Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Tant qu’on en parle du Chasselas…

4 Commentaires

Le Mondial du Chasselas nous a accueillis cette année sous la pluie, heureusement au creux du château d’Aigle nous étions à l’abri.

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Belle qualité générale des vins présentés, avec un petit bémol, quelques encaveurs commencent à céder aux sirènes des thiols. Ces derniers souvent appréciés par quelques jurés qui nous disent d’une façon que je qualifierai de naïve que ça se vend bien. Et ton terroir bordel ! Surtout que le Chasselas en est un bon marqueur. Une grosse partie de la production vaudoise (le Valais s’en fiche encore un peu) s’oriente vers des sélections parcellaires qui montrent bien à quel point quand on sort du déci frisant, le cépage peut offrir intérêt et surtout grand plaisir.

Mais passons.
Le Chasselas, considéré comme petit blanc juste sympa par une quantité non négligeable de professionnels, se révèle apte au vieillissement comme Hervé, avant-hier, nous en montrait un exemple remarquable. Alors replongeons aujourd’hui dans le monde méconnu des vieux Vaudois…

Quand le Chasselas s’abruptise

Rendez-vous à Cully chez les frères Dubois pour, après un passage en cave pour déguster le dernier millésime, rejoindre les salons du Petit Versailles (c’est le nom donné à la grosse bâtisse construite dans un style français, après la période bernoise du Vaud) pour la verticale tant attendue. Elle fut double, car un confrère encaveur, Luc Massy, présentait la sienne en parallèle.

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C’est parti pour le grand vertige

Dézaley-Marsens De la Tour 2014 Domaine Frères Dubois à Cully

Blanc vert, le nez encore fermé révèle un rien de pomme et de poire. Bouche légèrement saline qui livre des arômes de fruits blancs conformes au nez, mais y ajoute du poivre et une étoile de carambole. Fraîcheur assurée par la tension minérale (ça hérisse le poil de certains, mais trouvez-moi une explication à cette impression d’acidité en contradiction avec les analyses de pH haut et d’acidité basse!).

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Dézaley Chemin de Fer 2011 Luc Massy à Épesses

Pourquoi Chemin de Fer? Lors de la construction de la ligne de chemin de fer Lausanne Milan, à l’aube de l’année 1860, une série de terrains viticoles ont été expropriés. La compagnie a ensuite redonné d’autres parcelles en échange qui sont devenue le Clos du Chemin de Fer, un must du Dézaley.

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Jaune vert, le vin se révèle miellé avec quelques accents de camomille romaine. La bouche grasse s’équilibre d’un minéral adéquat dont les arabesques à l’amertume gracieuse nous dessinent gentiane et réglisse qu’humecte le jus d’un citron jaune. Longueur épicée. (Paraît qu’on ne peut plus dire «amertume», mais qu’il faut employer « les amers ». Je préfère amertume, ça rime bien avec enclume).

 

 Dézaley Chemin de Fer 2008 Luc Massy à Épesses

 Jaune vert fluo, ça fait parfois ça, le Chasselas, quand ça vieilli. Nez grillé avec dans ses volutes fumées de la verveine. Bouche un rien austère qui, aujourd’hui, ne dévoile que sa matière, sa structure terrienne.

Peut-être que le climat des plus variables en 2008 explique cette fermeture, quoique à partir de septembre, il s’était mis au beau.

Dézaley Chemin de Fer 2005 Luc Massy à Épesses

Jaune fluo (j’avais prévenu), le nez en forme de pomme à cidre maculée de gelée de coing, avec encore de l’iode, de la verveine et du vétiver, et ça n’est pas fini, il y a aussi du foin, des fleurs séchées et de l’anis. Bouche saline avec l’iode du nez et une saveur aussi succulente qu’une tranche de pain d’épices. Structure importante, quoi donne l’impression d’une fraîcheur concentrée.

En 2005, le vignoble a subi une énorme averse de grêle le 18 juillet; résultat: perte «sèche» de 80%. Le peu qui restait a fourni une matière très dense. 

