Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

M. Propre et Mr Clean

15 Commentaires

Le dernier billet de notre ami David, ce lundi, a suscité chez moi un sentiment de gêne. En toute amitié, je crois de mon devoir de le mettre en garde.

Mon cher David, il me semble que tu glisses là sur une pente savonneuse! Laver plus blanc que white, c’est bien, mais attention de ne pas te faire blacklister.  Tu sais, David, dans notre monde de bisounours, il y a pas mal de communicants qui pensent que la presse du vin doit être aux amis de Bacchus ce que Point de Vue Image du Monde est aux salles d’attente des proctologues: le miroir de l’actualité heureuse.

Mea maxima culpa

J’ai autant plus de raisons de t’inciter à la prudence que moi aussi, j’ai fauté; il y a deux ans, j’ai été déçu par un Crémant de Muré – leur cuvée Prestige. Comble du mauvais goût, je l’ai écrit sur mon blog perso.

J’ai d’autant moins d’excuses que contrairement à toi, je n’ai pas longtemps hésité avant d’écrire; c’est sorti tout seul. C’est mon côté impulsif. J’avais oublié d’enclencher l’autocensure sur ma boîte de vitesse.

Choqué par tant de bassesse, à l’époque, notre collègue Louis Havaux a tout de suite trouvé les mots pour relativiser la chose: selon lui, pour autant que je n’aie pas été frappé d’agueusie, j’avais dû tomber sur une mauvaise bouteille. Pas de chance, ni pour moi, ni pour ma Maman, pour qui j’avais acheté ce flacon. Les mauvaises bouteilles sont au même prix que les autres. 

Pas de chance pour toi non plus, David, d’être à nouveau tombé sur une mauvaise bouteille, deux ans après. A ce degré de poisse, c’est tout juste si l’on ne pense pas à changer de métier. 

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Tough on freaky Crémants, too!

Pas plus que toi, je n’ai quoi que ce soit contre la Maison Muré, dont je me rappelle incidemment avoir apprécié un des Crémants, il y a quelques mois, chez IVV. Et je précise que c’était une dégustation à l’aveugle. Je ne connais pas les Muré. Je n’ai jamais marché dans leurs vignes, comme me le conseille M. Jean. Mais comme c’est le lot de la plupart des gens qui leur achètent du vin,  je ne pense pas que cela puisse être retenu contre moi. 

Inversément, on pourrait même reprocher à ceux qui fréquentent trop assidûment un domaine de perdre leur objectivité. C’est le vin que nous jugeons, pas le vigneron ou la vigneronne, aussi sympathiques soient-ils.  Quant aux vignes, oui, elles sont importantes, et c’est toujours un plaisir de les voir. Mais les belles vignes ne font pas forcément les bons vins.

Quoi qu’il en soit, pas plus que toi, David, je n’ai vraiment l’habitude de commenter les vins qui me déçoivent – globalement, je trouve plus productif d’inciter le consommateur à boire bon que de le détourner de ce qui me semble défectueux, ou moins intéressant. A tort ou à raison, car pour notre excellent confrère Marc-André Gagnon, « toute critique est positive ».

C’est aussi une question de temps et de place: la vie est trop courte et les pages vins, trop rares. Vous imaginez Decanter publier des listes de vins à 7/20? Parker, pondre des notes sur des daubes à 45/100 ? Pourtant, dans les supermarchés, chez les cavistes, et même parmi les échantillons que nous recevons, ou les bouteilles que nous achetons, il y a beaucoup plus de 45 que de 95. Un de nos commentateurs trouve « immonde » que tu publies une critique négative sans en parler au préalable avec le producteur – une absence totale de scrupules qu’il attribue à tes origines anglaises, perfide David. Moi qui suis Français de souche, et généralement fier de l’être, ce que je trouverais vraiment immonde, c’est de tromper mon lecteur en lui faisant croire que tout le vin il est bon, et que tout le monde il est gentil. 

Et puisqu’on en est aux citations, que penses-tu de celle-ci: « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ».

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Quand je dis que je n’ai pas pour habitude de publier des commentaires négatifs, il y a quand même quelques exceptions, de temps à autre – ce fut le cas récemment avec mon compte-rendu de dégustation des Gevrey-Chambertin 2014. On me dira qu’il s’agissait d’un petit millésime (j’ai lu le même argument sous la plume du même commentateur). Je répondrai que les prix du « petit millésime » n’avaient rien de petit, eux.

Bref, quand je me permets de déroger à ma règle, c’est que je juge que cela peut apporter des arguments pour une démonstration plus générale, au service du consommateur – et je crois que c’est le cas de ton billet comme du mien, David. Il se trouve que c’est tombé deux fois sur Muré, pas de chance pour eux, mais le sujet est tellement plus vaste! Et l’avantage du vin, c’est que tout est remis en question chaque année. Une hirondelle ne fait pas le printemps, un seul commentaire ne fait pas une réputation.

