Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Trois Français à Toro (1ère partie)

2 Commentaires

Mes deux prochaines chroniques vous emmèneront en Castille-Léon, plus précisément à Toro, pour vous parler de la D.O du même nom. Après être sortie de l’ombre de sa fameuse voisine, la Ribera del Duero, elle fait partie aujourd’hui des appellations en vogue de l’Espagne.

mapa_dotoro

Nous y retrouverons trois Français dont j’aime les vins, deux s’y sont installés, le troisième y est consultant. Il s’agit de Jean-François Hébrard, d’Anthony Terryn et de Stéphane Derenoncourt.  Oenologue, Jean-François a fait ses armes chez Jean-Luc Colombo (c’est là que je l’ai connu); également oenologue, Anthony a parcouru le monde à la recherche de son terroir idéal; quant à Stéphane, il accompagne un petit domaine, Viñedos Alonso del Yerro.

Tous les trois ont cru au potentiel de la région, ont décidé de l’exploiter, mais aussi, accessoirement, de laisser leur empreinte en créant un nouveau style de Toro, une expression nouvelle du tempranillo;  et, pour ce, ils ont mis à profit leur savoir-faire issu du Rhône et d’autres grandes régions viticoles mondiales.

viñedo Toro

Toro, vous connaissez ?

Cette D.O. s’étale le long du Douro, le fleuve d’or, ici nommé Duero, et fait partie de la région de Castille-Léon. Elle doit son nom à une ville de province, Toro, non loin de la frontière portugaise. Sur les 62.000 hectares qu’englobe l’aire d’appellation Toro, seuls 6.000 sont plantés.

La zone possède un long passé viticole qui remonte au Moyen-âge, mais elle a connu une période de déclin, et le vignoble fut pratiquement abandonné après le phylloxéra; sa renaissance date de la fin des années 80, avec la création de l’appellation d’origine en 1987. Elle est due en grande partie à l’installation de quelques producteurs prestigieux attirés certes par le potentiel de la région, mais aussi par les prix raisonnables des vignes comparées à ceux de sa prestigieuse voisine la Ribera del Duero !

La famille Eguren, à l’origine du fameux Numanthia, a largement contribué à redorer le blason de la zone, grâce d’abord une reconnaissance mondiale de leurs vins ; en revendant ensuite le domaine au groupe LVMH, ils ont définitivement réussi à asseoir la réputation de la DO. Ce fut une excellente opération marketing dont ils ont largement bénéficié. Et ils n’ont pas hésité à créer aussitôt la Bodega Teso La Monja qui est déjà, en dépit de sa jeunesse, une des caves de référence dans la région de Toro.

Mais aujourd’hui, il y a également Vega Sicilia avec son Pintia, référence incontournable de cette appellation; mais aussi Maurodos et le San Roman, des oeuvres du grand œnologue Mariano García; François Lurton seul et avec Michel et Dany Rolland; Bernard Magrez, avec Gérard Depardieu… On finit par se dire que ces terres ont vraiment quelque chose de très particulier pour attirer de telles pointures…. Pari réussi pour tous ces investisseurs, grâce à eux, on parle désormais de Toro avec respect, la critique internationale la reconnaît comme une zone productrice de grands vins, qui n’ont plus grand chose à voir avec les vins d’autrefois, puissants, certes, mais très rustiques!Toro

Le Wine Advocate s’y est même intéressé, dressant sa liste des meilleurs Toro, qui comprend Termanthia, Numanthia, Viña San Román, Teso La Monja, El Titán del Bendito, Alabaster, Victorino, Alabaster, Pago la Jara, La Mula de la Quietud, Quinola Garage Wine, Paydos, Campo Eliseo et Pintia.

Le climat y est continental, extrême de part l’altitude, les vignobles s’étalent sur un plateau élevé à des hauteurs comprises entre 600 et 800 mètres, avec des amplitudes thermiques très importantes entre le jour et la nuit. De fortes chaleurs estivales, des risques importants de gelées au Printemps, avec de rares précipitations qui oscillent entre 350 et 400mm/an. Les journées chaudes, les très faibles précipitations, et le fort ensoleillement permettent de produire des vins rouges puissants, mais très aromatiques et d’une grande finesse à base du cépage Tinta de Toro.

La controverse à son sujet est inépuisable! Certains experts assurent que c’est une variante du Tempranillo, un clone adapté aux sols graveleux et au climat extrême, de la région. D’autres vont rechercher des références historiques, pour démontrer que cette “tinta” est unique et authentiquement zamorane, depuis des temps immémoriaux!

