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Les vins grecs… et moi

2 Commentaires

Le billet de David, ce lundi, m’a ramené une vingtaine d’années en arrière.

De retour d’un voyage à Athènes, vers la fin des années 90, j’avais pris fait et cause pour les vins grecs, allant jusqu’à monter, avec l’aide de l’HEPO – l’office d’exportation des produits grecs, une dégustation commentée pour un grand club oenophile, dans la Flandre profonde.

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C’est que moi aussi, David, je m’enthousiasmais pour la diversité des cépages et des terroirs grecs – un pays montagneux où quelques kilomètres suffisent à changer d’influence climatique, voire de pratiques culturales et d’encépagement. Quelques appellations avaient particulièrement attiré mon attention, comme Mantinia (en blanc) et Néméa (en rouge), dans le Péloponnèse ; et puis Naoussa, en Macédoine. Sans oublier Santorin, du côté des vins doux. Et comme toi, David, j’étais tombé en arrêt devant les robolas de Gentilini, sur l’île de Céphalonie.

Mon public semblait conquis. J’avais expliqué, raconté, argumenté, bien sûr (avec plus de 3000 ans d’histoire du vin en Grèce, il y avait de quoi faire!), mais surtout, les vins avaient parlé pour moi. Je les imaginais déjà trouvant leur place sur les tables des Belges – car quoi, outre leur qualité intrinsèque, et mes modestes efforts, ils bénéficiaient aussi de l’attrait touristique et culturel de la Grèce, sans oublier la bonne implantation de la restauration grecque à l’étranger.

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Bon nombre de terroirs de la Grèce antique abritent toujours la vigne aujourd’hui (document Wine Folly)

Vingt ans plus tard, cependant, force est de déchanter; la courbe des ventes de vins grecs en Belgique est plus plate que la plaine de Marathon.

Pire: la patrie de Dionysos et d’Hippocrate ne compte toujours pas parmi les 10 premiers fournisseurs de vin au pays de Tintin. Ses vins passent même carrément sous le radar. Dans le même temps, pourtant, on a vu apparaître, puis s’établir sur le marché certaines origines dont bon nombre de Belges ne soupçonnaient même pas qu’elles étaient productrices de vin ; la Bulgarie, d’abord ; le Chili, ensuite; puis l’Australie, l’Argentine, l’Afrique du Sud…

Bulgare… et international

Le cas de la Bulgarie est intéressant : c’est dès la chute du mur que les Bulgares, fournisseurs attitrés du bloc communiste, s’intéressent au monde occidental, et particulièrement à la Belgique, marché ouvert, prospère et relativement proche.

De la Bulgarie, malgré sa proximité géographique, on pourrait dire qu’elle est tout ce que la Grèce n’est pas, en termes viticoles. Pour l’exportation, en tout cas. En effet, elle a tout misé sur le «consumer-oriented» : elle ne cherche pas à vendre des terroirs ou des spécialités (inconnues, de toute façon), mais des vins de cépages internationaux. Vous aimez le chardonnay boisé ? Khan Krum en fait. Vous aimez le merlot bien mûr ? Haskovo en a. Et vous en livre plus vite que le temps de dire Melnik ou Mavrud (deux cépages autochtones dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler) ; ou même, plus vite que le temps de vous expliquer où se trouvent Svishtov, Rousse et Iambol par rapport à Preslav.

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Le secret des vignes bulgares…

Bref, sans qu’on les attende, et sans autre marque que leur origine nationale (le pays ne comptait à l’époque que des coopératives d’Etat), mais avec des prix très tirés, et un peu d’affichage, les Bulgares ont fait leur trou en Belgique.

Le développement des autres pays cités, Australie, Chili, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, lui, s’est fait un peu plus tard, à partir de 1995. Et s’il est surtout dû à la force de grandes marques (Penfold’s, Jacob’s Creek, Santa Rita, Bovlei, Cloudy Bay…), il s’est également appuyé sur les grands cépages internationaux.

Comme si, dans sa recherche d’exotisme, le consommateur avait besoin d’un élément familier, rassurant.

Une question de positionnement? Ou de motivation?

Et la Grèce, dans tout ça? Bien sûr, parler de vins à l’échelle d’un pays a quelque chose de diablement réducteur: dire qu’on aime les vins grecs, c’est  à peut près aussi bête que de dire « j’aime la cuisine italienne » ou « j’adore le cinéma américain ». Lesquels, au fait?

Toujours est-il que la production grecque est très atomisée, en termes de nombre d’exploitations comme en termes de cépages, et donc de types de vins; et cela ne favorise sans doute pas ses exportations. Quelques grands groupes, comme Tsantali, Boutari ou Achaia Clauss sont un peu les arbres qui cachent la forêt.

En Belgique, la visibilité des vins grecs reste faible. Les louables efforts de la maison Canette, à Bruxelles, qui propose notamment les excellents produits d’Hatzimichalis, ou encore ceux de Tselepos ou de Skouras, sans oublier ceux de la vaillante coopérative de Nemea, ne suffisent pas à compenser le peu d’intérêt affiché par la restauration «mainstream», la grande distribution et les cavistes: il n’y a tout simplement pas de demande, alors pourquoi prendre un risque? D’autant qu’en 20 ans, je ne crois pas avoir jamais vu une annonce, une affiche, sans parler d’une campagne télé ou radio, pour un vin ou une appellation de vins grecs en Belgique. En grande distribution, leur présence est tellement discrète (et dispersée) qu’elle est pratiquement invisible: il faut vraiment les chercher. Ainsi, chez Carrefour Market, hier, je n’ai trouvé que deux rouges (un Nemea et un Naoussa) et un Retsina. A titre de comparaison, le même rayon abritait trois rouges et deux blancs bulgares (tous issus de cépages internationaux).

