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Penfolds, l’Australien emblématique

12 Commentaires

Peu de producteurs viticoles peuvent sa targuer de pouvoir symboliser, à eux seuls, la production entière de leur pays. Mais la marque Penfolds tient clairement ce rôle en ce qui concerne l’Australie, actuellement septième producteur mondial. Ce phénomène mérite investigation et explication. Deux dégustations récentes à Paris, une organisée par le caviste Nicolas, et l’autre par le producteur lui-même, m’y incitent aujourd’hui.

Penfolds-Collection

Un peu d’histoire

 

L’entreprise fut officiellement fondée en 1844 à Adélaïde, en Australie du Sud, par un médecin à peine arrivé d’Angleterre, le Dr. Christopher Rawson et son épouse, Mary Penfold. Cette femme jouera un rôle important dans le développement des vins de Penfold, comparable avec celui des grandes dames de Champagne, également dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Le couple était jeune à cette époque (33 et 24 ans, respectivement) et le mari médecin croyait fermement dans les vertus de vin comme fortifiant. Ils avaient acquis un domaine de 200 hectares proche d’Adélaïde sur lequel ils plantèrent des vignes. Une partie de ce domaine originel, qui s’appelle Magill Estate, appartient toujours à Penfolds, ainsi que la maison du couple, nommé Grange. On verra plus tard que ce nom allait jouer, et joue encore, un rôle capital dans la notoriété de la marque Penfolds. Une autre partie a été dévorée par le mitage urbain, à la manière d’un Haut Brion dans la banlieue bordelaise. Les pieds de vigne plantés à Magill provenaient d’Hermitage, via l’Angleterre. Il s’agissant donc de plants de syrah, dont l’orthographe variable de l’époque, largement basé sur la phonétique, aurait donné «shiraz» en Australie. Christopher s’est occupé essentiellement de sa pratique médicale, et ce fut Mary qui s’occupait de la vigne. Beaucoup des vins étaient mutés à cette période, à la manière d’un Porto ou d’un Xérès, mais quelques vins secs non-fortifiés étaient aussi produits, blancs comme rouges.

Penfolds Magill EstateLa winery de Magill de nos jours

A la mort de Christopher, en 1870, Mary a poursuivi l’activité, gérant 25 hectares de vignes plantés d’une large gamme de cépages dont shiraz, grenache, verdelho, mataro (mourvèdre), frontignac (muscat) and pedro ximenez. On se préoccupait aussi de la distribution chez Penfolds et, à la retraite des affaires de Mary Penfold, en 1884, l’entreprise était aussi propriétaire d’un tiers des magasins de vins de l’Etat de South Australia. Au tournant du 20 ème siècle, Penfolds était devenu le plus important producteur de cet Etat, avec une production annuelle de quelque 450.000 litres. D’autres acquisitions de vignobles ont suivi, notamment à McLaren Vale.

Mais une vraie révolution dans les styles des vins produits par Penfolds a eu lieu dans les années 1950, avec un basculement vers les vins secs, surtout rouges. Ce mouvement a aussi été une étape cruciale dans la progression de toute la viticulture australienne vers la conquête de marchés mondiaux, en l’adaptant à la demande étrangère. Un vignoble que ne s’adapte pas à une demande en mutation est un vignoble qui meurt, ou, au mieux, se marginalise. Et nul ne le sait mieux que les Australiens.

Schubert et sa suite

Un homme, le chief winemaker Max Schubert, joua un rôle essentiel dans ce virage. Envoyé en Europe pour étudier les techniques de production à Jerez et à Porto, il a aussi fait escale à Bordeaux et fut tellement impressionné par la capacité de garde et l‘élégance des grands vins rouges de la Gironde qu’il a décidé de mener des expériences dans cette direction avec le cépage les plus proche du Cabernet Sauvignon dont il disposait à cette époque: la syrah. Son premier essai, le millésime 1951, n’a guère été apprécié des dirigeants de l’époque, qui lui ont même ordonné d’abandonner cette voie. Heureusement pour Penfolds (et peut-être aussi l’avenir des vins australiens), il ne leur a pas obéi et a poursuivi ses expériences en cachette. Quelques année plus tard, ces vins, de production très limitée et ayant bénéficié d’un long vieillissement, ont connu un grand succès. La cuvée fut appelé Grange Hermitage, Bin 45. Grange pour la maison des fondateurs, Hermitage pour la syrah et ses origines (ce nom fut retiré plus tard suivant des accords sur le respect des noms d’appellations géographique), et le terme « Bin » signifiant le numéro de lot (en fait, un bac dans lequel on rangeait un lot de bouteilles). Ce dernier terme et largement utilisé par Penfolds pour désigner bon nombre de ses cuvées (Bin 707, Bin 389, Bin 28, Bin 128, etc).