Une proposition

Maintenant, soyons concrets. Compte tenu de notre belle complicité, David (rien qui ne rapproche plus qu’une mauvaise expérience!), je te propose de lancer le Concours International des Vins Pas Nets®.

Comme je ne pense pas pouvoir trouver de sponsors parmi les interpros, ni parmi les bouchonniers ou les verriers, qui sont les bailleurs de fonds habituels de ce genre d’événements, je pense plutôt prospecter du côté des fabricants de nettoyants pour vitres. Quitte à travailler dans la transparence…

Avec l’argent dégagé, nous pourrions peut-être lancer un magazine; la presse ne rapporte pas grand chose, mais elle constitue toujours une belle vitrine pour un concours.

Nous y signerions nos articles sous deux alias: M. Propre et Mr. Clean. Ne serait-ce que pour pouvoir continuer à marcher dans les vignes en toute impunité, et à fréquenter nos confrères plus consensuels que nous – je n’ai pas dit jésuites, note bien.

Ad Majorem Vini Gloriam,

Hervé Lalau 😦

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

15 réflexions sur “M. Propre et Mr Clean

  1. Un journaliste informe, négativement et/ou positivement. Informer, aide les lecteurs à choisir. C’est d’une banalité. Une information exclusivement positive porte un nom : publicité rédactionnelle. Tout le reste est contorsion.

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  2. Très bien écrit pour un prof. d’anglais, Mister Lalau, et, plus encore, pour un Français! On savait déjà que « la cuisine française est la meilleure au monde, quand ce sont des Belges qui la préparent ». Il apparaît également que la prose française est magnifique quand ce sont des Belges qui tiennent la plume: Georges Simenon, Amélie Nothomb, Eddy Merckx … Mais là, tu nous rejoins, ami.

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  3. Alain Is, of course, right. Not criticising poor quality products seems to be particular to wine. I don’t see the same restraint being applied to restaurants, concerts, films, books etc.

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    • Effectivement, le vin jouit, d’un statut particulier, parfaitement illégitime, forgé au cours des ans, lors des relations entre la presse et la production. Imaginons un vin, un vigneron, un domaine, un restaurant, traités avec la dureté et parfois même, la férocité, dont usent nos confrères à l’égard du cinéma, de la musique, de la littérature et je parle pas de la politique. Ce ne serait pourtant que bon travail.

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  4. Il est clair que la Maison Muré sait parfaitement qu’en envoyant chaque année à bien des dégustateurs professionnels une caisse de leurs derniers vins, il y aura des réactions libres dans un sens ou dans l’autre. Il suffit de parcourir ainsi le forum LPV où c’est une évidence.
    Il est clair aussi que bien des Guides, le Bettane en tête, le principe de travail est simple : on ne parle pas des vins qui ont déçu, la place devant être gardée pour les vins qu’on aimé. Descendre un vin comme on peut descendre un restaurant, un livre, une pièce de théâtre ou un film, ce n’est pas dans les moeurs de la critique. On peut le regretter ou pas.
    Mais surtout, restons lucides : la critique vin n’a plus du tout l’influence qu’elle a eu au siècle dernier. Même les infos sur le site Parker n’ont plus du tout l’influence qu’elles avaient du temps de Bob.
    Une raison triviale : les gens ne prennent plus le temps de lire, à part les producteurs cités et quelques fondus, et les outils de communication utilisés pour savoir sont ceux que propose l’internet, l’application VIVINO en tête. La critique papier, c’est simplement la peau de chagrin. Quand vous voyez à quel point la critique papier a du mal à vivoter (je ne dis même plus « vivre »), et que VIVINO a levé, pour son développement, 30 millions de $ dont 8 millions d’euros mis à titre perso par le patron de Moët-Hennessy (Monsieur Navarre), cela fait réfléchir.
    Il n’est que temps d’étudier, pour les vrais journalistes « papier » comme les animateurs de ce blog, de songer à s’adapter à ces nouveaux outils. Pas facile, certes, mais la pente vers le bas est claire et évidente.
    Ajoutez à cela que bien des amateurs se croient suffisamment confiant dans leur propre goût, et que les nouvelles générations n’ont pas été éduquées au vin comme les nôtres et qu’elles s’alimentent en info vis le net, et vous verrez qu’il n’est que temps de repenser comment utiliser vos connaissances de professionnels dans un monde qui change à vitesse GRAND V.

