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Ces cépages dont on ne parle pas (ou si peu) en Champagne

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S’il est une appellation importante dont on peut admirer l’unicité, c’est bien la Champagne; ce qui fournit surement une des raisons de son succès mondial. 34.000 hectares et un seul type de vin produit (ou presque, car que pèsent les Coteaux Champenois ou les Rosés des Riceys ?). Mais le corollaire (et le risque) d’une telle homogénéité, non pas dans la qualité mais dans le style général des vins, c’est quand même une certaine uniformité. Comment alors introduire, ci et là, un brin de folie qui augmenterait les choix stylistiques de l’amateur averti ?

encepagementUn schéma officiel du CIVC qui oublie les 4 autres cultivars, certes très minoritaires

 

Bien sûr, il y a les approches culturelles, dont un nombre croissant de producteurs se targuent, en mettant en avant le bio ceci ou le bio cela. Plus significatif dans le résultat à la dégustation sont les procédures de vinification et de vieillissement: bois/pas bois ; malo/pas malo ; durée sur lies plus ou moins longue, etc, etc.  Mais une autre piste, qui mérite plus ample exploration à mon avis est la diversité, longtemps restée cachée, des cépages champenois. Même pour un public averti, je me demande combien savent qu’en réalité, il existe sept cépages autorisés en Champagne et non pas les trois seuls mentionnés dans presque tous les documents officiels. Le site officiel du CIVC mentionne enfin, et depuis peu, les quatre autres, mais en précisant qu’ils ne représentent que 0,3% du vignoble champenois. Les raisons du pourquoi du comment de cette absence de diversité sont certainement multiples, et autant liées à des histoires de rendement et de résistance aux maladies qu’à des questions de potentiel qualitatif. Mais je constate que quelques producteurs croient à l’intérêt de ces variétés très minoritaires et produisent un nombre croissant de cuvées très méritoires qui font appel à eux, seules ou en assemblage.

Ce sont quelques dégustations récentes ou plus anciennes qui m’encouragent à évoquer ce sujet, mais sans que cela soit pris pour une sélection rigoureuse basée sur une dégustation comparative conduite dans les règles. Non, il s’agit ici d’impressions et d’interrogations. Affaire à suivre sans doute, comme bien d’autres que nous évoquons ici, car rien n’est définitif dans le monde du vin.

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Ma première rencontre avec ces cépages presque perdus de la Champagne s’est fait il y a près de 20 ans, grâce aux frères Aubry, à Jouy-les-Reims. Entre 1989 et 1990 ils ont greffé, successivement, des plants d’Arbane et de Petit Meslier, puis de Pinot Blanc et de Pinot Gris (le premier est souvent appelé Enfumé et le second Fromenteau, en Champagne). Les deux premiers ont été vinifiés en 1993, et les deux autres l’année suivante. J’ai du déguster leur cuvée intitulée Le Nombre d’Or, réalisé avec les sept cépages, pour la première fois vers 1997 ou 1998 et je l’ai tellement aimée que j’en ai achetée par la suite. Plus récemment, j’ai pu goûter aussi plusieurs vins en mono-cépage faits avec l’Arbane ou le Pinot Blanc. Ils sont souvent issu de la région auboise car ces variétés étaient autrefois davantage implantés dans cette partie de la Champagne que dans la Marne. Pour celles que j’ai pu déguster, à différentes occasions, des producteurs de l’Aube comme Moutard, Fleury, Drappier et Chassenay d’Arce élaborent tous des cuvées avec une ou plusieurs de ces variétés. Et il y en a d’autres ailleurs, je sais.

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Ma dégustation récente de la cuvée Pinot Blanc 2008 de Chassenay d’Arce fait partie des plus réussites dans le genre car j’ai trouvé ce vin très accompli, aussi fin que frais, joliment parfumé, plein et rond en bouche, sans être envahissant ni lourd. Ce vin se vend au prix de 41 euros, mais j’estime qu’il les vaut bien, du moins sur une échelle de valeur champenoise. Cette expérience m’a alerté quant à l’intérêt de ce cépage et je me suis empressé de déguster une autre cuvée de pur Pinot Blanc, issu cette fois-ci de l’autre extrémité de la Champagne.

