou prou la population locale.
    Personne (ce n’est même pas sûr, cela dépend des endroits et du niveau où on se trouvait dans la hierarchie du parti) ne fait l’apologie nostalgique d’une période de dévoiement d’une idéologie qui était elle-même inapplicable. Mais le manichéisme consistant à considérer comme des sauvages les populations de l’ancien bloc de l’est et comme des gentils sauveurs les investisseurs capitalistes qui ont suivi la chute de l’URSS est une vue de l’esprit infantile.
    L’antifascisme quel qu’il soit est à RECOMMANDER: s’il est primaire (instinctif, irréfléchi), il traduit un grand coeur. S’il est réfléchi, pensé, il est un fruit éducatif que j’approuve aussi. Le fascisme n’est pas le contraire du communisme. Souvent, c’était la même chose dans la pratique. Mais au niveau de la doctrine, le contraire du communisme, c’est le libéralisme. Et lui aussi, il faut le combattre, de toutes nos forces. Mais ce n’est pas le sujet du jour.

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  4. Je n’ai jamais eu l’occasion de gouter les vins d’avant et donc de faire la comparaison: en Espagne, nous buvons surtout les Oremus, le Tokaji Aszú Oremus 1999, 6 puttonyos de Vega Sicilia, fut l’un de ceux qui m’ont marquée-

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  5. Mme Banyols, au-delà de la défense systématique que j’essaie d’apporter aux « vieux cocos », qui en ont assez bavé pour qu’on leur lache les baskets à présent, je me réjouis comme vous de la « relance » d’un des grands vignobles au monde, certainement en vin doux. Je voudrais que Constantia et la Crimée renaissent à leur gloire d’antan aussi. Les premiers aszu de l’ère nouvelle que j’ai rencontrés m’ont été présentés in illo tempore par Christian Seely (of Lynch-Bages Fame etc). Je n’ai goûté Oremus qu’une seule fois.
    Indépendamment de mon enracinement en terre à vin doux (j’étais dans les vignes du bas d’Estagel ce matin, à visiter des parcelles de macabeu), je souffre de voir la désaffection dont sont victimes les vins moelleux, liquoreux etc, mutés ou non. Chaque fois qu’un « grand » vignoble est repris par des investiseurs, ils convertissent massivement des parcelles de vignoble en vin sec, plus facile à vendre apparemment.
    Quel paradoxe: l’industrie agro-alimentaire édulcore tout, et les gens boivent moins de vins moelleux! Je sais que vous étiez une « défenseuse/défenderesse » des VDN mais on a besoin de plus de vos semblables.
    A propos d’édulcoration: si vous voyez figurer sur une étiquette la mention « Contient de la phénylalanine » – mention obligatoire car ce produit est toxique pour les rares personnes qui sont atteintes de phénylcétonurie – il y a de fortes chances pour que votre achat ait « profité » d’aspartame, le « faux sucre », qui est constitué lui-même de phénylalanine et d’acide aspartique (la bonne odeur dans vos urines après les asperges !).

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  6. Hélas, Luc, ce phénomène de désaffection pour les VND est général. Chez nous (Vaucluse), il touche les muscats de Beaumes de Venise et les Rasteau ; il ne reste que quelques amateurs, ainsi que des restaurateurs avisés qui sont capables de concevoir des mets susceptibles d’être accompagnés tout au long d’un repas par des VDN. Cependant, la chose est peu fréquente.
    Et pourtant, quel étonnant potentiel possèdent ces vins !! Certains vignerons y croient encore et parviennent à élaborer des nouveautés. Exemple, le domaine Alain IGNACE, qui fait un muscat de Beaumes avec des grains passerillés (faibles quantités, mais quel nectar…). Ainsi que du muscat rouge (déjà connu depuis quelques années dans cette AOP), qui offre des arômes très différents de ceux de son cousin génétique direct, le muscat à petits grains blanc. Une rareté.

