Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Mauvaise foi et idées courtes

9 Commentaires

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Je le sais bien, il est très facile de dire des autres qu’ils sont de mauvaise foi. On peut même le faire lorsque cela vous arrive aussi. Si je prends mon cas personnel, et lorsque je regarde un match de rugby dans lequel le club que je soutiens (Stade Français ou l’Angleterre, selon les contextes) n’a pas les faveurs de l’arbitrage à des moments décisifs d’un match, j’avoue être capable d’une mauvaise foi flagrante. Pourquoi parler de cela et quel rapport avec le vin ? Parce que le vin est aussi un sujet qui suscite des passions, certes triviales (peut-être), et donc d’accès de mauvaise foi de la part de tenants de telle ou telle thèse ou hypothèse. Et cela vaut aussi pour les opposants des mêmes !

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Un parfait exemple de mauvaise foi dans le domaine du vin vient de m’être livré par mon collègue Eric Riewer, à propos d’une des réactions à la dégustation à l’aveugle de vins français et californiens qui a pris le nom un peu prétentieux de « Jugement de Paris ». J’ai parlé récemment sur ce blog de cet événement qui date de 1976,  et qui fut aussi symbolique que symptomatique du nivellement du terrain de jeu mondial des vins, y compris pour les « grands » vins. L’exemple concerne la réaction d’Odette Khan dans la revue qu’elle dirigeait à l’époque : La Revue de Vin de France. Mme Khan était membre de ce jury, presque entièrement français, qui a voté, à l’aveugle, un Chardonnay de Californie à la première place d’une série de vins de ce cépage, dont plusieurs grands noms de la Bourgogne (Drouhin, Leflaive, Ramonet et Roulot), puis un Cabernet Sauvignon de la Californie à la première place d’une série des vins rouges face à des grands noms du bordelais rive gauche (Haut Brion, Mouton, Léoville Las Cases et Montrose), Eric s’est procuré une copie du numéro de La RVF daté de Septembre-Octobre 1976 et qui contient un éditorial de Mme Khan à propos de cette dégustation.

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Son papier s’intitule « Une Dégustation de Vins Californiens », alors qu’il y avaient 4 vins français et 6 californiens dans chaque série. Elle prétend ensuite qu’une bonne dégustation à l’aveugle devraient séparer les vins selon leur origine, en pratiquant une série des vins français, puis une série de vins américains (ou l’inverse), évidemment avec le jury bien au courant de l’origine de chaque série; Facile dans ce cas-là pour un membre de jury un tant soit peu chauvin, de part pu d’autre, de tricher ! Autre point ou la dame et question a été malhonnête (et erronée) dans ses avis, elle déclara ceci : « s’agissant en l’occurrence des vins jeunes, donc pour les rouges français en tout cas des vins « à attendre », il était impossible de les comparer. » Elle implique clairement que les vins rouges californiens n’allaient pas tenir dans le temps, à la différence des bordelais. Le temps lui a donné tort, car chaque fois que les mêmes vins, dans les mêmes millésimes, ont été dégustés ensemble, que cela soit 10, 30 ou 40 ans plus, tard, la marge d’avance des notations des californiens s’est accru ! On peut aussi rajouter que les millésimes des bordelais n’étaient pas pour les défavoriser car il s’agissait de 1970 ou de 1971, millésimes jugés très bons ou excellents à l’époque.

La revue du vin de France n°260

Mme Khan termine son papier sur une notre de forte condescendance : « je me permets de rappeler à mes amis vignerons (français, bien entendu ndlr) qui si je suis, comme eux, persuadée de la précellence de nos vins (ben voyons), il ne faut pas ignorer que nos amis américains, à notre école, ont appris à bien vinifier, qu’ils peuvent déjà présenter de bonnes choses et que, sait-on jamais, ils pourront peut-être un jour découvrir chez eux d’heureux micro-climats (elle veux dire » méso-climats » mais c’est une erreur bien trop courante, même aujourd’hui ndlr) leur permettant de mettre en bouteilles des crus nobles ». Sur le plan d’écoles, je note simplement qu’un seul des responsables des 6 cabernets de Californie avait fait ses études en France : il s’agit de Bernard Portet, qui est fils d’un ancien régisseur à Château Lafite. Les autres avaient soit fait des études aux USA, soit n’avaient pas de formation formelle au vin (comme Paul Draper, de Ridge Vineyards).

Se tromper de temps en temps dans ses jugements, ce n’est pas grave et cela arrive bien souvent. Mais se tromper lourdement sur toute la ligne en pratiquant une grande mauvaise foi et en oublient de vérifier ses informations, ce n’est pas du bon travail de presse. Maintenant nous avons tous, si nous somme de bonne foi, que de bons et grands vins peuvent se faire dans de très nombreux pays et régions et qu’il n’y a aucune « précellence » des vins français parce qu’il viennent de ce pays. Et c’est tant mieux pour le consommateur d’où qu’il vienne, comme cette affaire de 1976 a sonné le réveil pour certains producteurs un peu endormis.

