Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

10 Commentaires

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

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Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

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Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

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Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

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Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

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Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

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Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

10 réflexions sur “Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

  1. Bonsoir david.
    Super article commed’hab.Pour nous durant un recent voyage a Colmar le Pinot Noir la part des Anges de Gillinger a été la plus belle surprise et meilleur vins de ces 2 jours.Nous avons achete une bouteille et elle s’averais être divin sur un ChateauBriand, maintenant notre prochaine objectif quand nous serons en Alsace sera de visite ce brillant vignerons et achete une caisse de 6 cette fois ci.Message perso repose en paix Etienne Hugel!!!

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  2. Encore une fois un très beau travail de vrai journaliste du vin. Une référence. Parfaitement en phase avec le commentaire sur Muré : la référence.
    Ceci dit, plutôt que de les comparer éventuellement avec la Bourgogne, il est assez fascinant de les comparer avec les voisins tout proches, de l’autre côté du Rhin, en Allemagne : Martin Wassmer, Huber et autres Keller. Là, on est encore – ce n’est qu’un avis – au-dessus des alsaciens eu égard à une certaine complexité aromatique. Si tu passes à Bordeaux, mon fiston te fait goûter ces petites merveilles. Appelle.

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  3. Merci Mathieu. Nous n’avions pas le vin de Gillinger dans notre série, malheureusement. Bien d’accord avec vous pour Etienne Hugel, un homme plein de vie et d’enthousiasme. Sa mort m’a choqué.

    Merci aussi à François et tu as raison à propos des PN d’Allemagne qui feraient des points de comparaison plus pertinents que ceux de la Bourgogne.

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  4. Super article ! On peux seulement émettre un bémol car les millésimes n’étant pas les mêmes pour la dégustation, difficile d’effectuer une vrai comparaison. Surtout que certains vins sont fait d’une telle façon qu’ils demandedes années de garde pour être dégusté comme il le faut (Deiss notamment).

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  5. Votre remarque est juste. Nous avons du faire avec les vins qui nous ont été envoyé. Je signale quand-même que le vin de Deiss avait plus de bouteille que la plupart, étant un 2012. Mais il ne sentait pas bon du tout et était déplaisant au palais, même après aération. Un accident de bouteille ? Possible, mais ce n’était pas du TCA. Il était dégusté à l’aveugle en tout cas et d’autres utilisaient le même type de flacon lourd.

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    • Pas de problème je n’ai pas d’action chez Deiss, bien que j’avoue adoré beaucoup de ces blancs. Je me posais juste la question de : Comment jugé un Pinot Noir et un producteur sur une seule cuvée, un seul millésime, et pas forcément à maturité ? Les différents vignerons ne vinifiant pas tous de la même façon et dans le même but leur pinot noir.

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  6. Merci pour ce bel article très érudit avec un bel éventail de dégustation. Le pinot noir se prête à des créations constantes, comme en témoigne le dernier Pinot Noir Barrique de chez Fend à Marlenheim, à découvrir ici > http://www.vuparici.fr/domaine-fend-pinot-noir-barriques-steinklotz/

    Aimé par 2 people

  7. De 1969 à 2008 les surfaces plantées en Pinot Noir en Alsace ont été multipliées par 7,6. De 2008 à 2015, ces surfaces ont continué d’augmenter, plus modestement, de 100 ha, elles représentent aujourd’hui un total de 1611 ha.

    Sur la production d’environ 99.000 hl issue du cépage Pinot Noir, il y a effectivement seulement 12.000 hl qui sont destinées aux vins rouges, le volume restant se répartissant pratiquement par moitié entre Pinot Noir rosé et Crémant rosé.

    Le Pinot Noir devrait pouvoir intégrer l’appellation Grand Cru dans quelques temps, les dossiers du Vorbourg, du Hengst et du Kirchberg de Barr étant semble t-il en bonne voie d’avancement.

    Un seul Pinot Noir du Bas-Rhin dégusté, c’est dommage car il y a une très belle production en rouge sur ce secteur.

    Deiss, dans les « flop », assez curieux tout de même.

    P

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  8. Merci Philippe pour ces précisions. Les chiffres qui m’ont été fournis par le CIVA s’arrêtent en 2014 et indiquent 1604 hectares au total pour le Pinot Noir. En 2005, ce chiffre était de 1454, ce qui représente une augmentation bien moins rapide qu’au niveau mondial. Je serai heureux de voir ce cépage accéder au statut de Grand Cru. Les accidents ou baisses de régime arrivent, y compris chez Deiss. Une dégustation à l’aveugle est souvent un révélateur de ce genre de chose.

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  9. Très beau souvenir du Burlenberg 1997 de Deiss …

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