Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le Québec blanc

10 Commentaires

Pardon de vous faire ainsi entrer de force dans ma vie privée, mais je séjourne présentement au Québec. Et lorsque ma compagne québécoise n’est pas vissée sur son cellulaire ou en train de me préparer de bons petits plats, elle magasine allègrement bravant neige et verglas. C’est lors d’une de ses sorties que, dans le froid polaire, je l’ai suivie pour un shopping vineux d’entre les fêtes, tout en me disant qu’il serait intéressant d’en profiter pour tester l’un des vins de son pays. Car on a beau être positionné entre le Labrador et les Etats-Unis, dans la neige et la glace, il ne faut jamais oublier que le Québec compte autour de 130 domaines viticoles, dont 74 font partie de l’Association des Vignerons du Québec. D’ailleurs, pour commencer, je vous invite à visiter le lien de cette association qui est aussi à l’origine d’une Route des vins très inattendue sous ces climats, route qui fait la joie des cyclotouristes en été. Notez au passage que les vignerons adhérents émettent tous le voeu de n’utiliser dans leurs vins que des raisins (très majoritairement blancs) en provenance du Québec et non d’une province voisine, l’Ontario pour ne pas la nommer.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

M’étant mis en quête d’un bon Champagne, j’ai donc profité d’une visite dans le magasin SAQ « sélection » du Centropolis de Laval, en périphérie de Montréal pour me glisser vers le rayonnage dédié aux vins du Québec. Ici, comme dans chaque autre province du Canada où une société de l’état gère le monopole sur les alcools, la Société des Alcools du Québec monopolise le commerce des vins qu’elle diffuse au travers de différents magasins (SAQ Express, Classique, Sélection, Signature, Dépôt) répartis dans la Belle Province. Autant de bannières comme on dit ici adaptées pour un type de clientèle et de consommation, sans compter l’inévitable vente par Internet. Cette étatisation de facto rend, il faut bien le dire, la consommation du vin un peu terne car, s’il est assez large, le choix des œnologues et acheteurs fonctionnaires n’est jamais aussi varié qu’un amateur digne de ce nom serait en droit d’attendre. En fonction des boutiques, des bannières, il est même carrément tristounet.

Pour autant, il existe bel et bien des importateurs privés qui comblent une partie du vide en permettant aux amateurs de se procurer un vin plus original non retenu par la SAQ. Mais ces sociétés n’ont pas le droit de diffuser des vins qui seraient déjà inscrits au catalogue officiel, bien que la SAQ, en grand seigneur, leur accorde de plus en plus la possibilité de mettre en avant dans ses propres boutiques des vins introduits par les sociétés privées au Québec en achetant leurs vins et en allant même jusqu’à mentionner leur nom sur le flacon tel que le montre cette photo.

Photo©MichelSmith

Des vins d’agences privées en vente exclusive à la SAQ. Photo©MichelSmith

Mais ça se complique. Imaginez que ma Brigitte, en bonne amoureuse du vin français qu’elle est, repère chez l’agence Smith un délicieux Côtes du Marmandais, elle peut en commander un carton à la-dite agence qui lui dira – telle est la règle – d’aller en prendre livraison à la SAQ de son quartier et de payer la facture à la SAQ. Et encore plus compliqué : l’agence en question lui adressera de son côté une facture dite de frais d’agence de l’ordre de quelques dollars par bouteille vendue. Cela peut se monter à une cinquantaine de dollars canadiens pour un carton de douze ! Bien entendu le grand public non averti ne connaît pas ces subtilités procédurières qui imposent en plus à l’amateur averti à n’acheter que par cartons de 6 ou de 12. On le voit, bien boire au Québec peut ressembler à un magistral jeu de piste, un vrai casse-tête parfois.

