Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

VSIGP (4): Vin de France, ah la belle farce !

14 Commentaires

Volontairement provocateur, mon titre ? J’assume. Eh bien oui, quoi: pourquoi cacher l’origine d’un vin alors qu’il suffit de (bien) lire l’étiquette (ou la contre) dans ses détails les plus reclus pour tomber sur l’adresse quasi complète du vigneron metteur en bouteilles ? Pour peu que l’on ait quelques notions de géographie associées à une bonne connaissance de nos départements, et que l’on sache manipuler un instrument comme Google, on saura automatiquement la plupart du temps d’où vient le vin et l’on peut donc sans mal lui donner un semblant d’identité, voire même une origine réelle. Enfin, moi, c’est comme cela que je vois le problème Vin de France, si problème il y a.

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Dans l’exil de mon Midi, d’où j’exerce mes talents de dégustateur en herbe depuis pas mal d’années, les vignerons se servent de cette dénomination (non, ce n’est pas une appellation d’origine contrôlée ou protégée) pour deux raisons principales, même s’il y en a probablement d’autres comme ont su le souligner avec talent mes prédécesseurs qui se sont plus volontiers attardés sur les marques commerciales. Deux raisons donc. D’une part parce que ça permet à mes amis vignerons de faire ce qu’ils ont envie de faire, de s’éclater sans avoir – en dehors de l’État et de sa cohorte de fonctionnaires – de comptes à rendre à personne d’autre que le consommateur ; d’autre part parce que les initiateurs (viticulteurs) des IGP ou AOP qui sévissent sur leur territoire bien (ou pas trop mal) délimités sont trop cons ou trop absents pour avoir remarqué qu’un cépage, quand bien même fut-il local et de mauvaise réputation, pouvait avoir son mot à dire dans le territoire qui abrite les vignes. Qu’il pouvait aussi plaire à un certain public.

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Oui, je sais, je m’énerve inutilement. Et ce n’est pas bien à mon âge ! Vous savez que je ne pense pas une seconde ce que je couche sur écran. Tous les vignerons (ou viticulteurs) ne sont pas cons à ce point et j’en connais même qui, en coopérative, alimentent des cuvées Vin de France. Alors je vais enfoncer le clou de manière plus explicite. Pour aller plus encore dans le sens de la connerie ambiante, je vais vous sortir quelques vins de France, mais des vins bien chez moi, donc du Languedoc et du Roussillon réunis. Des vins qui, n’en déplaisent à certains, affichent leurs origines de manière discrète, mais des vins qui pourtant sentent bon leur pays.

Par ici, dans le Sud où l’on s’éclate en dehors des AOP, aucun problème pour  trouver un Vin de France : presque chaque vigneron digne de ce nom a le sien ! Par exemple, une appellation majeure est disponible près de chez moi, Côtes du Roussillon, idem à côté avec l’AOP Languedoc. Des ex Vin de Pays aussi comme les IGP Côtes Catalanes ou Pays d’Oc. Mais qu’à cela ne tienne, avec les mêmes cépages (ou presque) les vignerons autochtones ou expatriés qui ont quelque chose à démontrer préfèrent la liberté que leur offre la mention Vin de France. On peut rire, déconner ou faire dans le sérieux, mais beaucoup me disent qu’ils choisissent la facilité qu’offre cette mention. À l’instar de Stéphane Morin, ce vigneron nature découvert récemment pour alimenter ma défunte rubrique Carignan Story mais que vous pouvez retrouver ICI. Lui a choisi de ne vinifier qu’en Vin de France histoire de moins se compliquer la vie.

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Afin de jouer le jeu, je vous livre ci-dessous mes préférés de la catégorie Vin de France du moment. Il y en a des tonnes d’autres. Vous tombez bien, car je déménage ma cave dans laquelle je fais de belles trouvailles. C’est utile parfois de revoir après quelques années un vin que l’on a aimé. Rassurez-vous, je les ai goûtés récemment et je vous les restitue avec non seulement le nom du domaine, de sa cuvée, son prix de vente, son site internet (lorsqu’il y en a) et le pays d’où il vient. Ben oui, car si on la cherche bien, on trouve l’origine ! Pour certains, ça évitera d’avoir à lire l’étiquette !

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-Vin de Table de France (du Roussillon) 2005, Syrah, Domaine Sarda-Malet. 40 € le magnum départ cave. 

À l’époque, l’annonce du millésime étant interdite dans cette catégorie de vin devenue Vin de France, Jérôme Malet s’était contenté d’un mystérieux chiffre « 5 » pour informer les suiveurs de ce domaine qu’il mettait dans la confidence. Sans filtration ni collage, jovial au possible, chaleureux et exubérant, j’avais complètement oublié que ce vin était le fruit d’une syrah de sélection massale (prélevée si mes souvenirs sont bons chez Gérard Chave) choisie par Max, le père de Jérôme. Tellement joyeux qu’au départ je partais allégrement sur une parcelle de vaillants vieux grenaches comme le domaine en possède encore, du moins je l’espère. Un vin d’autant plus éblouissant si on prend la peine de le boire frais (15°) sur un petit gibier, par exemple. Hélas, il n’est plus vinifié par le domaine qui, sagement, a conservé quelques flacons en format magnum dans les millésimes 2004, 2005 et 2007. Téléphoner le matin au 04 68 56 47 60 pour avoir la chance d’en obtenir.

