Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

DRC Richebourg 1966

16 Commentaires

Durant ma vie professionnelle, j’ai eu l’opportunité et le privilège de goûter quelques uns des meilleurs vins du monde, de ceux qui sont d’authentiques légendes. Et concrètement, je pense à ceux du Domaine de la Romanée Conti.

Pour certains, évoquer ces vins, c’est comme citer Dieu – j’exagère à peine. ce sont de grands mythes, aussi désirés que méconnus à cause de leur production très limitée et de leur prix astronomique. J’ai eu la chance d’être agent pour ce domaine, que je considère comme le plus prestigieux et le plus discret des crus français, pendant quelques années. En tant que tel, nous étions invités une fois par an pour découvrir le nouveau millésime que nous avions le privilège de goûter aux futs en compagnie de Bernard Noblet, Aubert de Villaine et Henri-Frédéric Roch. Personne ne manquait cette journée, c’était comme aller au “Paradis”, se promener dans ces vignobles “célestes”, respirer l’atmosphère, sentir l’ambiance, avoir l’occasion de déguster les nouveaux millésimes et de les comparer à de plus anciens! L’expérience que j’ai pu en avoir, me fait dire que tous les vins de cette propriété -la Romanée Conti en tant que telle, évidemment, mais aussi les autres, la Tâche, Richebourg, Romanée St. Vivant, Grands Echézeaux, Echézeaux et le Montrachet- déçoivent rarement.

Je garde de ces occasions des souvenirs inoubliables, indélébiles. Et pour être sûre que rien ne m’échappât, je prenais des notes, que j’ai conservé longtemps, mais qu’hélas, je ne retrouve plus, ayant dû les égarer lors de mes nombreux déménagements… Pourtant je garde en mémoire un Richebourg 1966, qui m’avait très fortement impressionnée.

Richebourg 1966 photo

Je crois que le Richebourg est un de ces vins racés qui s’exprime par du volume, du fruit et de l’élégance. Je me le rappelle comme un vin de rêve, une rareté: sa finesse, son élégance, sa merveilleuse concentration et sa complexité m’avaient enthousiasmée. Je peux encore sentir les effluves d’épices orientales et surtout les notes florales de roses et de violettes qu’il nous offrait.

Je vous en parle aujourd’hui, car j’ai ouvert la bouteille de 1966 que je gardais précieusement, pour fêter l’arrivée des Rois Mages, la nuit du 5 au 6 janvier (c’est une expérience unique en Espagne). C’est une nuit teintée de rêve et de magie pour les enfants, mais aussi pour les adultes. Cette soirée fascinante, mérite une table et un vin extraordinaires. Quand je suis allée la chercher dans la cave, j’étais tellement émue, que j’en avais du mal à respirer, mon cœur battait à tout va… Je tenais le trésor entre mes mains, et j’avais même l’impression de sentir sa saveur en bouche, quand soudain je fus saisie d’une crainte terrible: comment avait-il évolué ?

C’est un excellent millésime certes, mais la conservation avait-elle été bonne ? Tous ces déménagements ne l’avaient-ils pas endommagé ? Aurais-je le courage de la déboucher ? J’avais tellement parlé de ce vin à mon compagnon que la possibilité de le décevoir me terrorisait. C’était pour moi un grand évènement que de lui faire déguster ce vin, je ne voulais pas qu’il passe à côté. Bien sûr, je ne prétendais nullement l’impressionner, je voulais seulement qu’il puisse percevoir ces parfums mystérieux et fascinants, ceux-là même qui m’avaient tellement séduite un jour.

La première chose que j’ai faite a été de le préparer, de le conditionner pour qu’il puisse l’apprécier, s’en régaler. Je lui ai parlé de la magie et de la grandeur des vins de la Romanée Conti, du caractère unique de chacun d’entre eux – je reconnais que j’ai quand même souligné, l’exotisme et le luxe que cela signifiait de pouvoir les boire. Le moment venu, nous l’avons dégusté, en tête à tête, pour accompagner un splendide coq du Penedès!