Photo©MichelSmith

Incomparable ! Photo©MichelSmith

Après avoir déniché mon Drappier Brut Nature à 47,75 $Ca la bouteille, un prix finalement assez proche que ce que nous le payerions en France, je me suis arrêté à la zone Origine Québec réservée aux vins locaux. Par manque de connaissance, sans trop m’attarder devant chacune des nombreuses bouteilles en exposition, j’ai saisi l’une d’elle un peu au hasard, un blanc pas trop lourd en alcool (11,5°) provenant d’un vignoble pionnier assez connu, celui de l’Orpailleur, au sud-est de Montréal, à Dunham, dans une région, celle des Cantons de l’Est qui, à première vue, me paraît être également assez cidricole. Créé en 1982 par deux français associés à deux québécois, largement ouvert aux visites (restaurant, musée, visites guidées), le domaine produit autour de 165.000 bouteilles chaque année ce qui n’est pas si mal, avec entre autres spécialités un inévitable vin de glace et un effervescent.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Le blanc choisi m’a coûté 16,25 $Ca, soit un peu plus d’un dollar en plus du prix indiqué sur le site de l’Orpailleur, ce qui ferait un peu moins de 12 € chez nous. Comme annoncé de manière bien visible sur l’étiquette, il est composé à parts égales de raisins de cépages hybrides Vidal et Seyval. On pourrait presque dire que c’est un vin historique, car il fut le premier vinifié et commercialisé en 1985, soit trois ans après la plantation du vignoble. Oh, ce n’est pas un vin bien compliqué: robe blonde, nez bien affirmé de poire et pamplemousse, je le trouve assez lisse en bouche, lustrée et sans charme particulier, légèrement poivré en finale sur un fond d’agrumes et une longueur somme toute honnête. Je ne dis pas que j’en rachèterai une bouteille, mais si je n’avais que ce vin-là à consommer dans ma cabane au Canada, j’en ferais un vin d’apéro à boire sans trop réfléchir sur un croque-monsieur, des gougères ou des pizzas. Rien de plus. Heureusement, caché dans le frigo de Brigitte se trouvait une bouteille de Cauhapé, un Jurançon sec acheté lui aussi à un prix très raisonnable.

Michel Smith

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Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

10 réflexions sur “Le Québec blanc

  1. Un sens aigu de l’observation. Un esprit critique acéré. Une belle description du résultat «tristounet» du travail des fonctionnaires acheteurs de notre monopole. Bon séjour au Québec et du succès dans tes amours Michel.
    le Gagnon

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  2. Hasard, Michel, je viens aussi de boire un Jurançon sec de Cauhapé – sec, très sec, malgré un nez superbement exotique.
    A ta santé!

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  3. Vidal et seyval. On dit qu’ils ont parfois le goût « foxé ». C »est sans doute ce qui t’a inspiré ce papier plein de ruse. Malicieux comme un goupil, notre Forgeron. Pour te faire bicher, j’avais hier l’excellentissime François Constand et le non moins illustre André Dominé à dîner. Nous avons, entre autres, bu la Loute 2012 et 2013. Ils n’ont pas ça, eux, à la SAQ!
    Vale, Miquelus, ab pedibus usque ad caput. Et tu peux t’arrêter en chemin.

    Aimé par 1 personne

  4. Luc, bravo pour la Loute (2011, je crois mais je ne sais plus). Tu m’avais laissé une bouteille de trois millésimes différents lors de ton passage dans la sud-ouest l’été dernier et j’en ai bu une. Excellent vin, parfaitement équilibré et plein de vie. Aucun rapport avec le Québec que je connais un peu. Bon séjour Michel.

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    • Merci David. Je ne boude pas mon plalsir devant les éloges pour ces braves carignans. Le seul « hic », c’est qu’il s’agit de vins pour lesquels je ne fais RIEN, sinon rentrer des raisins mûrs et garder la cave propre. C’est à la limite un peu frustrant: je ne possède que quelques centaines de bt par an de cette cuvée, qui doit TOUT à ses raisins et rien à moi. Par contre, j’ai 10 à 12.000 autres flacons qui sont le résultat direct de mon activité (à la vigne et à la cave) et eux passent totalement inaperçus. Chacun en tirera les conclusions qu’il veut.

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  5. Moi je connais assez bien l’Orpailleur pour l’avoir visité grâce à Hervé Durand (Mas des Tourelles, à Beaucaire), à deux reprises.
    Leur vin de glace est exceptionnel, et j’ai aussi un beau souvenir de leur Seyval. Plus ici: http://hlalau.skynetblogs.be/archive/2014/01/10/retour-chez-l-orpailleur-8038049.html
    Quant au Québec, il me manque pas mal – je n’ai plus eu l’occasion d’y aller. Heureusement, des amis comme Marc André viennent nous faire des piqures de rappel de temps à autre…

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  6. Ben, comme on dit dans l’beau pays : « avec s’te satané d’monopole, c’est encore les québéqouais qui l’ont dans le SAQ »
    Allez, Michel, bon séjour al Québec !

    Aimé par 1 personne

  7. Pingback: Le Québec blanc | Wine Planet

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