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-Vin de France (des Corbières) 2014, Grenache gris, Domaine des 2 Ânes. 17 € départ cave.

À quoi ça sert un Vin de France ? À montrer par exemple qu’un cépage méprisé lors de mes premiers passages dans la région à la fin des années 80 a vraiment quelque chose à dire et qu’il est capable de revivre en beauté, notamment non loin du littoral. Et puisque à l’époque l’appellation n’en avait rien à cirer – ah, si elle avait pu mettre du Sauvignon ! – il reste un espoir aujourd’hui de montrer les capacités de ce cépage en le vinifiant pour lui-même en Vin de France (des Corbières). Immensément puissant, certes, dense aussi, et pourtant tout en structure avec une élégance non feinte, c’est un blanc de grande table. Cherchez vite des queues de lotte poêlées et quelques câpres pour l’accompagner !

Etiquette L'Aramon

-Vin de France (des Terrasses du Larzac) 2015, Aramon, Domaine de La Croix Chaptal. 5,50 €, départ cave.

De par sa robe claire et sa facilité à s’écluser (un flacon bu à deux en moins de 15 minutes !), voilà un vin qui ferait une forte concurrence au rosé, tant il fait des merveilles dans le registre de l’accessibilité. Peu cher, léger et fruité, désaltérant qui plus est tout en étant capable de tenir sur une entrée de légumes crus et de pâté de tête, cela n’a rien de déshonorant même si pour certains cela frise l’incongruité. Alors, foncez sans attendre ! On trouve encore de ces petits vins de récré dans le Midi (ici, bien au nord de Montpellier), parfois même vinifiés à partir d’un cépage emblématique de l’histoire du Languedoc tel que le sieur Aramon ici présent. Jadis occupant 150.00 ha et capable de production de masse, aujourd’hui honni et considéré comme roupie de sansonnet, il revient de temps en temps par la grâce de Charles-Walter Pacaud, un vigneron sage et avisé qui, appelant ses vieilles vignes à la rescousse (vendangées à la main), a compris tout l’intérêt de ce jus qui se boit sans soif. Bravo et merci Charles !

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-Vin de France (du Minervois) 2011, Pinot Noir, Domaine Pierre Cros.  12 € départ cave.

Pierre Cros, prononcez « crosse », n’est pas du genre à écouter les injonctions des uns et des autres : Piquepoul, Alicante, Aramon, Carignan, Cinsault, il n’a gardé que les meilleurs pieds de son Minervois natal ajoutant une collection d’autres cépages plantés par curiosité et par amour. C’est le cas du Pinot noir (un peu plus d’un demi hectare) bu ici à température plutôt fraîche (15°) sur une pintade qui exprimait une sorte de gourmandise contenue avec des tannins souples et doucereux. Pour les curieux, il y a aussi du Merlot, du Nebbiolo et même du Touriga Nacional ! Plus en vente, c’était juste pour la forme. .. mais il reste du 2015 vinifié différemment et embouteillé en flûte alsacienne ! On a le droit de s’amuser, non ?

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

14 réflexions sur “VSIGP (4): Vin de France, ah la belle farce !

  1. De beaux exemples de cette liberté de réfléchir et de faire qu’offre la catégorie Vin de France.
    Je me permets juste de corriger un point que tu soulèves au début de ton article et qui a donné naissance à ton titre. Il ne suffit pas de bien lire le bas d’une des étiquettes pour connaître l’origine géographique du (ou des) vin(s) dans le flacon. On y découvre certes le lieux de la mise en bouteille mais il est tout à fait autorisé (et souvent employé dans la catégorie) de transporter des vins de la Gascogne et/ou du Midi pour les assembler avec d’autres de la Loire, par exemple. Dans mon article, j’ai mentionné un bon vin de Cabernet Sauvignon, dont l’étiquette désigne le département 21 comme lieu de mise en bouteille. Cela m’étonnerait fort que ce vin vienne de la Côte d’Or! Je crois que seules l’Alsace et la Champagne interdisent cette pratique.

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    • Merci David de cette juste remarque qui est surtout valable à mon avis pour les vins de grossistes, de négociants, ces vins que l’on retrouve en France dans les grandes et moyennes surfaces. Mais je suis persuadé que 95% des vins estampillés Vin de France vendus chez les cavistes, par exemple, sont très facilement identifiables. En d’autres termes, pour ce qui est des vignerons, plus personne ne se cache sous le vocable Vin de France. Au contraire, cette mention est un moyen de s’exposer encore plus. Quand on a des informations telles que celles qui figuraient déjà il y a dix ans sur la contre-étiquette de Jérôme Malet, et qu’en plus on peut faire des recherches sur Internet, l’origine du vin ne fait plus aucun doute.