Quoiqu’il en soit, c’est un raisin qui donne aux vins une puissance, un caractère extraordinaire, une couleur noire, des arômes de fruits rouges, et qui ne laisse personne indifférent.

C’est donc, le grand cépage local, planté en gobelet et en faible densité, il est parfois complété par la garnacha pour élaborer les rosés.

La particularité de Toro, est d’avoir su conserver quelques parcelles de très vieilles vignes non greffées, des cépages plantés directement sur leurs propres racines, ainsi que des cépages antérieurs au phylloxéra, plantés avant la moitié du XIXème siècle. Les sols sont profonds, très pauvres avec beaucoup de sable et de galets qui permettent un excellent drainage et qui expliquent la non prolifération du phylloxéra.

Une région qui remplit tous les critères d’un grand terroir, une des plus prometteuses des régions espagnoles productrices de vins.

Je laisserai la conclusion à Luis Guttiérrez, le dégustateur du Wine Advocate, auquel sa dernière dégustation de l’ensemble des Toro, en août 2015 lui a fait écrire que: «La qualité moyenne des vins de Toro est supérieure à ceux de la Ribera del Duero»…

Quinta de la Quietud

Quinta de la Quietud est un petit domaine situé juste au sud de la ville de Toro, perdu entre ses vignes, et dans un environnement tranquille et protégé ; le domaine a été fondé en 1999 par deux autres français, Didier Belondrade et Brigitte Lurton, puis vendu à des investisseurs passionnés qui l’ont confié à Jean-François Hébrard, œnologue bordelais, mais tout droit arrivé du Rhône…

Il s’étend sur 22 hectares, plantés à 98% de Tinta de Toro, 2% de cépages blancs: Albillo, Malvasia, Moscatel, Palomino y Verdejo. La moitié du vignoble est composé de vieilles vignes en gobelet dont les plus âgées dépassent les 80 ans. Jean-François conduit les vignes en viticulture biologique, depuis 2002 les traitant avec des préparations à base de plantes et de minéraux, le rendement global du domaine oscille entre 20 et 40 hl/ha, sans irrigation. Son expérience, une grande diversité de sols sableux et argileux à une altitude de plus de 650 mètres, des vignes franches de pied et des ceps centenaires de tinto fina donnent ici des vins intenses, racés et très élégants.

J’ai bien connu Jean-François, nous avons travaillé ensemble chez Jean-Luc Colombo et ensemble nous avons «débarqué» en Espagne. Il s’est pris de passion pour ce projet et ce vignoble, au point d’abandonner le Rhône. J’avoue que pour ma part, le premier contact avec ces vins ne m’a pas vraiment enthousiasmé, sans doute mon implication était-elle moindre.

jean francois Hébrard

Avec le recul, je sais que pour un palais français, il faut un certain temps et une certaine culture pour comprendre, s’habituer et enfin apprécier les vins espagnols. Ceux de Toro ne sont pas les plus faciles, mais ils peuvent être les plus fascinants. A mon arrivée, en 2001, j’ai eu un peu de mal à participer à l’engouement général pour la star du vignoble, Numanthia; je reconnaissais la singularité de ce vin, sa grande concentration, ses saveurs complexes, sa texture suave, je voulais bien le considérer comme un grand vin, mais de là à m’en régaler… il m’a fallu un certain temps!Bref, je ne comprenais pas bien la décision de Jean-François, lui qui avait conseillé les meilleures syrahs du Rhône; mais la suite m’a prouvé qu’il n’avait pas tort. Il avait changé de registre, certes, mais, il avait su voir le potentiel du terroir, il en est tombé amoureux et a su mettre dans ses vins tout le charme qu’il fallait et dont il est capable. Une chose est certaine, il n’a pas fait de pales copies des vins du Rhône. Il a gardé dans ses vins toute l’authenticité du terroir de Toro, avec juste ce qu’il fallait de noble rusticité.

Les vins du domaine

Les vendanges sont manuelles en cagettes de 20 kg et sélectionnées à la réception

  • Corral de Campanas 2013

100% Tinta de Toro, 9 mois d’élevage, 50% en barriques de chêne américain et 50% en cuve inox avec micro-oxygénation suivi de 9 mois d’affinage en cuve.

