Cépages obscurs : le bon travail d’un caviste voyageur

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Rassembler des vins issus de cépages peu ou pas connus pour les proposer au public n’est pas simplement une affaire qu’on pourrait assimiler à une rubrique « cabinet de curiosités » : il contient, potentiellement, le projet d’ouvrir les esprits et d’élargir la gamme des profils gustatifs offerts par les vins. J’ai déjà évoqué, il me semble, le travail fait dans ce domaine par le caviste Soif d’Ailleurs, à Paris. Une dégustation organisée vendredi dernier m’a démontré encore que ce lieu dirigé par Mathieu Wehrung continue à explorer des chemins inconnus de la plupart des amateurs de vins. Je vous conseille une visite si vos pas vous amènent dans ce quartier vivant entre Marais et République

Soif d’Ailleurs
38 rue Pastourelle, 75003 Paris
Téléphone : +33 1 40 29 10 82
Ils ont aussi un site de vente sur l’internet :

 

D’abord, aucun des vins vendus dans cette jolie petite boutique n’est français, ce qui ne suffit pas, bien entendu, à rendre leur sélection intéressante. Il y a en stock quelques classiques, chers ou pas chers, mais devenus incontournables comme le Sauvignon Blanc de Cloudy Bay (Nouvelle Zélande) ou bien les bulles de Miolo (Brésil) dont Soif d’Ailleurs est devenu, en peu de temps, le plus important vendeur dans toute l’Europe. Mais les vins qui m’intéressent le plus sont les autres, ces domaines peu connus ou peu disponibles en France, comme, par exemple, l’excellent Koslovic (cépages terran ou malvasia, Croatie) ou Anselmo Mendes et ses exceptionnels alvarinhos (Portugal).

Certains vins de la gamme sont assez chers, mais jamais d’une manière délirante car les marges sont raisonnables, vu le travail accompli, et on peut y trouver des très bons vins à moins de 20 euros. Cela reste peut-être un poil exclusif si on considère le prix moyen des vins vendus en France, mais ce n’est pas hors de prix pour des choses qu’on aura bien du mal à trouver ailleurs.

La dégustation à laquelle j’ai assisté la semaine dernière a regroupé 9 vins, issus d’autant de cultivars et de 6 pays différents. N’étant pas ampélographie, mais ayant plus de 30 ans d’expérience professionnel dans le vin, je dois avouer que je n’avais entendu parler que deux des ces neuf cépages auparavant, dont le Räuschling, qui va ouvrir le bal de cette petite dégustation que les organisateurs ont intitulé «les cépages rescapés».

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Les vins blancs

R3 Räuschling 2014, AOC Zürichsee, Suisse

(Cépage Räuschling) Prix 45 euros

Notre ami Marc a récemment évoqué ici même ce cépage blanc Räuschling, devenu rare et localisé presque exclusivement de nos jours dans cette partie de la Suisse germanique. Je dis «devenu», car il fut autrefois bien plus répandu, en Suisse, en Allemagne et même en Alsace. L’expansion du Müller-Thurgau, plus facile et plus productif, lui aurait scié les pattes cependant, malgré une présence attestée dans ces régions qui remonte au 16ème siècle. La variété est issue d’un croisement entre le très fertile Gouais Blanc et, soit le Savagnin, soit un membre de la famille des pinots (les versions divergent).

Vin d’abord tendre mais d’une belle vivacité. Assez aromatique et doté d’une longueur agréable, il ferait un vin d’apéritif très plaisant et pourrait bien accompagner des poissons de toutes sortes. Il souffre en revanche de son origine helvète sur le plan du prix.

 

Curil Blanco 2012, (vin hors D.O. de la région d’Alicante, Espagne)

(cépage Trepat Blanc) Prix 20 euros

Cette variété blanche à l’avantage, dans un climat chaud, de produire peu d’alcool : 12% dans ce cas.

Robe profonde, entre or et ambre. Nez étonnant, sur le versant de l’oxydation et qui rappelle le curry. Texture un peu huileuse et notes d’amertume confirment une vinification avec de la macération pelliculaire. Ferme et très long en bouche, c’est un style à part qui plaira aux amateurs de ce genre de vin : on n’est pas tout à fait dans le domaine des vins « oranges », mais ce n’est pas loin.

 

Weingut Umathum, Königlicher Wein 2013, Burgenland, Autriche

(Cépage Lindenblättrige) Prix 23 euros

En réalité ce cépage ne m’était pas totalement inconnu car il s’agit de la variante autrichienne de celui connu sous le nom d’harsévelu en Hongrie. Cela dit, je ne pense pas voir dégusté un pur harsévelu plus d’un fois, tant il est généralement assemblé avec le Furmint, surtout à Tokay. Je connaissais auparavant les vins rouges de cet excellent domiane de Burgenland, qui sont importés depuis un moment en France.

Vin fin, un peu ferme par sa texture, mais délicat par ses saveurs vives et acidulées.