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  2. C’est exact Michel. Mais ces vins-là, issus d’assemblages plus ou moins larges et destinés à une distribution très large, y compris à l’export représentent 95% des volumes de la catégorie, je pense.

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  3. Hasard du calendrier, j’ai pu déguster plusieurs vins de La Croix Chaptal, notamment deux Clairettes du Languedoc – dont un superbe rancio – que je te recommande. J’avais connu Charles Pacaud lorsqu’il travaillait aux Salins du Midi, avant son installation comme vigneron. J’ai eu un grand plaisir à le retrouver, et à constater qu’il ne sait pas seulement parler du vin, mais qu’il sait bien en faire…

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  4. Bien, bien…. Si cette chronique n’existait pas il faudrait l’inventer!!!
    En effet, dans la série Vins de France, il y a les « Je fais ce que je veux sans m’emmerder avec les contraintes réglementaires ». Merci Michel, c’était normal que cette précision et les exemples viennent de toi.
    On n’échappe pas au fait que le vin, qui contient de l’alcool, ait une cadre réglementé et précis. Comment faire autrement?
    Reconnais que, dans tes exemples, les vignerons prennent la peine d’expliquer leur cuvée et son origine (pas forcément géographique). Argument singulier qui ne devrait pas être nécessaire pour les appellations, si elles étaient totalement respecter dans leurs cahiers des charges.
    Pour mettre de l’eau au moulin, que penser de l’appellation Vin de France par rapport à l’Espagne ou l’Australie voire la Chine. C’est pas un peu une origine géographique la France?

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  5. Oui Nadine, bien sûr que la France est une origine géographique et surtout vue de loin. Du temps où je voyageais souvent en Asie pour parler du vin, je demandais parfois aux personnes dans mon auditoire à quoi ils pensaient quand je citais le mot France. En notoriété spontanée, La Tour Eiffel venait en première place, et systématiquement, la mode et le parfum en deuxième, et le vin et le cognac en troisième. La gastronomie française, en revanche, était nulle part. Le seul pays européen noté par les Asiatiques pour sa gastronomie étant l’Italie.

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  6. Pour compléter la liste des motivations des revendications en VSIG , il existe une motivation souvent inavouée, mais pourtant réelle, pour les vignerons en cave particulière, de vouloir éviter le passage en commission d’agrément , soit IGP, soit AOP. Il est exceptionnel, en commission d’agrément de trouver des vins avec des défauts de fond. Par contre , pour acheter de temps en temps des vins bio ou nature, il n’est pas rare que je découvre des vins présentant de graves imperfections, et ma réflexion est la suivante: « ils ne seraient pas passés en agrément ».
    Aussi je pense que le système des appellations est est un garde fou pour les producteurs et une garantie de qualité pour les consommateurs.

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  7. A la question posée aux Français « citez un plat de gastronomie », la réponse spontanée est « la pizza », De là à dire que l’Italie est le champion du monde de la gastronomie, il n’y a qu’une olive!!

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    • Tu ne crois donc pas dans le repas gastronomique français, patrimoine de l’humanité . Ce patrimoine ne serait-il déjà plus que de l’histoire?

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      • En effet, la reconnaissance par l’UNESCO, le placerait facilement au rang des musées. Avec tout ce que ça représente de passé. Histoire et Valeur.
        Même si je suis ravie de ce classement pour ce qu’il représente, je doute que ça actualise la valeur actuelle du repas à la française.

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  8. J’en reviens au vin et laisse les Français de côté avec leur couscous ou leur pizza. J’envisage un instant les choses autrement. Voyons voir : quels sont les noms de vins français qui retiennent le plus l’attention des amateurs étrangers, c’est-à-dire déjà « éduqués » au vin? Réponse: Champagne, Chablis, Bourgogne, Bordeaux, Châteauneuf-du-Pape, Provence… Faire du Vin de France est un moyen de sortir de ces noms qui brillent comme des pépites. Notamment pour ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir profiter de ces AOP prestigieuses et séduisantes sur le plan financier. Alors, quand on est paumé dans un vaste pays, le Languedoc et le Roussillon en l’occurrence, qu’après avoir subi la condamnation des cépages identitaires (carignan, cinsault) et que le Minervois et les Corbières, sans oublier les Côtes du Roussillon et le Languedoc ont du mal à exister et à prospérer, il ne faut pas s’offusquer qu’un jeune vigneron cherche à s’exprimer autrement. Le Vin de France lui permet de le faire avec moins de restrictions que l’AOP tout en ayant la possibilité de rester « identitaire » et clair avec mentions du cépage, s’il le souhaite et du millésime.
    Je dis tout ça, mais en bons experts vous le savez déjà. En le redisant, je m’adresse à ceux qui débarqueraient sur notre planète.

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  9. Pingback: VSIGP (4): Vin de France, ah la belle farce ! | Les 5 du Vin | Blog de Pierre Wolf

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