Dézaley-Marsens De la Tour 2001 Domaine Frères Dubois à Cully

Doré intense à reflets verts, un nez qui fait saliver, pâtisseries diverses, avec en premier de la tarte au pomme avec son lit de crème, sa croûte grillée et puis ses effluves de gelées de rose et de pêche au sirop. Bouche fraîche au relief minéral bien perceptible sur lequel se déposent une poignée de fruits blancs bien mûrs balancés d’une pincée de sel. Longueur épicée.

Un millésime tardif, vendangé  du 10 au 15 octobre.

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Dézaley Chemin de Fer 1998 Luc Massy à Épesses

Doré vert, grillé et floral, parfum de rose et de jasmin avec une goutte de vétiver, et un rien de bois vernissé. La bouche onctueuse plaît plus que le nez. Sa structure imposante envahit le palais et y développe son ampleur parée d’épices et des fleurs senties.

Le grillé marque le terroir du Dézaley, qui s’amplifie peut-être dans ce millésime de faible production.

Dézaley-Marsens De la Tour 1995 Domaine Frères Dubois à Cully

Jaune fluo, y a pas d’âge pour luire dans la nuit. Le nez menthe et menthol avec le grillé caractéristique qui semble se développer avec le temps. Sur ce grillé pâtissier s’étalent des gelées de pomme et de citron ombrées de poivre blanc. Bouche à la fois fraîche et confite par la maturité du fruit. Un rien de jeunesse dans ce vin déjà « âgé » se  traduit par une saveur de chair de raisin.

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Les indigènes parlent de brulon pour le grillé, ou plutôt pain grillé, caractéristique des Dézaley.

Dézaley Chemin de Fer 1991 Luc Massy à Épesses

Vert doré et bien entendu le nez grillé avec une fugace odeur de cave, puis bien vite, une giration plus loin, le parfum délicat de la guimauve au citron, des épices, du curcuma et du cumin, la note tertiaire du propolis et madeleine de Proust, le sirop de reinette de notre jeunesse. La bouche fraîche change la donne et offre d’emblée de l’écorce d’orange et de citron qui rend le vin presque vif.

Ce qu’il y a d’étonnant avec les Chasselas, c’est que les vieux millésimes sont plein de surprises, il ne faut s’attendre à rien, parce qu’à chaque fois l’imprévisible est au rendez-vous.

Dézaley Chemin de Fer 1982 Luc Massy à Épesses

Doré fluo, on y échappera pas. Un nez de foin, grillé de soleil qui évoque jusqu’à la fève de cacao en passant par le pain toasté et le léger fumé. Puis encore une goutte de bouillon cube et de cuir, on sent qu’il a de l’âge. La bouche, par contre apparaît plus jeune  et croque le biscuit au beurre trempé dans la tisane de tilleul adouci de bois de réglisse.

Une année exceptionnelle couplée à une récolte exceptionnelle, soit 3 bouteilles par mètre cube, le triple d’une année moyenne. Abondance et qualité, le rêve de l’encaveur…

Dézaley-Marsens De la Tour 1975 Domaine Frères Dubois à Cully

Doré cuivré, il offre en premier nez la senteur délicate d’une rose ancienne soulignée de cumin avant de curieusement froisser quelques feuilles de cerfeuil, puis de passer aux fruits jaunes, abricot sec, mangue séchée et pêche au sirop. La bouche ne répond pas au nez et se la joue solo avec un amer de réglisse bien rafraîchissant, amplifié par une écorce confite de citron pour après s’allonger presque infiniment sur un lit de romarin poudré de poivre blanc.

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Nous voilà au bout ou tout en-dessous de cette abrupte falaise à l’image du Lavaux. Une descente en rappel qui nous a bien rappelé ou montré que le Chasselas à n’importe quelle altitude offre complexité et plaisir subtil. Merci aux Frères Dubois et à Luc Massy, c’était top !