IMG_8548L’offre de rouges grecs de Carrefour Market en Belgique: deux vins (Photo (c) H. Lalau 2016).

IMG_8558Et son offre de blanc: un Retsina (Photo (c) H. Lalau 2016).

Pourtant, les vins grecs n’ont sans doute jamais été aussi bons; grâce à ma consoeur Maria Tzitzi, et au Concours International des Vins & Spiritueux de Thessalonique, j’ai pu bénéficier l’an dernier d’une belle piqûre de rappel; non seulement j’ai pu découvrir de nouvelles régions  (la Crète et la Macédoine centrale), mais aussi de nouveaux types de vins porteurs d’avenir, à mon sens; ceux issus de la malagousia, notamment, mais aussi ceux qui assemblent intelligemment les plants locaux à des plants internationaux, surtout le grenache et la syrah (n’ai-je pas écrit un jour que les cépages sont à tout le monde?). J’ai même pu déguster de très bons retsinas – un produit sous-évalué, parce que trop souvent représenté chez nous par des qualités médiocres – mais on pourrait dire la même chose des madères ou des fendants du Valais… et j’en passe…

SAQ GRECELes Québécois semblent plus gâtés que les Belges en matière de vins grecs…

Tout ça incite bien sûr à la modestie : il ne suffit pas d’écrire que les vins sont bons pour convaincre les importateurs d’importer, ni même, les exportateurs d’exporter – car paradoxalement, certains vignerons grecs sont bien plus attirés par les marchés canadien, américain ou même australien que par la Belgique; peut-être à cause des fortes communautés grecques implantées dans ces pays; ils semblent d’ailleurs y avoir un succès plus rapide (ceci expliquant cela, sans doute: leur réussite est sans doute à la mesure de leur motivation). A titre de comparaison, la SAQ, au Québec, propose 73 vins grecs à son assortiment.

Et maintenant, trêve de palabres, quelques vins pour illustrer la variété et la qualité de la production grecque.

Karavitakis Liastos

Près de Chania, en Crète, la maison Karavitakis, qui produit également d’excellents vins secs, perpétue la tradition (byzantine, dit-on) du Romaiko avec sa cuvée Liastos. Robe sombre, un joli nez de noix et d’abricot sec, une bouche très dense, pleine d’impressions subtiles – épices, cerises à l’alcool, toffee… ce vin est digne d’un poème, que dis-je, d’une odyssée homérique… car il n’en finit pas.IMG_5628

En Grèce, les ilots de vignes partagent souvent la terre avec les agrumes, les oliviers, les cactus… ou les montagnes.

Et tout ça fait d’excellents petIts terroirs… pas  toujours faciles à expliquer! (Photo (c) H. Lalau 2015)

Pavlidis Assyrtiko Drama 2013

Rien de dramatique dans ce vin de Drama – une IGP grecque, signé Pavlidis. Mais de l’Assyrtiko, variété originaire de Santorin, qui a essaimé en Grèce continentale. En général, sur l’île, il présente des notes fumées, presque animales, sauvages, doublées d’une bonne vivacité, de nuances salines et d’une impression presque tannique. Mais à Drama, au nord de la Macédoine grecque, l’Assyrtiko est souvent un peu plus policé. Celui-ci présente de jolies notes d’agrumes, une avant bouche plutôt souple, avec cependant un je ne sais quoi de pointu, d’espiègle.

Argyros Estate Vinsanto 1998

La cave Argyros a été fondée en 1903. Son terroir: Santorin, île volcanique; entre 35 et 150 m au dessus de la mer.
Les cépages? Assyrtiko, assurément, complété d’un peu d’Athiri et d’Aidani. Trois cépages blancs locaux, donc. A noter que certaines vignes franc de pied auraient plus de 150 ans.
Le mode d’élaboration: du passerillage, d’abord, et puis un peu d’élevage en barrique. 12 ans. La robe? Brun orangé (je pense au Moscatel de Setubal).
Les arômes? Des raisins secs (de Corinthe ou de Smyrne), des figues séchées, du caramel, du miel, de la cannelle, du poivre et des zestes d’agrumes.
L’impression générale? D’abord, on croit avoir affaire à une sorte de nectar des dieux grecs, légèrement émollient; mais ce n’est qu’une entrée en matière; ce vin est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, ce qui maintient l’intérêt des papilles. Les épices et la petite pointe d’acidité  apportent le surcroît de fraîcheur qui sauve l’ensemble. La finale est saline – ne sommes nous pas sur une île? Que dis-je, un volcan entouré d’eau.

Diamantakis Diamantopetra 2012

Cette excellente maison du centre de la Crète a fait le choix d’assembler un cépage dit international, la Syrah, à un régional de l’étape, la Mandilaria. Très bon choix, car la carrure de l’un épaule la finesse de l’autre. La robe est très sombre, le nez épicé, plein d’herbes du maquis (basilic, sauge, immortelle); la bouche nous offre des tannins très fins, très suaves, mais aussi beaucoup de fraîcheur ; le bois est très bien fondu.

Hervé LalauIMG_1377

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Les vins grecs… et moi

  1. Merci Hervé, tu dis juste et cette absence d’intérêt est assez incompréhensible. Il y a un grande manque d’ouverture d’esprit chez trop (la majorité ?) de consommateurs français et, semble-t-il, belges. Et changer les habitudes prends beaucoup de temps.
    Mais nous allons continuer à perler des vins que nous aimons, d’où qu’ils viennent.

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  2. Pingback: Découvertes en Grèce (2/2) | Les 5 du Vin

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