grange-headerGrange

 

Depuis cette époque, les aléas des affaires et les appétits des corporations ont vu Penfolds successivement absorbés dans diverses structures plus ou moins importantes, dont la dernière en date s’appelle Treasury Wine Estates. Au poste d’oenologue en chef de l’entreprise, Max Schubert a connu trois successeurs: Don Ditter, d’abord; puis John Duval; puis Peter Gago, actuellement en poste. De nos jours, deux wineries sont intégrées à Penfolds : l’historique Magill Estate et une autre dans la vallée de Barossa. La renommée et la qualité de la cuvée Grange en a fait un des vins les plus collectionnés au monde, mais la réputation de Penfolds repose aussi, et je dirais surtout, sur la qualité et la régularité de ses vins à chaque marche de l’échelle de prix. C’est la raison majeur qui explique son titre, accordé en 2013 par la revue Américain Wine Enthusiast de «New World Winery of the Year» : demeurer au sommet de la qualité aussi longtemps en produisant autant de vins et une sacré performance, n’en déplaise aux esprits chagrins qui ne jurent que par le « small is beautiful ».

peter-gago-penfolds-FT-MAG0516Peter Gago, chief winemaker chez Penfolds

Si Penfolds opère comme un propriétaire et négociant, achetant une partie de ses besoins en raisins, c’est aussi un gros propriétaire viticole. Voici d’ailleurs une liste de ses quelques 700 hectares de vignes en production avec les cépages les plus plantés:

  • Adelaide
    • Magill Estate (5,34 hectares de shiraz)
  • Barossa Valley
    • Kalimna (153 hectares de vignoble – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre, sangiovese)
    • Koonunga Hill (93 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
    • Waltons (130 hectares – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre)
    • Stonewell (33 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
  • Eden Valley
    • High Eden (66.42 hectares – riesling, pinot noir, chardonnay, sauvignon blanc)
    • Woodbury (69.56 hectares)
  • McLaren Vale (141 hectares sur 4 zones – shiraz, grenache, cabernet sauvignon)

Il faut aussi ajouter Coonawarra (environ 50 hectares – essentiellement du cabernet sauvignon et de la syrah)

C’est moins grand que les superficies exploitées par Tariquet dans le Gers, par exemple, mais c’est un vignoble conséquent.

Mes notes de dégustation

Lors de la grande dégustation organisée à Paris par Nicolas, j’ai particulièrement impressionné par les vins de Penfolds présentés à cette occasion. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le sommet de leur gamme, Grange, fut présenté dans la même salle que les premiers crus de Bordeaux. Il est vrai que ces derniers avaient commis, à mon sens, une erreur en présentant des millésimes plutôt faibles (sauf Yquem), mais Grange 2010 les surclassaient assez nettement. Je sais qu’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable, qu’il s’agit d’une syrah (avec une pointe de cabernet) issu d’un pays plus chaud, etc etc. Mais quand-même. Ce vin (cher) est nettement moins cher que les premiers crus de Bordeaux et il donne deux fois plus de plaisir au dégustateur. Cherchez l’erreur !

Maintenant, voici quelques notes prises à une autre occasion. Ne cherchez pas des cuvées issues de « single vineyards » chez Penfolds : malgré des noms qui font allusion, parfois, à des parcelles du domaine. Ici, la règle est l’assemblage, souvent sur des zones assez différentes pour produire de la complexité et une forme de complémentarité, un peu à la manière d’une grande maison de Champagne.

tarrawarra-vineyardTarrawarra vineyard en Tasmanie

Yattarna Chardonnay 2012 : prix 150 euros

Depuis quelque temps déjà, Penfolds souhaite produire un grand vin blanc à mettre sur le même niveau que Grange ou Bin 707 (leur cuvée de cabernet haut de gamme). Une bonne partie des raisins de ce vin viennent de Tasmanie, pour son climat frais.