Copie de IMG_2511 Un verre à la main, nos hôtes écoutent quelques commentaires…

Après une série de vieux millésimes, en suisse, ou du moins dans le canton de Vaud, on se refait la bouche avec le vin de l’année. Santé!

 

Ciao

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Marco

 

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

4 réflexions sur “Tant qu’on en parle du Chasselas…

  1. Bonjour

    Bravo pour ce bel article qui démontre le potentiel de vieillissement du Chasselas en Suisse, ce que les professionnels savent depuis longtemps mais que le public ignore encore trop souvent.

    Je me permets de réagir à une petite parenthèse dans votre texte « Une grosse partie de la production vaudoise (le Valais s’en fiche encore un peu) s’oriente vers des sélections parcellaires » et de m’inscrire en faux. Nombreux sont les exemples de Fendant (Chasselas) issus de sélections parcellaires en Valais par différents producteurs, et cela ne date pas d’hier:

    – Simon Maye & Fils, Fendant Trémazières et Moëtte
    – Domaine Cornulus, Chasselas d’Uvrier, Chasselas de Lentine, Clos de Mangold Vieilles Vignes, Clos des Corbassières Vieilles Vignes
    – Marie-Thérèse Chappaz, Fendant Coteaux de Plamont (100% Chasselas, Vin parcellaire sur Fully Plamont), Fendant Président Troillet (100% Chasselas, Vin parcellaire sur Fully Les Claives)
    etc.
    etc.

    Quant au concept de minéralité, vous lirez certainement avec intérêt ces travaux d’un professeur en analyse sensorielle d’Agroscope à Changins: http://www.changins.ch/files/changins/rd/documents/PaD_RSVAH_46(3)_174%E2%80%93180_2014.pdf dont la conclusion du résumé est:  » La minéralité apparaît comme un concept peu stabilisé; en donner une définition précise reste donc difficile pour beaucoup de consommateurs. »

    Meilleurs messages
    Dr José Vouillamoz

    J'aime

    • Tout d’abord, merci Monsieur Vouillamoz pour votre intérêt pour notre blog.
      Ensuite, vous parlez de professionnels suisses je suppose. Dans ma contrée lointaine et brumeuse, la Belgique, le Chasselas est trop souvent perçu comme le vin de la fondue, basta – et c’est pareil dans l’Hexagone voisin (quand on en trouve).
      Quant à la progression qualitative du Chasselas, je la ressens plus dans le canton de Vaud qu’en Valais. Quoique quelques vignerons aiment avoir une gamme cohérente et donnent au Fendant ses lettres de noblesse, mais sur la base des dégustations faites pendant le concours, cela me semble encore loin d’être un mouvement de fond. Le nombre de Spécialités (Petite Arvine, Amigne, Johannisberg…) expliquent à mon avis l’intérêt moindre pour le Chasselas en Valais.
      Enfin, la minéralité, j’en ai discuté, comme mon collègue Hervé Lalau, avec Pascale Deneulin à Aigle, et je trouve certes l’étude intéressante. J’ajouterai cependant un facteur important, le relief des vins minéraux, tel qu’il est perçu par le dégustateur. Quoi qu’il en soit, c’est un long débat. Tout d’abord pour en faire accepter la notion, ensuite pour l’analyser et la quantifier. Mais au moins, des études commencent à s’y consacrer, il est temps.
      Passez une bonne journée
      Marco

      Aimé par 2 people

  2. Merci M. Vouillamoz
    J’ai eu le plaisir de déguster avec Pascale Deneulin, l’auteur des travaux sur la minéralité que vous citez, d’en parler avec elle, et j’ai été très intéressé par l’analyse. C’est le genre de choses qu’il faudrait encore plus diffuser auprès des prescripteurs. Et qui donne l’envie de passer par Changins.

    Aimé par 2 people

  3. C’est bien cette ballade dans le temps. Une belle démonstration de qualité à bien vieillir pour le chasselas (comme les frères Dubois d’ailleurs). Merci Marc d’avoir raconter ces vins avec autant de gourmandise aromatique. On s’y croirait.

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