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J’ai déjà dit ICI tout le bien que je pense des Champagnes de Pierre Trichet qui est basé dans le village de Trois-Puits, tout près de Reims. Il vient de sortir une cuvée de pur Pinot Blanc appelée 1333, ce qui désigne le nombre de bouteilles produites de ce vin. Là encore, j’ai été impressionné par la sapidité délicate de ce cépage quand il est vinifié en Champagne. Il me semble à la fois un peu plus rond et un peu plus fruité qu’un Chardonnay, et donc capable de donner du plaisir plus jeune. Ce ne sont là que des impressions basées sur un petit nombre d’expériences, mais j’espère pouvoir les mettre à l’épreuve d’autres dégustations plus larges bientôt.

Si on regarde maintenant les origines et caractéristiques de ces quatre variétés, pour l’instant très minoritaires, peut-être pourrait-on déceler quelques causes de leur quasi-disparition.

Arbane ou Arbanne : le nom est dérivé du latin alba (blanc), qui a donné Albane, puis plusieurs autres synonymes  plus ou moins proches. Ce cépage fait partie du petit groupe ampélographique (groupement provisoire géographique) des Tressots, dont le Tressot lui-même (rien à voir avec le Trousseau du Jura), le Bachet Noir et le Peurion. Cette vieille variété était autrefois très plantée dans l’Aube, autour de Bar-sur-Aube. Réputé vigoureux et au débourrement précoce, mais à la maturation tardive et avec des baies et des grappes de petite taille. Ces trois dernières caractéristiques pouvant aisément expliquer son abandon, mais lui donne aussi des atouts dans le contexte du réchauffement climatique. Il est aussi sensible au mildiou.

Olivier Horiot, aux Riceys, en produit une cuvée très rare, et Moutard-Diligent, à Buxeuil, une cuvée vieilles vignes, également 100% Arbane.

Petit Meslier : issu d’un croisement naturel entre le gouais (notre « Casanova des vignes ») et le savagnin. C’est donc un cousin du Grüner Veltliner. Il fait partie du groupe important des Messiles, avec le Chenin Blanc, le Colombard, le Pineau d’Aunis, le Sauvignon Blanc ou le Gros Meslier, par exemple. On le trouvait aussi autrefois dans le Sancerrois ou il était mentionné dès 1783. C’est aussi une variété au débourrement précoce, donc à risque au printemps, mais il mûrit plus tôt que l’Arbane. Cependant, il est sensible au millerandage et au botrytis et a aussi des petites baies et grappes. Voilà déjà des raisons probables pour son quasi-abandon, bien qu’il ait été prisé pour sa capacité à maintenir son acidité dans les années chaudes. Mais cette acidité nécessite évidemment une durée plus longue sur lies et entraîne des coûts supplémentaires. Duval-Leroy produit une cuvée de pure Petit Meslier, issu d’une parcelle dans la Vallée de la Marne, mais je ne l’ai pas encore dégustée. Très curieusement, on trouve un peu de Petit Meslier en Australie, plus précisément dans l’Eden Valley (South Australia) que je vais bientôt visiter.

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Pinot Gris (appelé localement Fromenteau) : il s’agit d’une mutation par la couleur du Pinot Noir. Très planté en Italie, on le trouve aussi partout en Europe centrale et orientale, mais aussi en Californie, en Oregon, en Argentine, en Australie et en Nouvelle Zélande, par exemple. En France sa principale région est l’Alsace mais on le trouve aussi en Val de Loire, souvent sous le nom erroné de Malvoisie (comme en Suisse). Il subsiste aussi en Bourgogne et en Champagne, deux régions ou il était beaucoup plus présent autrefois. Son acidité faible le rend peu propice à une extension importante en Champagne.

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Pinot Blanc (parfois appelé l’Enfumé) : Cet autre membre de la famille des Pinots donne quelques cuvées mono-cépage convaincantes en Champagne et semble gagner du terrain. C’est un mutant du Pinot Gris (et donc un double mutant du Pinot Noir !) et a souvent, dans le passé, été confondu avec le Chardonnay. Il est plus régulier en production que le Pinot Gris et mûrit plus vite que le Pinot Noir. Il me semble un peu mal aimé en Alsace, mais, à titre personnel, je le trouve souvent plus fin et plaisant que la plupart des Pinots Gris alsaciens. Il est planté un peu partout en Europe Centrale et Orientale, de la Suisse à l’Ukraine, sans oublier le Nord d’Italie. Il a aussi rencontré un petit succès local dans certaines parties de la Californie et de l’Oregon, régions où j’en ai dégusté de bons exemples, comme Ben Nacido à Santa Maria. Sans oublier le Canada et la vallée d’Okanagan. Pourquoi a-t-il failli disparaître de la Champagne ? J’avoue ne pas bien comprendre. Il résiste bien au froid, mais il est assez vulnérable aux maladies cryptogamiques. Je parierais néanmoins sur une extension de ses très modestes surfaces dans les années à venir en Champagne.

