Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Pragmatisme, optimisme, les deux mamelles du vin

9 Commentaires

D’accord avec la plupart d’entre vous sans doute pour dire que ces mots en «isme» il conviendrait de les fuir. Panurgisme, puritanisme, intégrisme, dogmatisme, évangélisme, laïcisme, bouddhisme, chauvinisme, paganisme…et tant d’autres encore. Parfois, quand je les entend j’ai envie de mettre ma veste par dessus la tête. Alors, me direz-vous, à quoi bon s’en servir dès le titre, revenir dessus en accroche et tout le long d’un article ? Toute la question est là, merci de la poser aussi clairement. Je pourrais dire que c’est pour faire travailler vos méninges, en particulier celles de nos chers Truc & Charlier, célèbres duettistes commentateurs de la Toile, mais ce serait trop facile.

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Trève de taquineries, commençons donc par le début.

Des deux explications livrées par mon Larousse virtuel concernant le pragmatisme – « doctrine qui prend pour critère de vérité le fait de fonctionner réellement, de réussir pratiquement » et « Attitude de quelqu’un qui s’adapte à toute situation, qui est orienté vers l’action pratique » -, je préfère la dernière qui évoque le mouvement, une prise de conscience qui va si bien avec le fait de se bouger, de se remuer, de ne pas en rester en l’état actuel des choses, de voir quelque chose de positif même dans l’échec. Là, je retrouve avec bonheur la sagesse vigneronne, son bon sens paysan (je sais, ça fait un peu pétainiste, mais c’est tellement vrai…), sa conscience humaine qui le guide vers la sage prise de décision, vers le passage à l’acte, vers l’avenir aussi. Votre vigne est attaquée par plus fort qu’elle, de façon massive qui plus est, point n’est besoin de rester là planté, comme désarmé. Votre sens du pragmatisme vous dicte l’action. La même vigne vous a livré de magnifiques raisins et c’est l’optimisme qui pointe le bout de son nez vous redonnant une sacrée dose d’espoir.

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Pourquoi je vous entretiens de ça ? Encore un sujet qui n’a ni queue ni tête, me reprocherez-vous à juste titre peut-être ! Or, l’actualité récente, les épisodes de grêle, par exemple qui furent nombreux sur le vignoble de la Champagne au Pic Saint-Loup en passant par le Beaujolais et la Charente, ont cette année comme les années précédentes joué beaucoup sur la conscience vigneronne, sur son moral. Certains refusent d’envisager ne serait-ce qu’un étude sérieuse sur le coût d’une assurance alors qu’il y a à portée de la main des experts dans les chambres d’agriculture ou les interprofessions capables de les conseiller, qu’il est possible d’obtenir de l’aide, de se grouper, d’intervenir parcelle par parcelle. Puis on remet à plus tard la réflexion. Pendant ce temps, une viticultrice de mes amies, du côté de Saint-Chinian, probablement plus pragmatique que les autres, ne s’est pas posée trente six mille questions : plutôt que de se réveiller un jour au bord de la ruine – il n’y a rien de plus désolant qu’une vigne hachée par la grêle -, elle est assurée depuis des années, en paie certes le prix assez élevé (il y a moyen de négocier, dit-elle), mais peut ainsi dormir sur ses deux oreilles. Et quid de la perte de récolte due à la sécheresse ? Au moins 30 % en moins en moyenne dans nos vignobles sudistes, sans parler des autres. Là aussi il doit y avoir moyen d’exercer son sens du pragmatisme. Comme ces vignerons qui depuis des années ont installé un réseau de goutte à goutte dans leurs rangées de vignes. En respectant à la lettre la législation, en prenant le sujet à bras le corps, en entrecoupant des informations entre eux, en dialoguant avec les techniciens, ils sont arrivés à équiper les parcelles qui souffrent le plus souvent et à garantir une vraie régularité dans leur production.

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Beaucoup de ces chefs d’entreprises (n’oublions jamais que les vignerons sont des patrons) ne tergiversent plus lorsqu’il faut aller à un salon en Allemagne ou au Brésil pour ouvrir un marché auquel on croit dur comme fer. Pas question d’hésiter, il faut foncer. N’est-ce pas Hervé Bizeul, fierté du Roussillon qui naviguez par monts et par vaux pour faire connaître de grands vins par avance dépréciés simplement parce qu’ils sont rattachés au Sud, autrement dit au trou du cul de ce bas monde ? Regardez le succès commercial de cette coopérative du Gers dont David, moi-même et nos camarades vantons ici même l’enthousiasme. Si c’est pas du pragmatisme et de l’optimisme (certes gascon) ça, alors je me damne ! La Chine ne leur fait pas peur, le monde entier non plus. On pourrait dire la même chose sur la famille Grassa dans leur vaste Domaine du Tarriquet qui, plutôt que de rester le cul sur leur chaise à critiquer les autres, plutôt que d’accuser notre bureaucratie et de taper sur l’incompétence légendaire de nos politiciens, ont préféré se lancer dans un modèle de production qui fait aujourd’hui école.

