Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Vino e musica

9 Commentaires

Fin juin, deux professeurs de musique, Marie Haag (violon)Thomas Deprez (flûte) et moi-même organisions un concert mariant musique baroque et vins d’Italie.

Les grands compositeurs racontent dans leur musique un peu de leur origine, de la société dans laquelle ils vivent, tout comme un bon vigneron transmute le sol, le climat dans son vin. En agriculture, on appelle ça le terroir; ce mot évoque d’abord un milieu physique et pourtant, il ne faut pas oublier l’élément humain; comme c’est le travail du vigneron qui permet d’exprimer les qualités du cru, c’est la personnalité, la sensibilité du musicien qui exprime, qui sublime l’air du temps dans la musique.

L’histoire fourmille d’anecdotes à propos du vin et de la musique; Beethoven avait sa guinguette attitrée à Heiligenstadt, près de Vienne; Wagner a composé un opéra chez M. Chandon, élaborateur de Champagne et organiste amateur. Les bulles de son vin ont d’ailleurs accompagné les succès et les échecs de Wagner tout au long de sa carrière; que ce soit pour fêter le succès ou pour faire passer le goût de l’échec.

Mais venons en programme de l’événement, qui tournait autour du baroque italien.

Quelques mots d’abord sur la méthode pour assortir vins et musique. Il n’y a pas qu’une seule façon de faire; on peut se baser sur l’histoire des musiciens, ou sur le morceau lui même; cette-fois, nous avions choisi de faire les deux. Les musiciens sont italiens; nous nous sommes demandés ce qu’ils auraient pu boire; mais aussi, quels vins pourraient faire écho aux sentiments évoqués par leur musique.

La construction peut sembler un peu artificielle, mais elle ne l’est pas tant que ça; d’ailleurs, bon nombre de mots courants dans le vocabulaire musical sont également utilisés dans  les commentaires de vins – vivacité, richesse, structure, harmonie, force, longueur… Notre but, très modeste, était donc de créer une expérience globale où le vin vienne s’appuyer sur la musique.

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Le patchwork de l’Italie du 18ème siècle

Notons qu’au  18ème siècle, époque de création des œuvres qui vont être jouées aujourd’hui, l’Italie telle que nous la connaissons n’existe pas encore; elle est constituée de nombreuses principautés, duchés, républiques et il faut un passeport pour passer de Venise à Rome et de Rome à Naples ou à Florence. Grosso modo, le Sud est espagnol, le Nord est autrichien et le centre est au Pape. Des alliances se nouent et se défont, les puissances étrangères pèsent sur les relations entre les différents Etats, influencent le mode de vie, la culture. C’est dans ce monde compliqué et passablement agité que sont nés les trois musiciens dont les œuvres ont été jouées: Bonporti, Vivaldi et Corelli.

Un amateur éclairé

Le premier musicien que nous avons entendu, Bonporti, est originaire de Trente, ville d’expression italienne, mais qui appartenait à l’époque à l’Evêché du Tyrol, et plus largement, à l’Empire Romain Germanique. Bonporti fera d’ailleurs une partie de ses études à Innsbruck.

Son occupation principale étant la prêtrise, il se considérait lui-même comme un compositeur amateur. Amateur éclairé, alors!

Bonporti

J’ai choisi de lui associer un des vins les plus en vogue de sa région d’origine, le Prosecco. Mais pas n’importe lequel : un DOCG Asolo – une des deux sous-zones du Prosecco Superiore.

Avant d’être une dénomination, Asolo est d’abord un charmant village de la province de Trévise, qui fait partie de l’association des plus beaux villages d’Italie. Le lieu est réputé depuis des siècles pour la finesse de ses dentelles.

Des dentelles que l’on retrouve dans la musique de Bonporti, à la fois aérienne et pleine d’esprit.

asolo

Et l’Asolo que nous vous proposons de déguster est lui aussi tout en dentelles ; il présente de jolies notes de pommes et de fleurs blanches. Il ne titre que 11° d’alcool, mais n’a rien de fuyant en bouche.

La zone viticole de collines argileuses dont il est issu est protégée des vents du Nord par les Préalpes de Trévise.

Anna Perenna n’est pas le nom de la productrice du vin, mais celui d’un ancien personnage de l’Antiquité – la sœur de la Reine Didon de Carthage. Il est produit par la maison Sartori, de Vérone, à partir du cépage Glera, anciennement appelé Prosecco. Ce n’est pas une méthode champenoise, mais une méthode Charmat, alias cuve close.

Importateur: Delhaize. Prix : 9,49 euros.

 

Les quatre saisons d’Antinori

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Beaucoup plus connu, le second musicien, Vivaldi, est né et a passé le plus clair de sa vie à Venise, où il fut ordonné prêtre, lui aussi.

Mais nous avons choisi de l’associer à une autre grande cité italienne: Florence. Et ce, pour plusieurs raisons; d’une part, Vivaldi a dédié une de ses oeuvres majeures, l’Estro Armonico, au Grand Duc de Toscane, doge de Florence. Une oeuvre dont Jean Sébastian Bach, qui l’admirait, a écrit plusieurs transcriptions pour clavier.