Une petite note d’ironie pour terminer. J’ai trouvé, dans le même numéro de la RVF, à la page  41, une rubrique qui faisait écho des quelques dégustations diverses. Parmi ces notes, celles-ci :

Cabernet-Sauvignon 1972, Sterling Vineyards (Napa Valley) : Une très belle bouteille………à déguster un tel vin on se dit que les vigneron français ont intérêt à ne pas s’endormir sur leurs lauriers »

Je ne sais pas si Mme Khan a relu cet article avant publication !

 

David Cobbold

PS. Je dois rajouter, pour être complet, que j’écris ceci sous l’influence très bienveillante d’une excellente bouteille de Château Margaux 1983, la presque dernière de ce niveau de vin qu’il me reste dans ma cave. A l’époque, je pouvais encore me payer des bons primeurs de Bordeaux.

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Mauvaise foi et idées courtes

  1. Il est très bien de dire sous quelle influence a été écrit ce texte. 😉
    Si je me rappelle bien, Mme Khan avait demandé à M. Spurrier de lui remettre ses notes.
    Ce qu’il avait refusé.

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  2. Mr Cobbold, intéressant article. Mais comment voulez-vous que la RVF de l’époque soit critique à partir du moment où cette dernière était financée par les viticulteurs tout en étant un organe contrôlée par l’INAO. Ce n’est qu’à l’automne 1979 que la Compagnie Française d’éditions gastronomiques remplace la Société française d’éditions vinicole et que Mme Kahn fut remplacée par Mr Lousteau-Chartez. Et ce n’est qu’en 1981 que Chantal Lecouty et JC Lebrun ont racheté la RVF.
    Il était donc impossible à la RVF de l’époque de porter un jugement critique sur les vins américains car la RVF était financée par les vignerons français (en veuille pour preuve les nombreuses publicités dans un magazine ayant aucune ligne éditoriale consumériste).
    De plus, il faut savoir qu’à la fin des années 1960 un sondage a été effectué pour donner un nouveau souffle à la RVF où 90% des abonnés demandés des notes de dégustation et un axe critique. 10% étaient contre, c’étaient les viticulteurs. De 1960 à 1980, l’axe consumériste de la RVF à toujours été mis de côté car les viticulteurs d’alors refusaient de voir leurs vins notés de manière indépendante.
    Et à lire le numéro incriminé, on voit bien, que les vins de Lafite R. sont dégustés par Emile Peynaud, dont vous savez qu’il ét

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  3. Désolé, j’ai appuyé avant, je termine.
    Donc Peynaud était consultant de Lafite R. et critique de Lafite R. preuve de la collusion alors à l’oeuvre dans le milieu.
    Désolé pour le texte coupé et merci.

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  4. Merci Yohan pour cette explication historiquement juste et qui démontre le besoin d’une presse indépendante. Heureusement que les choses ont évolué, mêmes si les idées coutres peuvent subsister, ci et là

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  5. Lorsque ma balle file dans le « rough » au lieu d’aller vers le « green », je peste toujours contre mon club. Il m’arrive même de vouloir le casser alors qu’il n’y est pour rien. Certains ont le même comportement en tennis, y compris les vedettes. En matière de vin, cela prouve une fois de plus que la dégustation n’est pas une science exacte !

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  6. S’il est permis de survoler la chose, on peut partir sur la base qui devrait être acceptée par tous, à savoir qu’il n’y a pas de goût absolu mais bien des goûts relatifs à une éducation, à une pratique, et à un environnement.
    Ainsi quand à la session du GJE à Las Vegas nous avions préparé pour les mêmes vins deux salles : l’une pour des pros exclusivement américains et l’autre pour nos européens.
    Je n’ai plus le détail des résultats en tête mais grosso modo, il y a eu des vins incontestables, c’est à dire autant appréciés dans chaque salle. Et il y a eu aussi, pour des californiens, exactement l’inverse : en tête chez eux et en dernier chez les européens.
    Disons que tout cela – le goût – doit nous porter à comprendre que la notion de relativité, c’est comme le nez au milieu de la figure : inutile de contester, ça existe et c’est là !
    Ceci dit, la critique qui me vient d’abord à l’esprit quand on parle de cette fameuse dégustation reste toujours d’actualité : il fallait demander à tous ces Domaines de choisir le millésime, lequel, selon eux, était à l’évidence l’exemple même d’une réussite complète, à belle maturité. Rien de plus facile pour flinguer Lafite que de le mettre en jeune millésime. Il est alors la plupart du temps invisible.
    Odette Kahn, avec Léon Beyer a quand même eu un rôle pas négligeable dans la défense des vins français quand bien même ces rieslings quasi assassins servis dans les bards parisiens ont fait la fortune de médecins corrigeant les aigreurs permanentes de tant de consommateurs d’après guerre !
    🙂

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  7. Lire bien sûr « bars » et non « bordels » 🙂

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  8. Mais parce que le copinage et le vin font tout simplement bon ménage.

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