    Aimé par 2 people

  5. Extrait de « Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil » (disponible sur le web, pour ceux qui ne connaîtraient pas):
    « Vous me trouvez grossier et moi mon cher ami, je vous trouve vulgaire. Vous ne comprenez pas, je vais vous expliquer. Dire « merde » ou « mon cul », c’est simplement grossier. Maintenant voyons donc tout ce qui est vulgaire. Prendre une voix feutrée et sur un ton larvaire, vendre avec les slogans aux bons cons d’auditeurs les signes du zodiaque ou le courrier du cœur. Connaissant son effet sur les foules passives, faire appel à Jésus pour vanter la lessive. Employer les plus bas et les plus surs moyens, faire des émissions sur les vieux, la faim, le cancer, enfin… jouer sur les bons sentiments afin de mieux fourguer les désodorisants. Tout cela c’est vulgaire. Ca pue, ça intoxique, mais cela fait partie du jeu radiophonique. Vendre la merde, oui, mais sans dire un gros mot ! Tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau. Mais là mon cher Plantier, vous ne pouvez comprendre et dans un tel combat, je ne puis que me rendre. Alors mon cher Plantier, salut, je ne puis que me taire. Je crains en continuant de devenir vulgaire… »

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  6. Point 1: Le seul moment de mon existence où j’ai été – de loin – en contact avec « la vente » fut durant ma collaboration avec le monde pharmaceutique (pour le meilleur et pour le pire). Là, il y a deux influences déterminantes: le prescripteur (qui l’est aussi au sens propre) mais également l’échantillon. Durant l’année de formation que j’ai suivie à l’Ecole de Commerce Solvay (Université Libre de Bruxelles), je me suis aperçu que plein d’autres domaines « échantillonnaient » également, même Caterpillar (prêt d’engins pour essai) par exemple. Meilleur est l’échantillon, et meilleure est sa « position concurrentielle », plus cela a de sens. Mais le risque de « déplaire » n’est pas nul. Je reste un adepte forcené des échantillons et en distribue pas mal. Je n’assume par contre pas les frais de port.
    En même temps, ma réussite commerciale « très relative » ne semble pas indiquer que c’est forcément la meilleure attitude.
    Point 2: « Video killed the radio star » et le journaliste « spécialisé » à la papa (= le prescripteur), chouchouté et hypersoigné par la profession, est en train de disparaître à cause (grâce ?) à d’autres médias, effectivement. Il est probable que la complaisance systématique suivra le même chemin. D’ici-là, c’est la petite propriété viticole qui aura disparu, et le vrai restaurant, et le maraîchage à petite échelle etc …. En fait, le monde est fait pour l’agro-alimentaire. Elle invitera la jet-set à des « happenings » vineux au cours desquels le vin n’est qu’un prétexte, au mieux.
    Pour Gagnon: « … et nous nous serons morts, mon frèèèè-re! ».

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    • Luc – far too pessimistic IMHO. May I suggest a short cure in Belgium’s beneficial climate to restore your spirits. 25 years ago I would have agreed with you as butchers, greengrocers etc. disappeared from London. Since then we have seen a return of high quality, butchers, fishmongers, farmers’ markets etc.. growth of small independent wine merchants, craft beer and gin makers etc.

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  7. I agree with Jim, having seen many signs of this during a very recent trip to London. Market reactions can operate at surprising speed and people are not always sheep. Look at craft beers for just one example.

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  8. Goûté des vins de Muré il y a 10 jours, au club In Vino Veritas de Toulouse.

    Le Crémant était correct, évoquant Limoux (mais avec une bonne acidité)

    Pas de reproches marquants à faire aux 4 autres vins, l’exercice consistant à les goûter à l’aveugle.

    Muscat Steinstuck 2014
    Sylvaner Steinstuck 2014
    Pinot gris Vorbourg 2014 (en précisant sur le Clos St-Landelin)
    Riesling Vorbourg 2014 (Clos St-Landelin)

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    • Oh le vilain, pourquoi « évoquant Limoux mais avec une bonne acidité »? Je ne trouve pas que les crémants de Limoux en manquent, généralement. Mais c’est vrai que je ne goûte que ceux des (petits) producteurs et qu’il ne représentent pas une grosse proportion du total produit.

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  9. Luc,

    Pas senti le Riesling, du moins (ni le Mauzac).
    Pour le reste, question de repères et de goûts particuliers.
    Les vins du domaine Muré sont plus toniques, depuis 2010. C’est bien.

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  10. Luc,

    Et je précise que je ne suis pas fan du tout d’Amélie Nothomb, trouvant sa prose un peu molle …

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    • Quelle horreur, c’est magnifiquement bien écrit et la demoiselle possède une vraie personnalité. Après, elle sait entretenir la légende et je trouve que ses récits sont trop courts. A dire vrai, elle m’envoie un petit mot lors de mon anniv. chaque année (vrai) et me téléphone parfois pour la Saint Luc, alors que je ne célèbre pas les fêtes moi-même. Il lui est arrivé de boire un … échantilllon de Coume Majou, mais elle n’a jamais écrit qu’il était manifestement issu de raisins pas mûrs (15,5 vol % !!!) et possédait un goût végétal, elle !!!! Hélas, alors qu’elle cite très souvent des crus dans ses récits, je n’y ai pas encore eu droit. Ca me plairait. Victor Hugo, lui, avait logé à l’hötel des Colonnes à Waterloo (à présent détruit), chez une Madame Dehaze, précise-t-il, qui était la grand-mère du père de ma mère. Il y a terminé les Misérables. Chic, non? On dit que la pension coûtait 4,25 francs belges!

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