Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Trois petits jeunes qui montent entre Sablet et Séguret

13 Commentaires

Ils sont trois, ils sont jeunes, à la tête de petites structures, et ils font du vin en Côtes du Rhône Villages Sablet ou Séguret.

L’analogie s’arrête là, car ils ont chacun leur histoire, leur personnalité.

N’empêche qu’ils détiennent chacun une parcelle de l’avenir de ces terroirs, promis, à ce qu’on dit, à devenir des crus à part entière.

Village_de_SéguretSéguret, le village, son mamelon et ses vignes (Photo Véronique Pagnier)

Darricau-Vaillé

Julien Darricau est Landais, tombé dans le vin et dans le Vaucluse par passion. Marine Vaillé, sa compagne, est Héraultaise, et se charge de tout ce qui touche à la commercialisation. Ils ne font rien comme tout le monde: ils ne possèdent ni vignes ni caves, habitent au pied du Ventoux, mais achètent leurs raisins à Sablet ou Séguret, et vinifient chez des amis.

Cette cuvée, par exemple:

Côtes du Rhône Villages Séguret 2013, cuvée « Scène de Ménage »

Le fruit de Monsieur Grenache et de Madame Syrah…

S’il boude un peu au premier nez, ce vin a le sang chaud: un peu d’agitation, et il nous jette à la figure, non pas le vase de belle-maman, mais un très joli fruit noir, et puis des notes florales (violette, jasmin?) qui reviennent en bouche. Celle-ci surprend par sa fraîcheur et ses tannins serrés. 10 euros.

Ménage

Domaine de Crève Cœur

Pablo Höcht n’est pas de famille vigneronne (son père est artiste-peintre). Après des études d’ingénieur chimiste, il se tourne cependant vers l’œnologie ; il trouve un emploi à Gigondas, chez l’excellent Louis Barruol (Saint Cosme); puis en parallèle, en 2010, démarre son propre domaine, sur 2 puis 5 ha, à cheval sur Plan du Dieu, Sablet et Séguret. Difficile de choisir entre ses différentes cuvées – même le rosé est de toute beauté. Allez, en voici deux…

Pablo1Pablo Höcht et ses vins sont comme sa cave: béton brut! (Photo (c) H. Lalau 2015)

Sablet 2013

Issue d’une parcelle de 2ha en terrasses, plantée de vignes de 80 ans (80% grenache et 20 mourvèdre), cette cuvée a été vinifié en cuve béton, élevée douze mois barrique non neuve. C’est un vin de petit rendement, et de raisins non éraflés.

Très dense, il présente un côté austère, au départ; mais à l’aération nous parviennent des superbes notes balsamiques, avec un peu d’alcool de prune;  la bouche est énorme, mais heureusement, une note d’amertume vient rafraîchir la finale, compensant la faible acidité. Impressionnant.

Séguret 2014

Très floral au nez (violette, romarin, sous bois); en bouche, du fumé, encore de la prune, une sacrée présence et pour finir en beauté, une pointe de sel et de réglisse. Un vint brut de décoffrage, et qui présente un beau potentiel de garde. 12 mois de barrique.

Pablo2

 

Domaine Malmont

Fils de l’ancien propriétaire du domaine de la Cabasse, Nicolas Haeni s’est trouvé un nouveau terrain d’expérimentations sur les hauteurs de Séguret – ou plutôt, il se l’est créé, en tout cas terrassé, avec son ami Josep Luis Perez, du Mas Martinet, en Priorat; avant de le planter à raison de 4.000 plants à l’hectare, «pour une production plus qualitative». Malmont, le nom de son domaine, reprend simplement celui de son lieu-dit.

Nicolas y observe que les maturités sont plus tardives que dans le bas de Séguret (2 semaines plus tard en moyenne qu’à la Cabasse, par exemple), ce qui confère plus de fraîcheur aux vins.

Le premier millésime produit a été 2013 ; en 2015, Nicolas table sur 15.000 bouteilles (blanc et rouge).

Malmont2Un Suisse à Séguret: Nicolas Haeni (Photo (c) H. Lalau 2015)

Malmont Blanc 2014

Cette roussanne présente un nez très fin de fruits jaunes, avec quelques notes fumées; en bouche, c’est un subtil mélange de gras et de fraîcheur, de miel et d’amer.

Malmont Séguret 2014

La finesse est de rigueur en rouge aussi; le côté carré et la fraîcheur de la syrah, la rondeur et gras du grenache: c’est le meilleur des deux mondes, dans une approche plus policée que polissonne. La finale surprend par sa délicatesse florale, pour un vin aussi puissant!

Malmont

En guise de conclusion

Nous autres journalistes avons souvent la tentation de généraliser, de trouver une explication qui concilie tout. Ici, pourtant, malgré un dénominateur commun – la zone de production, je ne vois aucune morale à l’histoire, aucune recette reproductible – ces trois exploitations et leurs vignerons sont aussi différents qu’on peut l’être, leurs vins aussi. Peut-on parler de relève, de passage de témoin, de nouvelle génération, de nouvelle typologie de vignerons? Je n’en sais rien. Marc le dira mieux que moi, il connaît beaucoup mieux le Rhône que moi.