Autre raison de notre choix : Florence est la ville de la famille Antinori, dont nous avons choisi un vin, le Villa Antinori Chianti Riserva DOCG 2012.

C’est une maison dont Vivaldi aurait très bien pu savourer un des vins, quelle que soit la saison, car c’est la plus vieille maison de vin au monde.

Antinori

Mais il y a une dernière raison à ce choix : ce vin est à la fois joyeux, enlevé, et bien structuré. Comme un morceau de Vivaldi, toujours tellement bien construit qu’on se dit que tout s’enchaîne naturellement, de manière fluide et simple, tout en harmonie. Et pourtant, quel travail !

Ce 2012 assemble 90% de sangiovese – le cépage toscan par excellence – à 10% de cabernet-sauvignon. C’est un riserva, ce qui veut dire qu’il a été élevé au moins 27 mois avant d’être mis en marché. Dans le cas qui nous intéresse, il a passé plus d’un an et demi en foudres et en fûts de chêne hongrois et français.

Importateur: Deconinck. Prix: environ 23 euros.

 

by John Smith, after Hugh Howard, mezzotint, 1704

 

Opera Mia

Le troisième musicien, Corelli, est natif de Romagne, la région du Lambrusco – qui faisait alors partie des Etats Pontificaux. C’est d’ailleurs à Rome qu’il trouve ses principaux mécènes ; mais il séjourne aussi à Bologne, à Modène et à Naples, alors sous domination espagnole.

C’est dans cette dernière ville que furent retrouvés plusieurs manuscrits de sa main, qui ont permis de redécouvrir son œuvre.

Une oeuvre qui a inspiré Handel, Bach et Bonporti, entre autres. Au point que bons nombre de musicologues considèrent que « tous les chemins des grands compositeurs de concertos du 18ème mènent à Corelli ».

Son séjour à Naples n’a pas été très favorable à Corelli : ayant rencontré plusieurs violonistes virtuoses, il en aurait été dégoûté d’écrire.

Quoi qu’il en soit, cet épisode napolitain nous a lancés à la recherche d’un vin de la région qui pourrait correspondre à son oeuvre.

Nous l’avons trouvé dans un Taurasi, le grand rouge de Campanie – sans doute un des seuls rouges du Sud de la Botte digne de se mesurer, en raffinement et en longévité, avec les grands vins de Toscane ou du Piémont.

Ce vin présentait aussi un lien avec notre assistance belge, puisqu’il est produit par une œnologue native de Bruxelles, Milena Pepe, qui officie à la Tenuta Cavalier Pepe, face au joli village de San Angelo d’Asca, près d’Irpina.

Bien que sa situation soit sudiste, n’allez pas imaginer un vin très solaire, souple et marqué par l’alcool ; nous sommes sur les contreforts des Appennins, les hivers sont rudes, les vents aussi, les raisins sont lents à murir, particulièrement l’Aglianico, héritage de l’Oenotria– ainsi s’appelait en effet le sud de l’Italie, colonisé par les Grecs.

Ce 2009  a du fruit (cerise, marasquin), de la fraîcheur, de la mesure, de la classe et de la charpente ; là encore, il s’agit d’un vin construit, d’une oeuvre.

pepe

La cuvée porte d’ailleurs un nom très musical : Opera Mia. L’idée de Milena est de pouvoir offrir des Taurasi pouvant être consommés assez jeunes, comparativement à la plupart des autres vins de l’appellation, dont on se demande parfois s’il est possible de les apprécier du vivant des producteurs – notez que c’est le problème qu’on connu parfois certains compositeurs…

Importateur: Marcon Vini. Prix: 21 euros.

J’arrêterai là mes commentaires, car en musique comme en vin, le commentaire est secondaire. Le plus important, c’est que vous goûtiez et vous fassiez votre propre opinion.

Le plus beau, avec le vin, comme avec la musique, c’est que nous avons tous tous les outils nécessaires pour apprécier l’oeuvre : des oreilles, dans le cas de la musique ; un nez et une langue, pour le vin.

Il ne pas nécessaire d’avoir étudié la musique ou le vin pour pouvoir en écouter ou en goûter.

D’un autre côté, en savoir un peu plus sur l’origine, la technique employée, permet certainement de mieux comprendre ; de les re-situer dans leur contexte, voire de les marier, comme on peut le faire avec des mets.

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Vino e musica

  1. Là, Hervé, je te suis à 100 % quand tu proclames que connaître un peu l’histoire ou au moins le contexte (même technique) d’un sujet est susceptible d’augmenter l’intérêt ou le plaisir qu’on tire d’une activité.
    Voir: http://leblogdeluc.jimdo.com/2016/07/05/les-passions-humaines-quel-dr%C3%B4le-de-truc
    Je n’ai pas subi de « choc » émotif en découvrant la fresque de Lambeaux au Cinquantenaire, mais la visite fut passionnante grâce aux explications fournies par la guide.