Nez intense, fin et vif. Le boisé se sent mais est parfaitement intégré. Le style est serré et presque austère; très vibrant. Long et très fin, juteux mais pas exubérant. Je serais intéressé de le comparer à l’aveugle avec certains Bourgognes blancs de très bon niveau et vendus à des prix comparables.

Koonunga Hill 2014 Shiraz/Cabernet Sauvignon : prix environ 12 euros

Cet assemblage classique en Australie doit être le plus vendu et le plus accessible de la gamme. Un bon test qualitatif, donc. Koonunga Hill est un des vignobles historiques de Penfolds, même si seulement une partie des raisins de ce vin en proviennent.

Nez classique, bien fruité mais avec de la finesse. La bouche est plus ferme, avec la structure apportée par le cabernet. Un vin ayant plus de tenue et de caractère que la plupart des vins « de base » des grands producteurs australiens.

Bin 8 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 20 euros

Les nez est plus dense et le palais plus charnu que le précédent. Le fruité est imposant. La richesse de sa matière, bien mûre, donne des sensations intenses.

Bin 28 Kalimna 2013 Shiraz : prix environ 30 euros

Kalimna est un autre vignoble du producteur.  Robe intense. Nez fumé, riche et intense. Beaucoup de densité en bouche et une pointe d’amertume agréable en finale pour ce vin puissant et long. Très bon.

Bin 389 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 60 euros

Nez d’une belle intensité, marqué par un boisé toasté/fumé. Long et charnu en bouche, ce très beau vin allie puissance avec finesse. Grande longueur.

St. Henri Shiraz 2012 : prix environ 90 euros

D’une autre expression que Grange, et qui peut lui être préféré dans certains millésimes (cela m’est arrivé). Nez magnifique, aussi fin qu’intense. Cela se prolonge en bouche avec une très grande durée des sensations et juste une pointe d’amertume qui aide l’équilibre de ce vin. Magnifique.

Grange 2010 (96% Shiraz, 4% Cabernet Sauvignon) : prix environ 550 euros

Pour les amateurs de cette cuvée, c’est incontestablement un grand millésime. Le caractère et très juteux et la texture est de velours, d’une suavité étonnante. D’une parfaite droiture malgré une matière somptueuse. l’apport de très vielles vignes de shiraz est évident, comme une parfaite maitrise de cette matière. Enorme longueur.

Grange 2004

Plus fondu, évidemment. Très complexe, toujours cette richesse et intensité. Une vin splendide pour amateurs fortunés.

 

Conclusion

Oui, on peut être une ancienne maison et rester au sommet. Et oui, on peut produire beaucoup et (très) bon. Que dire d’autre ?

Deux ou trois choses quand-même. On ne peut que respecter un producteur qui, malgré sa taille conséquente, est à la fois totalement fidèle à son origine géographique, avec des vins chaleureux mais équilibrés, expressifs et intenses mais parfois humbles et francs, et qui a aussi su s’adapter au monde comme il va, sans perdre son fibre ni son âme. Les vins de Penfolds ont un vrai style. On l’aime ou pas, mais il est bien là, clair, fermement planté, moderne et respectueux de son passé à la fois. Que demander de plus ?

 

David Cobbold

 

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

12 réflexions sur “Penfolds, l’Australien emblématique

  1. Comme d’hab, voilà une présentation remarquable. Juste un point : il n’y a plus le BIN 707 qui avait tant fait parler de lui dans les années 97-00 au GJE lors de nos dégustations à Singapore ?

    Quelle idée bizarre de vouloir comparer des vins à majorité syrah (si c’est le cas) avec des classés bordelais ! Si la syrah est majoritaire, disons à 80 %, alors là j’eus aimé une comparaison avec les superbes syrah du Valais. Il ya quand même bien un moment où les palais des dégustateurs professionnels comme toi doivent souhaiter et donner une certaine préférence à la finesse sur la puissance, non ?

