Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Les concours de vins : une affaire très ancienne

1 commentaire

Andeli

Les concours de vin se sont multipliés ces dernières années, au point de devenir peut-être trop nombreux pour être tous crédibles. Et la proportion de médailles accordées dans certains concours frise le ridicule. Je ne vais pas passer en revue les concours actuels dans cet article, mais plutôt vous parler du premier concours dont nous avons trace : La Bataille de Vins d’Henri d’Andeli, un trouvère normand, qui date du début du 13ème siècle. En réalité, il semblerait que ce concours n’ait jamais réellement existé car il s’agirait plutôt d’un « fabliou », c’est à dire d’une figure de style de la littérature du Moyen Age. Mais peu importe, car ce texte est savoureux. Pour information, il est disponible in extenso dans l’excellente recueil de Sophie Guermès intitulé « Le Vin et l’Encre (Mollat 1997).

Le Vin et l'Encre

Si vous avez déjà participé à des concours en tant que juré, vous savez bien qu’on ne peux pas aimer tous les vins, et aussi que les désaccords entre jurés autour d’un même vin sont monnaie courante. Mais il est rare que toute une catégorie de vins se trouve condamnée comme étant indigne et inférieure. C’est pourtant ce qui est arrivé à l’ensemble des vins rouges dans ce récit. Reflet des goûts de l’époque, probablement, ou bien était-ce du à l’absence de soufre et d’hygiène dans les chais ?

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Si aujourd’hui dans les concours codifiés on se contente de cochez des cases pour signifier ses impressions sur la netteté, l’intensité, la longueur en bouche ou l’équilibre générale du vin, les commentaires étaient nettement moins encadrés et plus imagés alors : par exemple un compliment adressé à un vin qui a particulièrement plu, le jury soulignait qu’il était capable de vous perdre un oeil ! Je trouve que cela a une toute autre allure que le style de descriptions aromatiques, largement répandu par de nombreux sommeliers et que je qualifie de « tendance salade de fruits » : cela consiste évidemment à énumérer des longues listes d’arômes, plus ou moins probables et totalement absconses pour la plupart des mortels. Même si on ne souhaite à personne de perdre un oeil lors d’une dégustation, je crois que je préfère cet image à « minéralité tendue, notes de craie au soleil après la pluie avec un soupçon de fleur de vigne ».

De nos jours, les producteurs ou consultants qui sont mécontents des critiques les traitent de tous les noms, individuellement ou collectivement, mais à cette époque lointaine, la balance de pouvoir semble avoir été de l’autre côté car un des juges a même menacé de mort un vigneron à l’origine d’une vin qui a du sérieusement le déplaire ! Je peux être sévère parfois, mais je n’irai pas si loin. Le terme « Bataille » utilisé dans le titre de ce poème est donc bien plus approprié que celui de « concours ».

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Chaque concours doit avoir un patron qui fait régner l’ordre dans la salle. Dans ce cas il s’agissait du roi de France, Philippe Auguste. Et, pour être crédible, il doit aussi être international dans sa conception. Mais si on pense que le 13ème siècle ne jurait que par le local ou le franco-français, on se trompe lourdement. A une époque ou les moyens de transport étaient toute autre que de nos jours, La Bataille des Vins comparait 70 vins dont certains venaient de la Moselle germanique, d’Espagne, d’Italie ou de Chypre. Pour la France, c’est le nord du pays qui dominait nettement l’échantillonnage, même si on trouve, curieusement, un vin de Moissac. On sait que l’absence de moyens de transport et la difficulté de faire tenir les vins au delà d’un an explique largement cela.

Deux personnages tiennent la vedette dans ce concours : le roi de France déjà mentionné et aussi un prêtre anglais qui était apparemment ivre du matin au soir. N’oublions pas que la guerre de Cent Ans était en cours et qu’il ne fallait pas louper une occasion pour tourner l’ennemi (de la France) en dérision. Mais on aussi là une indication de l’ancrage religieux de la culture du vin en Europe.

Alors qui a gagné cette bataille ? Ce fut un vin de Chypre qui remporta la dégustation, suivi du vin d’Aquilée (aujourd’hui en Italie) : tous deux des vins sucrés ce qui est aussi bien un reflet des goûts de l’époque que de la capacité du sucre à bien conserver le vin à cette époque d’avant les bouteilles (et le soufre). C’est aussi la preuve que les français du 13ème siècle étaient bien moins chauvins qu’aujourd’hui. Je reviendrai prochainement sur ce sujet car, dans 15 jours environ, il y aura une dégustation pour commémorer la 40ème anniversaire de l’événement connue sous le nom de « Jugement de Paris » et qui a vu des vins de Californie battre des noms très connues en Bourgogne et à Bordeaux.

 

David

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

Une réflexion sur “Les concours de vins : une affaire très ancienne

  1. Ce vin de Chypre était à l’honneur à la cour pontificale d’Avignon au début du XIV° siècle ; promu par Philippe Auguste lors de la « bataille des vins » , selon le moine-poète Henri D’andeli (1224), le meilleur vin blanc (« Vin de Chypre fist apostoile »). Il avait l’avantage d’être ce que nous appelons aujourd’hui un VDN et se conservait un peu mieux que les autres vins. Dès le pontificat de Clément VI, prince de l’église, les choses changent. On fait toujours venir à cette cour des vins de Bourgogne et de Tournon (Hermitage) mais ce pape fait planter des superficies importantes de muscat afin d’avoir non loin du palais des VDN capables de remplacer les vins de Chypre ou d’autres lieux. Le goût pour les vins « sucrés » vient aussi du fait que le XIV° siècle est marqué par une phase climatique froide qui engendre des famines et ne permet pas aux raisins de murir correctement ; d’où des vins très acides…et fort peu appréciés. Son prédécesseur Jean XXII, créateur du vignoble de Châteauneuf-du-Pape, buvait déjà des vins « liquoreux » venant de vignes situées près de Malaucène au pied du Mont-Ventoux, côté nord-ouest. Déjà, à l’extrême fin du XIII° siècle, des tendances climatiques froides s’étaient manifestées, d’où vraisemblablement la mauvaise fortune de nombreux vins rouges. L’optimum chaud avait existé, mais aux X° et XI° siècles. Il faudra attendre 1390 pour connaitre le retour à des vendanges à peu près « normales ». Les « jurys » de cette époque devaient se trouver confrontés à de cruels dilemmes…

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