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David Cobbold

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

14 réflexions sur “Ces cépages dont on ne parle pas (ou si peu) en Champagne

  1. Toujours pédagogue et sans jamais oublier la concision 🙂 Assez fascinant de voir qu’un peu partout la Champagne est en train de produire une belle minorité de nouveaux vignerons cherchant une identité nouvelle !

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  2. Il me semble avoir lu que le Gamay était autorisé dans l’Aube jusque dans les années 1930 et que donc, si des vignes de ce cépage ont été plantées avant cette date, leurs raisins peuvent toujours entrer dans une cuvée de Champagne.

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  3. Alors là, les Vanhelmont se multiplient chez les 5. J’approuve. J’avoue que, sorti du PG (analogie avec le « Beurot » en Bourgogne blanc), j’ignorais la possibilité d’utiliser ces cépages pour le champ’. Mais je ne suis pas un spécialiste. Effectivement, dans une deuxième vie (à laquelle je ne serai heureusement pas soumis), il aurait fallu que je découvrisse cette région et ses néo-vignerons aussi.
    Une question de profane: est-ce que le fromenteau qui pousse en zone marécageuse en plein milieu des boues de ville dégage des arômes de genêt en fleur au petit matin frileux?

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  4. Je laisse Marc répondre à la question de Luc. C’est lui le spécialiste des parfums venus d’ailleurs.

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  5. Eu l’occasion de déguster la cuvée St Cyr de Paul Dangin, 100 % pinot blanc : délicat et fin ; à l’apéritif c’est divin 🙂

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  6. A titre d’anecdote, n’oublions pas que même sur les cuvées 100% chardonnay, il est inscrit Blanc de Blancs, le second terme étant au pluriel. Je n’ai pas retrouvé de quelle époque exactement date ce terme, mais il est indéniable que la présence suffisante d’autres cépages blancs (notamment le pinot blanc dans la vallée de l’Aube) explique cette orthographe.

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  7. C’est une remarque intéressante Ghislain et j’avoue ne pas en connaître la réponse. Je constate que la RVF, qui sait évidemment tout sur le vin, n’est même pas au courant qu’il existe d’autres variétés blanches que le chardonnay (voir ci-dessous, issu de leur « dictionnaire »)

    « Définition : Blanc de blancs
    Blanc de blancs : Cette expression est employée pour les champagnes et détermine les types de cépages employés lors des assemblages. Blanc de blancs signifie que le champagne a été élaboré exclusivement à partir du cépage blanc, le chardonnay, le seul autorisé en champagne. Les blancs de blancs sont principalement élaborés dans la côte des Blancs, au sud d’Epernay, sur une vingtaine de kilomètres, notamment dans les communes de Cramant, Le Mesnil-sur-Oger, Avize et Oger, réputées pour la qualité de leur terroir calcaire. »

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  8. Sarkozy, lui aussi est un « Blanc de Blancs », ce que ne peut pas dire Obama. Est-il pour autant … blanchi de tout soupçon? Je le trouve moins marrant que du Cramant, peu avizé et, pour tout dire aussi tortillard que les hêtres de la Montagne de Reims, toute proche.

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  9. La cuvée nombre d’or d’Aubry est intitulée Sablé Blanc deS Blancs (chardonnay, arbane, petit meslier) : joli en millésime 1998.

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  10. Pour info, la Champagne, comme Bordeaux et le Pays d’Oc, essaie de se doter de nouveaux cépages (ou rétro-croisements de cépages) résistants aux maladies. http://www.la-marne-agricole.com/ArticlePrint/892/Bientot_de_nouveaux_cepages_resistants_en_Champagne_
    Il lui faudra pour cela passe le barrage de l’administration, et ce n’est pas gagné…
    http://hlalau.skynetblogs.be/archive/2016/10/03/cepages-resistants-l-administration-fait-de-la-resistance-8655219.html

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  11. Laurent, il y a deux cuvées nommées Nombre d’Or chez Aubry : le Sablé blanc des blancs avec trois cépages, et Le Nombre d’Or (tout court) avec les sept.

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  12. ALLER JE VOUS BALANCE LE MORCEAU. Le Chasselas est lui aussi présent dans de nombreuses vignes et beaucoup de vignerons champenois le replantent régulièrement, et, celui-ci n »est pas le seul raisin blanc qui est ainsi présent dans les vignobles champenois apportant avec lui /eux une douce note ensoleillée du doux pays d’origine: la Grèce.

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