Sans doute qu’en en visitant trois autres domaines, mon impression eut été encore différente. Mais là, pour moi, c’étaient trois coups de coeur; pour les vins, et aussi pour les gens qui les font. C’est ce que j’aime dans ce métier. La découverte; et les vins qui donnent envie de parler. Pourquoi bouderais-je mon plaisir, surtout quand je peux le partager?

Attention, ce sont de petites exploitations, il n’y aura peut-être pas du vin pour tout le monde…

 

Hervé Lalau

Et un grand merci à Interrhône pour la balade…

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

13 réflexions sur “Trois petits jeunes qui montent entre Sablet et Séguret

  1. Merci pour cette belle balade, Hervé. Nous avons déjeuné un jour ensemble avec Bertrand Ninove, un « presque voisin » à toi, dont toute la famille est mélomane et musicienne. Ancien ORL, il est devenu « facteur » amateur. Et alors ? Attends, j’y viens. Nous avons lui et moi un ami commun qui vient de faire construire à 504 mètres du clocher de Seguret (plus près, c’est zone classée) et il est un très fin connaisseur en vins. On voit très bien les Dentelles de son jardin, et on aperçoit beaucoup de beaux flacons dans sa cave. Je lui fais parvenir un lien vers ton billet … car il me fait à l’occasion goûter les vins du coin !
    A part cela, trois « déracinés » réenracinés en terre Vaucluso-drômoise – je sais, ce dernier département ne commence qu’à Tulette et Vinsobres mais l’influence est là – dont l’un « remodèle » le terrain et dont un autre est en fait « négociant » vu qu’il achète du raisin ; leurs origines sont parfois éloignées du milieu du vin ; et ils font des vins qui te plaisent. Est-ce un bon résumé ?
    On notera que tu approuves le terrassement ici mais pas dans les climats bourguignons … la « grande tradition » de la Côte d’Or sans doute (= faire une monoculture millénaire qui appauvrit et empoisonne le sol, cuivre compris) ? Ah non, j’oubliais : l’AOC ! On notera aussi qu’on plante à 4.000 pieds l’ha, « pour la qualité ». Le décret CDR Villages prévoit 2,50 m² par plant : on y est donc. Chez nous, c’est aussi ça mais sur certains coteaux, c’est trop à mon avis (carence hydrique). Cela semble toutefois une densité raisonnable pour beaucoup de vignobles raisonnablement secs. Voilà encore une de ces légendes du monde du vin, entretenues par la « recherche » bordelaise à la solde des pépiniéristes dans les années ’80 : plus il y a de pieds, meilleur est le vin. Pffff !
    Enfin, nous vieillissons, Hervé. Tu les traites de « jeunes ». Tu as vu leurs photos ? Quand j’ai rencontré Willi Haag pour la première fois, dans les années ’90, il avait déjà 41 millésimes à son actif. Et Jean Meyer dont nous déplorons le départ récent avait déjà vinifié plus de 40 millésimes lorsqu’il prit sa retraite. C’est vrai qu’ici aussi on appelle « jeuneu » des adultes à la trentaine. Et pour la FNSEA, on est « jeune agriculteur » jusqu’à 39 ans révolus. Trop difficile de faire voter UMP après cet âge-là !
    Bon, en l’absence prolongée de Michel, je vais quand même, pour lui être agréable, me fendre d’un « in cauda blanditia » à ton égard : « Tua demonstratione monumentum perennius aere exegisti ».

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    • Entre 12.000 et 14.000 pieds/ha en cru beaujolais qui font d’excellents Morgon ou Moulin à Vent mon cher Luc
      Marco

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      • Marc, je suis entièrement d’accord avec toi: le bon nombre de pieds, c’est celui qui donne de bons vins. Et une plantation dense était traditionnelle là-bas, sur certains crus, certaines expositions. C’est le côté dogmatique et fixé qui m’irrite. André Dubosc avait fait augmenter le nb de pieds sur beaucoup de parcelles en St Mont et en Madiran, et il avait eu raison. Il associait cela à un vrai travail sur l’arbre foliaire et à un épamprage. Moi, au bout de 10 ans, j’ai l’expérience inverse à certains endroits. J’ai arraché quelques rangs pour pouvoir labourer au tracteur (en acceptant de « perdre » l’AOC) d’une vigne à Saint-Paul. Elle porte à peine plus de raisin (à peine 1.000 kg /ha toutefois, c’est relatif) mais beaucoup plus sains. Comme toujours, évitons les règles générales des « je sais tout », avec ou sans diplôme. Cela marche rarement en agriculture, tant il y de conditions locales différentes. C’est cela qui forme le « vrai » terroir.