Il est élaboré à partir des jeunes vignes du domaine, c’est un vin que je trouve attractif, il est complet sans être puissant, gourmand avec des nuances épicées. Ça n’est pas un vin ennuyeux, et malgré ses 15º d’alcool, il reste frais.

Pour accompagner des tapas, de la charcuterie, des pâtes fraiches, des grillades, un rôti d’agneau, des fromages affinés, n’oubliez pas de le servir à une température de 15/16º.

Le prix public varie de 8,95 à 13 euros.

  • Quinta de Quietud 2011

 100 % Tinta de Toro
Après la vinification, le vin est élevé une vingtaine de mois en barriques dont un tiers seulement sont neuves, un tiers d’un vin et un tiers de deux vins, 70 % de chêne français.

Pour le coup, c’est un Toro, un vin sérieux, avec une grande maturité du fruit, charnu, puissant, mais élégant et surtout, il reste frais et équilibré. Les tannins sont bien intégrés, veloutés, très agréables : Jean-François a su les domestiquer et donner de la personnalité à ce vin.

Même recommandation que pour le précédent, le servir à une température de 15/16º, il accompagnera des viandes rouges bien épaisses, des plats consistants, des ragouts.

Garde environ 5 ans.

Très bon rapport qualité/prix : à partir de 17,90€

  • La Mula de La Quietud 2011

Issu d’une parcelle centenaire, c’est le vin de « garage » de la propriété, il est élevé en barriques neuves de chêne français pendant 20 mois.

La Mula de la Quietud est un vin de style moderne avec une production très limitée, 1200 bouteilles/an. Jean-François le trouve « sexy », je n’irai pas jusque là, nous ne devons pas avoir la même définition de la sexualité, il est vrai que nous n’avons pas le même âge non plus, mais je dirais plutôt que c’est un vin très profond, intense, très typé Toro, avec des tannins murs, soyeux et épicés, des notes balsamiques, il reste élégant et racé et dégage une certaine sensualité.

J’imagine qu’il a voulu répondre à la demande commerciale, et que tout domaine rêve d’avoir dans sa gamme un grand vin, voilà c’est fait, bravo Jean-François!

Même température de service que les précédents, une mise en carafe est préférable si vous le buvez jeune.

Garde environ 10/15 ans.

Prix public: entre 50 /59€.

  • La Dulce Quietud 2008, 0,37 L

C’est un vin doux issu d’un assemblage,  Albillo, Malvasía, Moscatel, Palomino, Verdejo, le premier millésime date de 20002, c’est aussi un vin de production très limitée, étant donné le peu de raisins blancs existants, 2% du vignoble, et ils sont disséminé dans toutes les parcelles, comme le voulait la tradition avant.

Les raisins sèchent à l’air libre pendant 2 mois, après un pressurage doux et lent, le mout fermente longuement pendant environ 6 mois en barriques de chêne français de deux vins. L’élevage en barriques se prolonge pendant un an.
Le résultat est surprenant et même, séduisant, j’aime les notes d’herbes fraiches qui se mélangent avec les touches citriques et fruitées. La douceur au palais est bien équilibrée, beaucoup de personnalité dans cette bouteille, à marier avec un millefeuille, une tarte aux noix….

Prix public: 26,90€

En conclusion, Jean-François aura réussi à hisser ce domaine parmi les meilleurs de l’appellation, il a eu raison de croire en ce terroir, ses vins le démontrent, ils sont maintenant reconnus et cités parmi les plus réussis.

Mais apparemment il lui manquait des blancs dans sa gamme, aussi, il conseille maintenant depuis 4 ou 5 ans un domaine en Galice, Attis, il semble s’en donner à cœur joie avec les Albariños. Nous les garderons pour un prochain voyage.

Hasta pronto, la semaine prochaine je vous parlerai du Dominio del Bendito et d’Alonso del Yerro.

Marie-Louise Banyolsbotellas Quinta de la quietud

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Trois Français à Toro (1ère partie)

  1. Il y déjà quelques années que j’ai visité ce vignoble avec mes élèves adultes et nous avions dégusté une centaine de cuvées au consejo regulador. Certes, ce sont des vins concentrés et riches, mais qui développent un très beau fruité. Pour ceux qui ne connaissent pas, le voyage vaut la peine et si vous avez envie de vous nettoyer la langue, un petit détour par là DO Rueda sera une autre découverte!

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  2. Vous avez raison Rueda n’est pas loin, c’est un très bon complément de voyage. Mais c’est une appellation où l’on peine à trouver de vrais grands vins.

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