Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Le Carménère, au revoir Bordeaux, bonjour Chili

9 Commentaires

Avant-hier soir, ne sachant que boire, j’ai décidé en fouillant ma cave d’ouvrir ce Carménère qui me tendait le goulot. Là, dans le petit porte-bouteille dédié aux vins d’Amérique Latine, il se rappelait à moi. Me remémorant son histoire toute simple –  il est revenu dans mes bagages d’un voyage au Chili.

J’ai hésité, la bouteille lourde, le style Premium, comme on aime à dire là-bas (et ailleurs aussi), en plus élaboré par une grosse boîte, voila bien le genre de vin qu’on garde quand on reçoit quelques potes avertis des excès du Nouveau Monde.

Mais comme il continuait à me faire de l’œil, j’ai fini par le déboucher, malgré tout ce qu’il y avait d’écrit sur l’étiquette. David, qui trouve souvent qu’il y a trop d’éléments imprimés sur les étiquettes françaises, là il aurait eu son compte.

En commençant par le dessus:

terrunyo-001

Vineyard Selection Terrunyo unfiltred Carmenere Block 17

Peumo Vineyard – D.O. Peumo – Cachapoal Valley – Chile 2007 Concha y Toro

Je me dis que quand les Chiliens ont envie de nous en mettre plein la vue, ils y mettent le paquet. Mais l’important reste ce qu’il y a dans la bouteille.

Je m’attendais au pire, un truc plein d’alcool, il titre 14,5°, avec un goût de bois coco, et des épices aussi usées que le fruit. Et bien non!

Carménère 2007 Peumo Valle de Cachapoal  Concha y Toro

terrunyo-carmenere 

Sa robe est d’un grenat violet comme la marmelade de fruit qui saute au nez. Elle mélange les fruits noirs, myrtilles et mûres, fraises et cassis, qu’elle saupoudre de cannelles, de cumin et de cardamome pour la rendre plus attirante encore. Puis, elle frappe à la porte du palais. Ce dernier ouvre grand les lèvres et se laisse bousculer sans contrainte par ce fruité épicé. La langue, qu’il n’a pas dans la poche, se délecte des milles nuances fruitées, se tourne sept fois dans la soie tannique, affole ses papilles de jus frais et gourmands, les baigne dans un véritable plaisir buccal, se donne au chat pour connaître l’origine de ce Carménère.

Tout compte fait, ce vin issu d’une bouteille imposante, issue elle-même d’une maison tout aussi importante, se révèle des plus agréables.

Peut-être est-ce l’âge du vin, après neuf années, il a bien digéré son bois (8 mois en barriques de chêne français). Il avait suffisamment de matière pour le faire.

peumo-1

L’origine de ce Carménère : le vignoble de Peumo, planté en 1990, se perche à 170 mètres. Ses terrasses courent le long du rio Cachaopal, au creux de la Cordillère Côtière. Le sol se compose d’argiles limoneuses d’origine fluviatile. Le climat y est chaud, très ensoleillé, mais avec un écart de température de 19°C entre jour et nuit, dû à la double influence du fleuve et du lac Rapel, assez proche. La vendange se fait manuellement à partir de fin avril. La fermentation dure une dizaine de jours suivie d’une macération post-fermentaire de 2 semaines, le tout en cuve inox jusqu’à la fermentation malolactique. Le vin est ensuite entonné en barrique pour 8 mois.

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Un joli vin qui s’est bu avec gourmandise et velouté, tout en puissance contenue qui frisait l’élégance, comme quoi les aprioris…

chili-argentine-026

Concha y Toro montre qu’en dehors de son incontournable Casillero del Diablo, existe une véritable gamme. Et que le Chili a eu raison de choisir le Carménère comme cépage de référence, après avoir trop longtemps erré avec le Merlot-coco-mou-à-l’alcool. (ndlr: le Carménère fait partie de la famille des Carmenets, au même titre que le Merlot, avec lequel il partage un même père, le Cabernet franc; il a fallu les recherches du Professeur Boursiquot, pour que l’on différencie les deux cépages souvent plantés ensemble au Chili, à cause d’une erreur des pépiniéristes).

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Pourquoi donc les Bordelais ne replantent-ils pas ce cépage qui était bien ancré dans leur vignoble jusqu’au phylloxéra?

 

Hasta

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Marco

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Le Carménère, au revoir Bordeaux, bonjour Chili

  1. Tu as certainement raison de poser la question de la replantation potentielle de carmenère et de rappeler que, lors du fameux classement de 1855 en Gironde, il était plus que de la partie. J’ai moins l’occasion que toi de boire ces vins « exotiques » (pour la France) mais, lorsque cela arrive, je les apprécie beaucoup. Que répondent les « locaux » quand tu les interroges?
    Et que disent les Français ou les Italiens qui en ont encore (ou « à nouveau »)? On parle de Brane Cantenac, et de San Leonardo dans le Trentin. Ca, c’est de l’information livresque, je n’ai aucun renseignement personnel. Mais je ne suis plus journaliste …
    Un commentaire d’esthète aussi: la photo que tu montres est magnifique et c’est vrai que cela ressemble fort à du CF: la pruine très grise et matte, cette belle grappe oblongue, les feuilles qui roussissent volontiers …
    Enfin, ta bouteille « premium » fait un « mix » entre l’étiquette de Lafite ( ou de Cantemerle) pour le design et le flacon très réussi de Haut-Brion, le seul Bordeaux connu (avec La Lagune et parfois Sociando-M) qui m’enchante encore vraiment, en toute simplicité (huhu).