Richebourg

Dans les vignes de Richebourg

 

J’étais un peu tendue au moment de l’ouverture de « LA BOUTEILLE », j’ai pris de multiples précautions et versé lentement le contenu dans les verres. La couleur était brune, assez peu dense. Au premier abord, le vin était fermé. En plus, le nez ne paraissait pas pur, je percevais une pointe d’humidité, de café, de noix, de rancio. Il avait sans doute été désavantagé par un stockage déficient. Pour autant, peu à peu, apparurent des notes d’épices fines, accompagnant des arômes tertiaires. En bouche, bien que dense et assez compact, l’acidité volatile et les aromes tertiaires dominaient un peu trop. L’ensemble restait délicat, mais paraissait monolithique, fragile, un peu vieilli. Le vin était assez austère.

Mais, même si nous étions un peu déçus, surtout moi, ce fut une expérience excitante, car grâce à tout ce que j’avais pu raconter de mes dégustations passées, il s’était établi une relation magique entre nous et le vin. Après presque 50 ans enfermé dans la bouteille, au bout d’une demi-heure, il se produisit comme un miracle: le vin s’est ouvert. Sont arrivées des notes de kirsch, de fruits secs, il nous est soudain apparu comme très élégant, j’y ai retrouvé les parfums d’épices orientales, si incomparables. Il s’est montré vif, assez structuré, même si je dois reconnaître que la finale était un peu asséchante.

Un grand vin nous déçoit rarement, et si ça arrive, nous pouvons toujours trouver dans notre mémoire tous les plaisirs qu’il nous a procurés quand il était à son optimum. De cette façon, à travers nos souvenirs, et en l’aimant comme au premier jour, nous pouvons continuer à le savourer ! Un vin de la grandeur d’un Richebourg 1966 mérite ce respect.

Très belle année pour vous tous, pleine de belles bouteilles!DRC

Marie-Louise Banyols

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

16 réflexions sur “DRC Richebourg 1966

  1. Mes parents et grands-parents ne m’ont jamais emmenés à la messe. Mais ils m’ont appris à lire. Je crois que c’était le bon choix. Du coup, le dimanche, je n’assiste pas à l’office mais … je lis la chronique de la « Mari-Lou à Smith ».
    Cette fois encore, elle apporte un éclairage amusant, à rebrousse-poil d’une légende mais en la cautionnant quand même.
    Ayant été chroniqueur pendant plus de 20 ans, j’ai goûté (sans les payer, comme tous les journalistes spécialisés) beaucoup des « meilleurs » vins du monde, en tout cas les plus réputés. Parfois, ils ne m’ont pas décu, souvent bien. Les deux « pires », c’est incontestablement Ch. Petrus et Ch. Lafite, des mythes très mités, même si « de gustibus etc ….).
    Pour la DRC, bizarrement, il en va tout autrement. J’ai dû acquérir, pour faire un cadeau d’affaires, une caisse panachée du domaine (assortiment réalisé pour la Belgique) dans le millésime 1985. On a offert la RC. J’ai eu l’occasion de tremper mes lèvres dans 3 des 5 « Tâche » et dans 2 des 6 « St Vivant », avec émerveillement pour la première citée, et avec neutralité (good but unimpressed) pour la deuxième.
    Heureusement, la même grand-mère qui m’avait appris à lire (instit. à la retraite) dépensait l’essentiel de ses économies au restaurant. Elle nous a ainsi emmenés, mon frère et moi, plusieurs fois tout en haut de l’ascenseur au quai de la Tournelle pour y manger le canard au sang. Elle est morte en 1982 et les tarifs étaient différents dans les années ’70. M. Claude Terrail l’accueillait en l’appelant par son nom de jeune fille qu’elle reprenait parfois par coquettereie après son veuvage – entendre un Parisien énoncer « Demeulenaere » est une vraie jouissance – et en lui faisant le baise-main. Elle choisissait le menu et les vins … et réglait l’addition. En rouge, c’était TOUJOURS de la Tâche, dont plusieurs fois du 1959.
    Pourquoi ce récit ? Pas du tout (clin d’oeil à Michel Smith) pour me « vanter », quel « mérite » a-t-on à se faire inviter dans un restau chic par la personne qui vous a élevé ? Simplement pour donner crédit au fait que, sans doute dix fois dans mon existence, j’ai bu des vins de la cuvée la Tâche (anciens et moins anciens), et dans de bonnes conditions : à table. Là est leur place, pas au dégustoir de quelques plumitifs en mal de copie. Et bien, à chaque fois, ce fut une gifle en pleine figure, du genre de celle que Ventura a envoyée à la ravissante Isabelle Adjani en fleurs. Un vin magnifique, fruité et fumé, dense et fin à la fois, de grande longueur, et qui accompagne parfaitement le canard !
    Jamais bu de RC elle-même, et jamais de Richebourg non plus. Mais je fais confiance à Mme Banyols !

