Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Chardonnay week (3): Shabo bas !

2 Commentaires

Dans la famille Chardonnay, je demande l’Ukrainien. A moins que ce ne soit le Moldave? Ou le Suisse?

D’abord, un peu de géographie. Nous sommes au bord de la Mer Noire, non loin d’Odessa. En Ukraine, donc… Mais déjà s’imposent quelques références historiques. C’est qu’il en a vu passer, des peuples, ce petit bout d’Europe ! Tour à tour moldave, roumain, turc, russe, moldave et roumain à nouveau, puis soviétique, il échoit à l’Ukraine à la fin du communisme.

Principati1786A l’embouchure du Dniestr, sur la Mer Noire (carte italienne du 18ème siècle)

Du Léman au Liman

Mais entretemps, le vignoble a été développé par… des Suisses !

Par quel hasard? Dites plutôt par quel Tsar ! C’est en effet Alexandre 1er, dont le précepteur était vaudois, qui fait venir dans la région des familles de Vevey. Nous sommes en 1822.

Nos dignes Suisses quittent donc le Léman pour le Liman – c’est le nom de la région marécageuse qui borde l’embouchure du Dniestr. Par oukase impérial spécial, ils reçoivent des terres près de la ville d’Akkerman (aujourd’hui Bilhorod) et y développent la vigne; il semble que même sous la domination turque, les locaux aient toujours peu ou prou continué à produire du raisin, du moût cuit, et plus discrètement, du vin et de l’alcool.

DnisterLiman1927Shabo/Saba en 1927, encore sous la domination roumaine

La région, avec son climat continental modéré par la proximité de la Mer Noire, se prête bien à la viticulture. Mais les Robinsons suisses de Bessarabie (c’est un des noms de la contrée) apportent un savoir-faire inconnu dans la région. Le fils du fondateur de la colonie, Charles Tardent, écrira même un traité de viticulture, qui connaîtra un grand succès en Russie.

Malgré la menace du voisin ottoman, l’insécurité, et même la peste, les Suisses font souche; il faudra deux guerres mondiales pour mettre fin à l’aventure: en 1940, la plupart sont expulsés par l’Armée rouge; ceux qui restent sont déportés en 1944.

Ne subsistent que quelques carnotzets – les petites maisons où l’on donnait à goûter le vin, dans la plus pure tradition suisse.

L’aventure a continué, cependant, cahin-caha ; d’abord de manière collective, ou plutôt collectiviste, sous le régime soviétique. Beaucoup a été perdu.

Shabo

Shabo, Shabonnay

Il devait être écrit quelque part que ce terroir serait sauvé par des étrangers; en 2003, l’essentiel du vignoble (1.200 ha) est racheté par une famille géorgienne, les Ioukouridzé. De gros investissements sont consentis (près de 100 millions d’euros!); les vignes sont progressivement remises à niveau, ainsi que les installations techniques; un musée du vin voit même le jour à Shabo.

L’entreprise vend l’essentiel de ses vins en Ukraine même (à elle seule, l’entreprise représenterait plus du quart de la production du pays !), mais depuis quelques années, elle exporte vers les pays baltes, les Etats-Unis, la Chine, et depuis quelques mois, en Belgique. Alain Pardoms, l’acheteur vins de Delhaize, a flashé sur les vins de Shabo, et en propose deux cuvées.

J’ai particulièrement apprécié celle de blanc. La cuvée Réserve 2014. Non, ce n’est pas du Chasselas, comme en Vaud; ni même du Melon (le Shabo Melon!); mais du Chardonnay. Un Chardonnay qui ne se cache pas – les notes variétales abondent, à commencer par la pomme, l’acacia et quelques touches de miel ; mais c’est son équilibre en bouche qui séduit: la vivacité du cépage et la rondeur d’un élevage soigné.

Il est vrai que c’est Stéphane Derenoncourt qui conseille la maison.

Je ne sais pas si le monde à vraiment «besoin» d’un Chardonnay ukrainien. Mais toujours est-il que celui-ci est bon.

On dira ce qu’on veut des cépages internationaux et leur développement à tout crin, qui met en danger la diversité ampélographique; mais commercialement, ils ont leurs avantages; notamment celui d’inspirer confiance, de susciter plus facilement le premier achat; le consommateur un tant soit peu aventurier veut bien se payer le frisson de la découverte de terroirs méconnus, mais rarement avec des cépages totalement inconnus. C’est ainsi que le Bulgares, dans les années 1980, ont bâti leur succès à l’exportation sur le Chardonnay, le Merlot et le Cabernet, et non sur le Melnik ou le Mavrud local.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de vanter les cépages oubliés (alors que c’était totalement ringard jusque dans les années 2000); en attendant que le phénomène dépasse les sphères d’initiés (ce que je souhaite), il faut vendre, et les cépages des Frantsouskii peuvent y aider.

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Chardonnay week (3): Shabo bas !

  1. Toutes ces commentaires sur le vin et le raisin sont vraiment et réellement pétillants qu’il m’en vient l’eau à la bouche, un grand Merci…

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  2. Tu fais l’éclatante démonstration du caractère unique, ou en tout cas très spécial, du vin dans la panoplie de ce que nous ingérons: histoire, culture, économie, plaisir. Tout s’y retrouve. Très intéressant article.
    Je me demande parfois à quoi sert d’élaborer du vin (à part faire vivre le vigneron et la filière) et commence alors à me morfondre. Ton papier m’a rendu le sourire, même avec mes gros …. shabos!

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