 

Azienda Rivetto, Nascetto borea 2013, Piemonte, Italie

(Cépage Nascetta) Prix 24 euros

Le domaine est situé à Serralunga d’Alba, donc dans l’aire d’appellation du Barolo, mais ce cépage n’est admis dans aucune des DOC ou DOCG du coin.

Beau nez, qui m’a fait penser à de la pomme verte avec des élans citronnés. Fin, savoureux est assez salin. Pourtant la mer n’est pas si proche ! La vivacité domine mais l’équilibre est bien pour ce style de vin.

 

Albet i Noya, Rion 2013, DO Penedes, Espagne

(Cépage inconnu) Prix 25 euros

Bien connu pour ses cavas de haut niveau, ce domaine explore la richesse ampélographique de la Catalogne en élaborant aussi des vins tranquilles. Le producteur n’a pas réussi à identifier cette variété et il a nommé le vin avec le prénom de sa grande mère.

Le nez m’a semblé marqué par un élevage sous bois, mais il est également frais. Cette fraîcheur est encore plus marquée en bouche, et la texture me fait penser à de la craie. Pas mal de précision dans les saveurs, mais cette texture crayeuse assèche un peu le palais en finale. C’est peut-être pinailler que de dire cela car avec un plat je suis sur que ce vin serait très bon.

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Les vins rouges

Hatzidakis Mavrotragano 2013, Santorini, Grèce

(Cépage Mavrotragano) Prix 35 euros

Je connaissais cette île des Cyclades pour son origine volcanique et donc ses sols si particuliers. Je ne connaissais que ses vins blancs remarquables fait avec l’excellent cépage Assyrtiko. Je ne sais pas grand chose sur cette variété rouge.

C’est manifestement un cépage tannique, qui contient aussi, il semblerait, une belle acidité (même si je soupçonne un peu d’ajustement de ce dernier ingrédient dans ce vin). Le fruit est un peu dominé par le double assaut de tannins et d’acidité, mais il est présent. C’est un vin intéressant, qu’on dit « de caractère », mais un peu brut de décoffrage avec de l’amertume en finale et une impression végétale. Trop cher dans ce cas.

 

Podere Gualandi, Foglia Tonda 2012

(Cépage Folia Tonda) Prix 44 euros

Le patron de Soif d’Ailleurs est enthousiaste à propos des vins de ce producteur atypique. Je le suis un peu moins car je les trouve souvent austères et parfois avec des arômes que je qualifie de «déviants». Je les trouve aussi bien trop chers, mais on m’explique que les rendements sont très bas, etc…

A la dégustation, la masse tannique impose sa structure, renforcé par une acidité importante et à peine rendu harmonieux par un peu de fruit. Beaucoup d’austérité mais, en contrepartie, une très belle longueur. Equilibré quand-même, c’est un vin très particulier et je serais curieux de voir son évolution. Pour l’instant on ne peut le conseiller qu’avec un plat salé pour amadouer ses tannins.

 

Bodegas Pablo Menguante, Vidalello 2011, DO Carinena, Espagne

(Cépage Vidadello) Prix 19 euros

Cette appellation aragonaise qui porte le nom d’une variété chère à Michel Smith n’a, curieusement, que très peu du cépage éponyme. Les vignes de ce vin sont franches de pied, mais je n’en sais pas plus.

Un beau nez qui a de l’intensité et de la profondeur dans ses arômes fruités, avec juste une patine raisonnable du à son élevage. Le bois est aussi perceptible en bouche, et les tannins sont fermes et un peu asséchants en finale. Cette finale laisse aussi percevoir de jolis arômes de cerise amère. Bon vin d’un prix abordable, qui peut bien se comporter à table avec des plats de viandes ou en sauce, à cause du sel.

 

Likya Acikara 2014, Lycie, Turquie

(Cépage Acikara) Prix 24 euros

Je ne sais rien de ce cépage qui fait partie de la vaste réserve ampélographique de la Turquie. Le vignoble est planté sur un sol très calcaire.

La robe est très sombre et violacé mais il ne s’agit pas d’un cépage teinturier. Beau nez qui évoque la cerise noire. C’est un très joli vin, assez peu tannique mais très frais et, en même temps, doté d’un alcool relativement puissant. Sa vivacité l’aide dans l’équilibre et le vin est net et très bien fait. J’aime ce vin qui me fait voyager.

 

Conclusion

Quand il s’agit du vin (et de bien d’autres choses), le voyage dans l’espace implique inévitablement des croisements avec le voyage dans le temps. Je sais bien qu’il ne suffit pas d’être différent pour être « bon », mais comme c’est agréable (et probablement très utile) d’explorer ces morceaux du riche patrimoine botanique de la vigne et ses produits. Pourvu que, dans les pays à la réglementation viticole cadenassée comme la France, on sache apprendre et piocher dans ce réservoir ampélographique profond et, il me semble, si mal exploitée.

 

David Cobbold

2 réflexions sur “Cépages obscurs : le bon travail d’un caviste voyageur

  1. nico

    salut
    je confirme : le dernier vin, de cépage acikara, est super ! très imposant en bouche mais reste fluide, et zéro « défaut ».

    J'aime

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