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  2. Très intéressante expérience Hervé, qui donne envie de goûter ces vins en écoutant les musiques en question. Il y a quelques années j’avais tenté une expérience similaire avec un trio classique, sans articuler cela sur l’origine géographique des compositeurs ni des vins mais plutôt sur les aspects formels des deux parties : un sauternes avec un morceau de Frite Kreizler, par exemple, un champagne avec du Mozart ou un chianti classico avec du J.S.Bach. Plus récemment j’ai mené plusieurs expériences en associant peinture avec vin, car c’est un domaine (la peinture) ou j’ai plus de références. Cela me donne une idée pour un futur chronique peut-être. Et merci d’avoir donné les références et prix des vins, ce qui donne la possibilité de tenter l’expérience chez soi.

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  3. Cher Hervé,
    merci pour ce commentaire sur tes choix de vins conjugués avec le baroque italien.
    Conjuguer est le mot choisi par l’équipe de ‘Musica Vini’ que j’anime depuis 2013, une réunion annuelle dont le but est de convier des musiciens de tous styles à jouer après dégustation d’un vin présenté par son vigneron et que le public, environ 200 personnes, déguste pendant le concert. Trois vins, trois orchestres, un thème : cette année « la Voix du Vin », réunissant trois formations vocales et trois vins « aériens »*. Tous les détails sur le site musicavini.fr et de temps à autre sur le blog mtonvin.net.
    J’invite les lecteurs et des « 5 du vin » à venir partager les émotions et sensations qui émanent de cette conjugaison vin-musique lors de notre 4ème édition le samedi 10 septembre au château de Linières à Ballée, tout près de Sablé-sur-Sarthe à 1h de Montparnasse.

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  4. Merci, Daniel, voila qui devrait intéresser nos lecteurs mélomanes.

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  5. Bonjour Hervé,

    Il faut créer cet événement sur le site de L’agenda du vin pour le faire connaître au plus grand nombre ;0)

    En tout cas article très enrichissant. J’ai pris un grand plaisir.

    Merci

    Julien

    Vidéo – Découvrez L’agenda du vin en 1 minute : https://www.youtube.com/watch?v=aXyVhxC8TKs

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  6. Une des questions qu’on peut se poser est de savoir dans quelle mesure on voit un tableau, on écoute une oeuvre, on lit un poème en fonction d’un cru qu’on consomme en même temps.

    Quel est le type de changement de perception qui serait dû au cru choisi avec la question interdite : n’est-ce pas principalement l’alcool du vin qui serait lui, le facteur majeur de notre perception plus acérée, plus sensible des choses ?

    Quand Nicolas Dautricourt nous joue Bach sur le Stradivarius « Fombrauge » de Bernard Magrez, et qu’on a en main un côte de nuits que lui – même a dégusté, incontestablement les choses changent. Et ce n’est pas peu dire !

    Idem quand un René Millet nous décrit un tableau du XVIIIème : si on a en main une beauté du vignoble européen, que oui qu’on voit les choses autrement !

    Fascinant ce monde du vin et des arts. Lepré, en beau baryton, a longtemps pratiqué la chose !

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  7. La question de François mérite qu’on y réfléchisse, et pas qu’un peu. Et il ne fait pas négliger le poids des mots dans cette histoire. On sait bien à quel point on peut être influencé et nos perceptions altérés, par la vision d’une étiquette ou par quelqu’un de la compagnie qui déclare sentir le citron dans un vin, par exemple. Quand j’explique ç une audience qu’un vin de chianti à la rigueur, la structure géométrique et le jeu de contrastes d’un tableau de Paolo Uccello, je vais probablement influencer la perception de l’un ou de l’autre par des personnes. Rien ne me prouve que ses accords et accointances se trouveront tous seul. Quant à l’alcool; il libère les inhibitions même s’il finit par obscurcir l’acuité. Il doit y avoir un point d’équilibre là.

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  8. C’est drôle, David, c’est exactement ce que j’ai ressenti quand j’ai parlé aux gens présents à cette dégustation-concert. Au point que je me suis demandé longtemps s’il fallait parler avant ou après les morceaux de musique, avant ou après la dégustation.
    Le public étant plutôt composé de mélomanes curieux du vin que l’inverse, je me suis cru autorisé à expliquer les vins avant la dégustation, mais après la musique; quitte à influencer, c’est vrai.
    D’un autre côté, je pense qu’ils ont apprécié, et peut-être le vin et la musique seront-ils plus étroitement associés dans leur esprit dorénavant. Si c’est le cas, je suis content, parce que, très humblement, mais aussi un peu égoïstement, sans doute, ce sont mes deux passions.
    Mais Daniel le confirmera certainement, si on veut bien faire ce genre de mariages, c’est un sacré boulot!!!

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  9. Dans le cas de la peinture, l’exercice est facilité par le fait qu’on peut faire du simultané : parler du vin et regarder le tableau en même temps. Quand j’ai fait l’opération avec la musique, le chef d’orchestre donnait d’abord des information sur le morceau pendant que je servais le vin. Ensuite le morceau était joué et les gens buvaient. J’ai donc laissé faire la dégustation sans commentaire préalable. A la fin du morceau je leur demandais leurs sensations avant de faire mes propres commentaires.

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