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    • Hé, hé, petit signe amical à mon latiniste préféré. Je vous lis quand même – et vous surveille – les gars, de mon hlm québécois ! 😉

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  2. Concernant le terrassement. Je ne suis toujours pas fan, mais au risque de te paraître spécieux, je fais une différence entre Gevrey et Séguret: le cahier des charges de l’AOC. Le terrassement (au plutôt, toute modification de la couche arable, c’est plus précis) est interdit à Gevrey, et ce qui m’a choqué, en son temps, ce que la règle commune ait pu être violée à peu près impunément. A Séguret, cette règle n’existe pas (ni en Priorat, d’ailleurs), et de plus, pour Malmont, il s’agit de terres aménagées à partir de rien, pas de la transformation de vignes existantes.
    Tu connais mon côté simpliste, un peu cul-cul sur les bords: j’aime qu’on respecte les règles. Ou qu’on les change si elles ne sont pas bonnes. Ce n’est pas à moi de dire ce que Séguret ou Gevrey doit se donner comme normes, mais aux vignerons eux-mêmes. Je me contente de juger du résultat dans le verre. Par contre, j’entends que tous se plient aux règles, pour que les plus honnêtes n’aient pas à payer pour les autres.
    Quant à la densité de plantation, je n’ai fait que citer Nicolas Haeni. Je pense que ce qu’il veut dire, c’est que c’est une densité importante pour des terrasses, où forcément, on perd de l’espace, ne serait-ce qu’à cause des accès.
    Quant à la définition du jeune vigneron, je l’entendais plutôt par rapport au démarrage de l’activité.
    Enfin, félicitations pour ton copain de Séguret, il a bien choisi son coin. Ce qui nous ramène à un des grands penseurs du XXème siècle, trop méconnu, j’ai nommé Ivan Rebroff: https://www.youtube.com/watch?v=yrAU1jQx_3U
    Plus sérieusement, en passant par Sablet et Séguret, je n’ai pas pu ne pas penser à mon ami Lincoln Siliakus (Vinosolex), trop tôt disparu, et qui habitait là. Requiesquat in pace… et memoria amicorum.

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    • Tu as plein de commentateurs, Hervé, suivant les jours. Mais tu as remarqué comme un chouïa de provoc’ fait démarrer les débats. Tu devrais « louer » les services d’un lecteur dévoué à cette cause. Va chez Charlie hebdo (moi, je ne suis PAS eux), ils ont ce qu’il faut. Dieudonné cherche du travail aussi, mais celui-là, Valls l’a fait jeter dans une oubliette à la DGSE. C’est Mitterrand qui avait remis cette pratique au goût du jour: Beregovoy, Hernu, Jean-Edern, Balavoine, Colucci, de Grossouvre. j’en oublie certainement.

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  3. J’y étais et ne peut que confirmer qu’en Vallée du Rhône nombre de jeunes ont du talent et les plus âgés déjà installés se remettent souvent en question, histoire d’évoluer avec leur temps sans toutefois verser dans la mode. Les 3 domaines commentés par Hervé font partie de la trentaine de domaines issus d’une sélection de 100 domaines dégustés à l’aveugle et dont je ferai un « joli » dossier dans IVV d’ici un mois.
    Marco

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    • Une petite réaction de Georges TRUC ne m’étonnerait pas… A mon avis, ça ne devrait pas tarder !

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      • Pourtant, cela a tardé (un peu trop de boulot et des retards à éponger…). La densité de pieds à l’hectare est, certes, affaire de décret, mais principalement de la capacité du complexe sol/sous-sol à pouvoir alimenter correctement chaque cep en solutions aqueuses (porteuses de nutriments minéraux et organiques) . Chez Luc Charlier, les substrats qu’il évoque sont peut-être d’un assez grande austérité, d’où la nécessité qu’il a éprouvée d’en arracher une partie. A Vacqueyras, un des jeunes vignerons évoqués par Marc a planté des clairettes à 10 000 pieds/hectare, ce qui parait considérable, mais sur marnes bleues du Pliocène et dans un versant qui ressuie bien les pluies. Disponibilité de l’eau, nutriments, drainage, belle exposition ; les ceps sont très beaux ; on attend des résultats avec la première récolte/vinification.
        La pratique des banquettes : tout le monde sait que, dès que la pente est trop élevée, il est nécessaire de créer une morphologie qui favorise le travail du vigneron et défavorise l’érosion. Cette mise en forme représente un travail très délicat. Certains prélèvent la couche dite « arable », la stocke puis la replace sur les forme réalisée. Bon, pourquoi pas ?
        Il faut savoir qu’un substrat constitué uniquement de roche-mère, mise à jour par un tel travail, trouve un équilibre vigne/microorganismes (sensu lato) au bout de 15 ans. L’enherbement joue alors un très grand rôle et accélère ce processus ; méthode aujourd’hui commune et maitrisée …mais rarement autrefois.
        Je connais les trois « jeunes » que Hervé a révélés : énergie, travail, écoute attentive de la vigne, observations fréquentes de types naturaliste, compétences techniques, sont des qualités qu’ils possèdent et mettent en oeuvre da façon efficace. J’oubliai : ils sont très « sympas » et ils y croient, à leurs vignes et à leurs terroirs. Cela fait plaisir, comme on dit.

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