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    • Une gifle? Les coups et les douleurs, ça ne se discute pas!

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    • Vraiment, je suis impressionnée par votre culture vinique et autre, j’espère bien que nous aurons l’occasion de nous rencontrer autour d’une bouteille choisie par vous!
      Mais j’insiste, pour vraiment apprécier certains vins, il faut un vécu, une mémoire, elle décuple nos sensations gustatives.

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  2. Excellent jeu de mots, 5 du vin! Le film s’intitule « La Gifle », tourné en 1974 alors que Mlle Adjani est de ’55 (un an de plus que moi). Elle incarnait une étudiante en médecine qui s’enfuyait sur le tape-cul d’une Motobéc 3-cylindres! Râââ. Je ne buvais pas encore de vin du RDC mais d’autres formes de jouissance n’étaient pas inconnues.

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  3. Qui parmi nos estimés lecteurs a eu l’occasion de déguster un vin de La Romanée Conti et peut nous en toucher un mot? Merci d’avance!

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  4. Un mot de la Romanée Conti, ça n’est pas envisageable! Elle est bien trop mystérieuse, trop secrète, trop indécelable, frêle et si puissante à la fois, délicate et structurée, selon les jours . Parfois, si pleine, si exotique, si riche,si veloutée, avec tellement de facettes, il faut tout une chronique pour essayer de la révéler et encore selon le millésime, le lieu,et la personne avec qui nous choisissons de l’ouvrir. Je suis passée à côté une seule fois, les autres me laissent des souvenirs de moments d’émotions, mais il faudrait analyser à quoi se rattache cette émotion….Vraiment Hervé, toucher un mot de la RC c’est mission imposible.

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  5. Je suis lecteur de votre blog, trentenaire et buveur de vin (pas collectionneur!) mais il m’est impossible d’acheter une bouteille de DRC. Vous avez vu le prix? On peut acheter une petite voiture citadine pour le prix d’une bouteille.
    Si vous avez un bon plan, faites-moi signe 😉
    Ce qui me frappe c’est qu’on est prêt à trouver plein d’excuses à ces vins de luxe s’ils ne se montrent pas dans leur meilleur jour. On en ferait pas autant avec un vin coûtant 1.000 fois moins cher😝

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  6. Vous avez mille fois raison, mais la grande différence réside dans son histoire: un vin 1000 fois moins cher, n’en a pas ,il ne nous a jamais fait rêver, ne nous a jamais transmis son atmosphère si spéciale.
    mais, je comprends votre propos.

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    • Vous avez raison pour l’histoire! Mais cela peut être à double-tranchant. Un ami nous a ouvert un Pétrus lors d’un dîner. On connaît l’histoire du vin, sa réputation, son prix… Et on en tient compte lors de la dégustation. Et bien, j’ai été déçu! C’était un beau vin, oui mais son rapport qualité/prix était très mauvais.
      Bravo pour vos récits que je lis avec plaisir!