    Au sujet du bloc de l’Est, il y a quelques années (2006), j’ai eu l’occasion de visiter, à des fins d’expertise pour le compte d’un acheteur potentiel russe et en compagnie du même Alain IGNACE, un vignoble de la région de Krasnodar, non loin d’Anapa, station balnéaire de la rive nord-est de la mer Noire. Une ancienne « propriété d’état », restée dans son « jus », celui de l’époque des kolkhozes. Pas rien : 1 500 hectares… . Une cave dans un état difficile à imaginer ; des cuves revêtues de carrelages en partie décollés, moisies, des manches pourries, des pompes mille fois ressoudées ; tracteurs et bennes sortis d’un parc à ferraille ; des vignes en partie mortes, très mal conduites, des vins imbuvables. Et un accueil courtois certes, de la part du malheureux directeur, mais très conventionnel : il a fallu lui dire, outre notre identité et nos fonctions (normal), si nous étions mariés, si nous avions des enfants et quel était leur âge. C’était assez surprenant…Et tous ces braves gens ne savaient même plus comment travailler une vigne ni comment vinifier. On nous a expliqué que le vin de cette propriété, bon ou mauvais, était de toute manière vendu…et sans doute bu. Aucun n’avait réservé un petit carré de vigne pour sa consommation. Savoir faire laminé, poncé, détruit. Dans toute la région, même désolation. Et comme Gorba. avait décidé de lutter contre l’alcoolisme en imposant l’arrachage des vignes, de vastes superficies étaient à l’abandon. Ce qui n’a pas fait reculer l’alcoolisme, étant donné qu’il est à base de vodka frelatée.

    Malgré les achats que réalisent des étrangers (dont de nombreux français) en Hongrie dans la région de tokaj, démarche que d’aucuns peuvent estimer dommageable, voila une production qui renait, phénomène très positif. Je n’ai goûté qu’une seule fois un 5 puttonyos, élaboré par un français. C’était très séduisant, mais il doit y avoir bien mieux que cela.

    Oui, à quand, avec les événements actuels relatifs à la Crimée, le retour à ces vins fameux ? Constanța serait peut-être plus facile. Trop vieux pour espérer connaître cela.

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  7. J’ai un excellent ami à Séguret et un autre à Saint-Saturnin. Nous livrons pas mal de bons restaurants dans le Luberon. Je m’entendais bien avec le père Romero (Soumade) alors que l’OM ne m’intéresse pas plus que le reste du foot pro. Une excellente sommelière installée en Lozère est « branchée » sur le Beaumes. Toutes ces raisons font que les VDN du Vaucluse ne me sont pas étrangers.
    Quant à Klein Constantia, mon fils aîné vit non loin de là et est devenu récemment guide tourtistique officiel, notamment dans le vignoble …

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  8. Je regrette comme vous la désafection pour les VDN, je continue de les défendre d’ailleurs dans mon papier de dimanche prochain, ils seront à l’honneur.

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  9. Je me permet d’intervenir, malgres qu’il me soit impossible d’être neutre sur le sujet des vins liquoreux et plus particulièrement de Tokaj. Je n’écrirai pas concernant ma production, la meilleure façon de se « faire » son propre palais étant d’en consommer ;-).

    Je n’observe enfin plus de déclin sur le marché des liquoreux dans l’ensemble de mon environnement et je note un vif intérêt de gens ouvert aux goûts « nouveaux », voir « oubliés » plus particulièrement dans la génération montante qui vit dans son époque. Pour être plus précis il ne s’agit pas spécialement des vins liquoreux mais également les vins de voile (Szamorodni sec dans le cas de Tokaj) ainsi que des vins de terroir. Nous trouvons ou retrouvons 413 crus classés et identifiés depuis 378 millésimes en Tokaj.

    Nous apprenons a développer un lien différent avec les consommateurs de nos vins. Dans un monde en perpétuel changement je vais prochainement tailler ma vigne qui fut plantée en 1920 et je ne pense pas vivre actuellement les pires millésimes de son histoire (que je n’ai pas connu). Combien de métiers aujourd’hui offre ce luxe et cette responsabilité? Adossé à un volcan d’une dizaine de millions d’années, protégée des vents du Nord Est par une forêt de chênes dont nous faisons des fûts cette plantation pentue et non mécanisée a toujours jusqu’à aujourd’hui trouvé « tailleur », jamais abandonnée sa situation lui aura value de ne jamais être collectivisée et replantée.

    Pour revenir aux liquoreux et ceux de Tokaj, ils nous offrent une histoire hors du commun associée à un potentiel de garde dépassant très largement l’espérance de vie de ceux qui les produisent. Je m’en tiendrai la pour ce commentaire.

    Je tiens à te remercier, Marie Louise, pour cette magnifique mise en lumière en cette époque de cadeaux, et de bons repas et vous donne tous rendez-vous le 31 décembre pour partager sur les réseaux sociaux contemporains les photos des bouteilles de liquoreux de Tokaj et du monde qui auront illuminés vos table de réveillons.

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