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  2. Luc, pour avoir été deux fois au Chili à deux ans d’intervalle (je n’ai donc rien d’un expert), je me rappelle que les Chilens sont assez fiers du Carménère pour sa différence. Un peu comme on est fier de la gueuze à Beersel ou du Carignan à Corneilla. Mais c’est le hasard qui les en a dotés, ils étaient persuadés d’avoir du merlot, seulement, ils voyaient bien que certaines parcelles n’avaient pas du tout la même maturité. Certains plants sont assez anciens, comme chez Errazuriz, dans l’Aconcagua. (http://www.errazuriz.com/)
    Le cépage est une chose, mais je pense que le défi, pour eux, c’est de trouver des terroirs plus difficiles, et partant, plus qualitatifs que dans la vallée centrale où la vigne pousse trop bien; je pense aux contreforts des Andes, ou à la bordure de la cordillère côtière, ou au Sud où c’est plus gélif, ou encore au Nord où l’humidité du Pacifique fait toute la différence, etc… Bien qu’il soit très étroit, le Chili est un pays très divers, il pourrait bien nous surprendre, et pas seulement avec du Carménère; surtout qu’on voit émerger de nouveaux vignerons (certains sont français, incidemment) qui ne pensent pas qu’en termes de marché d’export, de possibilité marchande immédiate, mais qui raisonnent à plus long terme, et commencent à faire des vins d’auteurs. Le Sol de Sol de Bodegas Aquitania (http://aquitania.cl/) par exemple, est un chardonnay qui blufferait pas mal de producteurs européens de ce cépage.
    J’avoue que aimerais beaucoup y retourner – ceci n’étant pas un appel du pied à un sponsor potentiel, juste l’envie de faire une mise à jour et de découvrir ces nouveaux terroirs, notamment Itata, Bio Bio et Malleco.

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    • Fraction de réponse, merci Hervé. Tu sembles indiquer, ou alors j’ai mal lu, que la multiplication du carmenère n’est pas à l’ordre du jour dans la région très fertile et qu’il devra – peut-être, sans doute? – se confiner à des « niches ». Je me demandais si, mantenant que le problème du phylloxéra se pose moins (et au Chili très peu, sauf si je suis mal renseigné), les variétés « abandonnées » à la fin du 19ème siècle ne méritaient pas un « come-back ». Le sommelier de chez Bras, Sergio, met un point d’honneur – note que je n’y ai jamais mangé même si on nous y voit de temps à autre – à proposer plusieurs carmenères à la carte. Il est argentin de naissance … et d’accent.

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      • Non, je me suis mal expliqué; je ne parlais pas spécifiquement du Carménère, je veux dire que les Chiliens vont sortir de l’équation Chili=Carménère, même si elle ne leur a pas si mal réussi pour l’image, en s’appuyant plutôt sur de nouveaux terroirs.

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  3. « Le sol se compose d’argiles limoneuses d’origine fluviatile », des alluvions en somme ? Qu’en diront les chantres des sols pauvres ? Mais vu les températures, quelques réserves hydriques ne semblent pas superflues…

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    • Les alluvions, au Chili, vu le genre de « torrents » qui descendent des Andes, leur largeur et leur débit, c’est assez complexe et varié. Ici, ce sont des terrasses assez pentues, avec une assez grande variabilité; de l’argile, mais aussi du caillou, et au final, des plants assez peu vigoureux si l’on compare avec le coeur de la vallée centrale; à Peumo, on est plus à l’Est, dont plus proche des Andes.
      Et de toute façon, le Carménère n’aime pas les sols trop pauvres.

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      • « Le carmenère n’aime pas les sols trop pauvres » … Cela laisse songeur. Là-bas, je suppose qu’ils sont francs de pied: pas de porte-greffe américain. D’ordinaire, ce sont pourtant les Américains qui n’aiment pas s’implanter en sol trop pauvre. Et même quand ils colonisent un sol assez riche, ils l’abandonnent très appauvri. Des exemples? Cuba pour commencer: avant eux, tout y poussait, et très bien. A présent, il n’y a plus que de la canne à sucre. Et, surtout, l’Europe et la plan Marshall. Avant, notre agriculture commune (et notamment la française, Hervé) était florissante. A présent, tous les vrais paysans crèvent de faim.
        Pour nos amis du Brexit, qui vont voir rappliquer dare-dare leur « ami » américain, je prédis la réintroduction de tickets de rationnement pour les plus pauvres. Les riches pourront toujours se servir chez les traiteurs chicos ou au shopping mall, en payant par American Express.
        Après le « Gouvernement Cheddar », on va voir le « Gouvernement McDonalds ». Il paraît qu’il accompagne très bien les crus de carmenère!

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  4. « Le Carménère n’aime pas les sols trop pauvres ». C’est ce que disent les Chiliens, et je pense que c’est par rapport aux autres cépages qu’il ont – et qui sont tous ou presque francs de pied.

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  5. Merci de cette confirmation, Hervé. Elle ne cesse de nous surprendre. D’une part, je suis sûr que nos amis de chez l’Oncle Sam font tout ce qui est possible pour « acclimater » le P. vastatrix en Amérique latine (concurrence pour les vins californiens), en vain jusqu’à présent. D’autre part – un commentateur l’a justement fait remarquer – les grandes zones de viticultures chiliennes (ou argentines d’ailleurs) ne sont pas excessivement sablonneuses. Bien plus, certaines sont alluviales, limoneuses ou franchement argileuses, un rêve pour le puceron!

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