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  7. @ »David » qui n’est pas celui des 5 du vin. Le vrai buveur de vin n’est jamais collectionneur. Le collectionneur veut la bt rare, ou compléter une série, ou posséder la pièce que les autres n’ont pas. Il compte bien ne JAMAIS la boire. Il existe dans notre petit milieu des très grands snobs possédant des bt de grand prix, aimant le montrer et faire parler d’eux mais ils finissent toujours par trouver une occasion pour BOIRE ces flacons d’exception. Cela ne les rend pas sympathiques pour autant mais au moins nous avons un intérêt commun. Souvent – j’en ai rencontré quelques-uns – ils sont aussi des connaisseurs. Tu peux posséder tous les millésimes de Petrus entre 1947 et 1982 et ne rien connaître au vin. Par contre, si tu ouvres dans la même soirée un BBM, un Chevalier et un Montrachet 1990 de bonne facture, en fais le commentaire et les apprécies, il y a des chances que tu t’y connaisses en chardonnay. Tu restes un snob quand même mais là n’est pas la question.

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  8. Cara Marie-Louise,

    Nous avons la chance folle, lors de notre événement de novembre en Italie, d’avoir eu ces dernières années la possibilité de déguster des crus du Domaine, servis directement par Monsieur de Villaine ou Bernard Noblet.
    En 2014, ce fut une verticale de Romanée-Conti et de Montrachet : on aime aussi avoir des dégustations comparatives sur plusieurs décennies entre, par exemple, La Tâche et Richebourg.
    Ceux qui souhaitent lire des commentaires d’un véritable amateur sachant écrire, c’est ici :

    http://lapassionduvin.com/phorum/read.php?21,893805,896933#msg-896933

    Il est vrai que ceux qui connaissent le Domaine et qui ont une certaine expérience de ses vins ressentent immanquablement une réelle émotion, tant le co-gérant, Monsieur de Villaine, est exigeant et respectueux de son cépage et de ses climats. A ce niveau, il n’y a guère – surtout en moyenne sur plusieurs décennies – que les vins de Rousseau.

    @ David : croyez bien que d’autres vins sont également capables de susciter ce niveau d’émotion. Là, en tête, j’ai directement Rayas. Et, pour ne citer qu’un autre à prix dramatiquement trop bas : le Gringet de Belluard dans sa cuvée FEU. D’autant plus qu’il est le seul à le produire (Savoie, blanc).
    Les vins de la DRC sont des vins de partage. Je n’ai aucun souvenir d’un quelconque moment où nous avons eu ces vins sans qu’on les partage avec les sommeliers ou des amis à d’autres tables. Sait on jamais : si nos chemins se croisent ?

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  9. @ Luc Charlier, on est bien d’accord. Ma vision est que le vin est fait pour être bu et surtout partagé!!!
    Le véritable connaisseur/amateur est celui qui arrive à trouver des pépites en dehors des sentiers battus. Rien de tel que de se promener dans le vignoble à la rencontre du paysan (dans le sens noble du terme!) qui élabore un grand vin avec son cœur et ses tripes.

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  10. Cher David, vous nous rejoignez quand vous écrivez: « Rien de tel que de se promener dans le vignoble à la rencontre du paysan (dans le sens noble du terme!) qui élabore un grand vin avec son cœur et ses tripes. » C’est que que je raconte tout comme François, quand il évoque Monsieur de Villaine.

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  11. Attention à ce que vous écrivez, l’oeil des ODG est partout. Le sang et les tripes ne figurent pas parmi les additifs autorisés et l’OIV ne les recense pas. On a collé au sang jadis, mais c’est passé de mode depuis que Fabius a inventé la Vache Folle. Je ne répèterai pas aux contrôleurs que le DRC (en bioD en plus?) utilise des substances interdites et pour lesquelles il ne possède pas de facture et ne peut pas documenter la traçabilité. En même temps, voir la RC en « Vin de France », cela me conviendrait entièrement. Qui sait, de Villaine entrerait alors dans la collection des « Tronches du Vin ».

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    • Très drôle, j’aime votre ´sens de la répartie.
      C’est un scénario fiction auquel il fallait penser.
      Je ferai dorénavant attention à mes réponses!
      Bonne semaine

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