    C’eût été intéressant que tu nous donnes les prix afin d’avoir une idée de la chose (histoire de se dire heureux avec nos chouchous bourguignons) 🙂

    Encore merci de ce rapport : bravissimo !

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  2. A partir d’un certain degré d’élevage, il n’est pas toujours évident de reconnaître le ou les cépages. J’ai eu l’occasion de déguster un Grange des années 2000; ce n’est pas le côté syrah qui m’a frappé.

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  3. Oui, et j’ai pris mes précautions en disant qu’on ne devait pas comparer ce qui n’était pas totalement comparable. Mais ces vins étaient servis à des tables voisines, à découvert, et on ne pouvait pas éviter de noter ses préférences. J’ai aussi mentionné que les Bordelais avaient eu la mauvaise idée de présenter leurs vins avec des millésimes tels que 2004, 2007, 2006 et 2011.
    Quant au Bin 707, il n’était pas présent lors de la dégustation Penfolds tenue chez Laurent.

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  4. Tu a raison pour les prix François. Petite paresse de ma part qui est maintenant corrigée. Les prix mentionné sont celles affichés par Millésima, affichés chez Wine Searcher.

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  5. Bravo pour cette belle success story, mais moi aussi j’aimerais avoir une petite idée des prix; surtout si ces vins sont disponibles chez nous dans les magasins Nicolas !

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  6. Merci David d’avoir mis les prix. On est dans des couches où il vaut mieux jouer préalablement au loto et gagner 🙂

    Ce qui me pousse à vraiment organiser un comparatif à l’aveugle entre Suisse, France, Australie sur des vins ayant un minimum de 80 % de syrah.

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  7. 550 € pour une bouteille de 2010 !! C’est un prix de fou…équivalent à celui des cuvées plus que confidentielles de La Mouline, Landonne, Turque de chez Guigal, fondées sur des récoltes parcellaires rigoureuses, mais on trouve des vins de Côte-Rôtie de cette même année à des prix beaucoup plus abordables. Ceci étant, belle partition, écrite avec le sérieux et le goût que nous vous connaissons. La proposition de Mauss sur le thème de la syrah est très intéressante.

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  8. Sur Grange 1997, on peut en effet penser au tempranillo (Unico de Vega Sicilia).

    Une syrah australienne remarquable : Shirvington 2002, vinifiée par Sarah et Sparky Marquis. Elle peut rivaliser avec les meilleurs vins de Jamet et de Chave.

    Ne pas oublier non plus la syrah midnight oïl 2001 de Sine Qua None (USA)

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  9. C’est vrai Georges que 550 euros c’est excessif. Rançon, de la gloire, comme souvent. C’est pour cela que j’irais plutôt vers le St. Henri (90 euros), déjà un grand vin.

    Laurent, j’ai adoré le Clonakilla Shiraz + Viognier dégusté l’an dernier. On peut le trouver autour de 120 euros en France. Très grand vin. Un candidat pour le dégustation Mauss !

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  10. David,

    Chez Kilikanoon, j’ai pu apprécier la parable shiraz 2005 (Mac Laren vale) et surtout Attunga 1865 shiraz 2005.

    Chez Ben Glaetzer, la unfiltered shiraz 2002 Amon Ra (Barossa).

    Pas été emballé en revanche par quelques cuvées notées très haut par Parker : Hill of Grace 1997 de Henschcke et Astralis 1999 de Clarendon Hills.
    A regoûter si possible.

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  11. Je complète :
    Clare Valley – Kilikanoon « Attunga 1865 » Shiraz 2005
    (Cépage : 100 % Syrah).
    Vignes préphylloxera plantées en 1865 sur le terroir de la Clare Valley. Le second millésime de la cuvée Attunga 1865. Elle est produite à partir d’une des plus vieilles vignes encore en activité d’Australie, une vigne de syrah préphylloxera plantée en 1865.

    Magistral et 18/20 !

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  12. Laurent, un autre vin adoré par RP que je n’ai pas aimé du tout (trop « épais » et massif à mon goût) est Mollydooker. Gouté une seule fois.

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