Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Croque Michotte 2012: beau vin, tout simplement

4 Commentaires

Quand j’ai appris que le recours en annulation du classement de Saint Emilion avait été rejeté, il y a quelques semaines, j’ai immédiatement demandé à l’un des exclus – le Château Croque Michotte, en l’occurrence, une bouteille d’un de ses meilleurs millésimes récents. Lucile Carle (que je n’ai jamais rencontrée, ni son père, d’ailleurs), m’a obligeamment envoyé son 2012.

Mon idée de départ était d’organiser une dégustation à l’aveugle de Grands Crus Classés de Saint-Emilion de ce millésime, dans laquelle j’aurais subrepticement glissé Croque Michotte; j’aurais ainsi pu juger par moi-même de l’importance de facteurs comme l’oenotourisme dans le classement de Saint Emilion – oui, par l’absurde: en supposant que Croque Michotte se révèle égal ou supérieur aux autres dans la dégustation, il aurait été manifeste que les autres éléments pris en considération dans le classement étaient ridiculement superflus.

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Mais j’ai changé d’idée. D’abord, parce que c’est parfaitement inutile: le fait de savoir si le château est bien équipé pour recevoir des dégustateurs, par exemple, est objectivement étranger à la qualité du vin; par ailleurs, cela n’intéresse en rien les clients japonais, américains, russes ou chinois qui ne viendront probablement jamais sur place. Nul besoin de déguster pour le prouver.

Mais aussi, et surtout, parce qu’organiser une telle dégustation, même pour contester ce classement, reviendrait quand même à le prendre en compte.
Or, ce ne sont pas les résultats du classement de 2012, ni les errements supposés ou avérés de sa commission, ni son parti-pris, qui me dérangent le plus – même si ils me dérangent, c’est vrai. C’est le concept même du classement.

Personne n’a à imposer au consommateur de croire qu’un vin est grand ou pas, officiellement grand. Il doit pouvoir se faire son opinion lui-même.

Un producteur peut dire « Cette année, je suis particulièrement fier de mon vin ». Un critique peut dire « Je l’ai apprécié, et voici pourquoi ». Un négociant peut dire « Je l’ai bien vendu »; mais aucune institution, syndicat, commission ou comité ad hoc ne devrait avoir le droit de juger qu’un vin (qui porte de toute façon déjà l’appellation, ce qui, on le suppose, garantit qu’il respecte autant que les autres les conditions objectives de son authenticité), appartient ou non à une prétendue élite.

Je note d’ailleurs que la notion de cru repose théoriquement sur la parcelle, unité de production – cf les Premiers Crus et Grands Crus de Bourgogne. Classer des Grands Crus, et écarter certains du classement, cela revient à dire que certains Grands Crus n’en sont pas. C’est incohérent par rapport avec la définition même.

Mais faut-il chercher une logique, un sens profond, un socle rationnel à ce qui n’est en définitive qu’une opération de promotion commerciale? Sans doute pas.

Et pour tout ce qui précède, je me bornerai à vous dire que, pour moi, Croque Michotte 2012 est un excellent vin; très bordelais dans l’esprit – pas d’esbroufe, pas de sur-extraction, un boisé élégamment dosé, de la finesse. La classe d’un grand classique. De la longueur, aussi, sans aucune vulgarité.

Et si son absence dans le classement de 2012 est une honte – et c’est une honte – c’est une raison de plus d’en parler, et surtout d’en boire. De rejeter les a priori – qu’ils soient officialisés ou pas. N’est-ce pas notre devoir et notre fierté, d’ailleurs, à nous autres journalistes du vin, de ne pas nous laisser influencer par la notoriété, le prestige, les honneurs ou les classements (n’est-ce pas Michel?), et de nous préoccuper du contenu?

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “Croque Michotte 2012: beau vin, tout simplement

  1. On sait depuis des lustres que le véritable classement, avec l’exemple permanent du 1855, ce sont les valeurs des vins sur le marché quand bien même un vin classé bénéficie d’un petit avantage (comme le mot « château » auprès de la clientèle asiatique).
    Mais les classements restent un « plus » lors des transactions de vente des propriétés. Cela aussi est assez incontestable. Bref : plus important pour le propriétaire que pour le consommateur.
    Ceci dit, comme les recours peuvent aller jusqu’à la cour européenne, ce sera à St Emilion très probablement la dernière tentative de classement … s’il est confirmé !
    Par ailleurs, il est évident que Croque-Michotte est capable de montrer avec de vieux ou jeunes millésimes, à quel point il peut porter haut !

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  2. J’ai eu la chance de déguster plusieurs millésimes sur les 20 dernières années. La qualité est toujours au rendez-vous. Ce n’est pas exhubérant mais un réel plaisir. Il faut encourager ces vignerons et aussi leurs engagements.

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  3. Ne pas confondre pas l’appellation qui est « saint-émilion grand cru, qui est pratiquement l’AOC standard dans cette région (pratiquement on ne trouve plus de vin ayant la simple mention « appellation saint-émilion »), et un classement qui n’est pas une AOC mais une initiative de divers opérateurs où il y a essentiellement :

    – grand cru classé
    – premier grand cru classé (PGCC) avec deux catégories : « A » et « B »

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  4. Beaucoup de lecteurs pour ce billet (merci!) mais peu de commentaires.

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