wp_20160823_006Alors que tout va mal si l’on s’en tient aux vicissitudes de l’actualité, des gens déterminés, des vignerons décidés à faire de très bons vins tout en restant originaux nous en connaissons une flopée aux 5duVin que ce soit en Provence, dans le Roussillon ou ailleurs. Comme au Domaine la Casa Blanca sis à Banyuls-sur-Mer où, après avoir labouré péniblement à l’aide d’une mule – efficace sur du plat, la traction animale ne l’est plus du tout en zone de montagne -, les trois propriétaires de ce domaine de 8 ha se sont inspirés de méthodes plus pragmatiques pratiquées en Suisse, en Italie et dans le nord de la Vallée du Rhône, à savoir le treuil mobile qui se déplace horizontalement en haut du coteau et qui aide le laboureur à remonter chaque rang en tirant sa charrue. Résultats : c’est plus rapide, moins épuisant, moins cher, moins compliqué, plus efficace ! Quitte à se débarrasser des murettes qui font le charme des anciennes vignes. Et que dire encore de ce vigneron génial du Mâconnais, Marc Guillemot, véritable touche-à-tout qui n’hésite pas à faire des pieds et des mains pour retrouver les données techniques d’un vieux tracteur récupéré dans une vente ? Ben oui, un vieux tracteur sauvé de la casse c’est toujours utile par les temps qui courent. Et le gars ne s’arrête pas là : système de récupération de l’eau de pluie pour ses préparations en biodynamie, distillerie, jardinage, rien ne lui échappe !

Pour finir, on peut mettre bien des choses positives sur le compte du pragmatisme. Ainsi, il est de notoriété publique que dans mon devoir d’informer, je soutiens becs et ongles les initiatives locales, très souvent bénévoles, destinées à rassembler du monde autour du vin. Bien loin de ces déjeuners de presse huppés ou ces dégustations mondaines organisées à grands frais dans un hôtel de luxe de Londres, Milan ou Paris, bien éloigné aussi des coûts démentiels soulevés par de vastes campagnes de pub, il n’y a rien de tel que l’union entre vignerons d’un même courant, d’une même appellation, dans un projet festif et promotionnel destiné à rehausser le moral des troupes tout en attirant les amateurs, les vrais, c’est-à-dire ceux qui achètent du vin plutôt que ceux qui goûtent du bout de la langue en se plaignant sans cesse de ne pas être traité comme des stars.

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Un parfait et très inattendu exemple de cette unité pour la cause commune m’en a encore été donné l’autre jour par l’équipe du Minervois. Cela se passait sur les bords du Canal du Midi, à Homps plus précisément, là où s’arrêtent de nombreux adeptes du tourisme fluvial, à deux pas de la Maison des Vins du Minervois où l’on trouve de réelles pépites à prix départ propriété. En cette période de chaleur intense qui a marqué le début du mois de Septembre, il y avait foule pour participer, sur deux jours, à la seconde édition de Tastes en Minervois. Plus de quatre vingt vignerons, la plupart en vendanges ou en passe de l’être, avaient accepté de donner de leur temps, de se mélanger grands ou petits confondus et de jouer la règle du jeu qu’ils ont eux même élaborée qui consistait à présenter et faire déguster une cuvée (seulement) de leur choix à un public payant venu là en famille ou en bande d’amis.

Une organisation du tonnerre (parkings balisés, sanitaires, espace pour « pitchounets », orchestres, animations, température des vins) mobilisée pour recevoir environ 7.000 visiteurs, dont beaucoup d’étrangers, venus goûter les mini plats concoctés selon des thèmes précis par quatre chefs émérites qui, eux aussi, ont fait un boulot remarquable. Ce moment festif était bien entendu payant (15 €) avec les vins « à discrétion » comme on disait jadis, et il faut souligner que les vignerons présents n’étaient pas là pour vendre, mais plus pour partager l’événement et communiquer le plus possible sur leur métier. Le but final étant de montrer qu’une appellation aussi vaste et variée que celle du Minervois pouvait se rassembler, faire corps et donner l’image d’une réelle unité, l’image d’une appellation dans l’action.

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Vous en conclurez peut-être sournoisement que je me suis laissé embarquer par je ne sais quel enthousiasme à propos d’un communiqué de presse bien rédigé et vous aurez grand tort. Peut-être aussi trouverez-vous que je suis d’une naïveté décidément déconcertante, voire incorrigible. Pourtant, je ne puis m’empêcher de constater que pour exister dans la masse (j’allais écrire la nasse !) du Languedoc viticole ou d’une autre région, il faut non seulement se distinguer, aller vers le public, festoyer avec les amateurs et montrer cet aspect positif, enthousiaste, inventif, jeune et moderne du vin, sans pour autant faire dans le blingbling. Le Languedoc le fait en précurseur depuis longtemps avec ses randonnées dégustations inspirées par Slow Food dans différents terroirs qui rencontrent chaque été un succès franc et massif. Pour en arriver là, vous pouvez me croire, surtout dans un monde qui noircit tout, il faut une bonne dose de pragmatisme. Et d’optimisme  !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

9 réflexions sur “Pragmatisme, optimisme, les deux mamelles du vin

  1. Oui au pragmatisme et à l’optimisme qui sont deux passages obligés comme tu l’as si bien souligné Michel. Mais je ne pourrais pas continuer cette activité sans un zeste de romantisme. Voire même un peu plus. Bien sûr, tout un chacun connait cette formule « si tu veux tracer un sillon droit, attache ta charrue à une étoile ».

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  2. Très heureux de vous lire à nouveau ! La philosophie vinique qui sous-tend vos billets nous fait du bien à tous… Peut-être devriez-vous prendre comme assistante « Charlotte de Carrefour » qui semble avoir le verbe court !

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  3. Comment sais-tu, Michel, que le dimanche je « fais le méninges »?

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  4. Dans ta liste d' »ismes » à éviter, je n’ai trouvé ni communisme, ni socialisme.

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  5. Michel, merci pour cette belle « tirade » à la gloire des qualités vigneronnes et de l’enthousiasme. Pragmatisme ? bon sens paysan ? Deux nécessités de la vie rurale, mises en application au quotidien. Qui a vécu des vinifications dans les années 50 – 55, dépourvus que nous étions de matériels techniques de bon niveau, sait ce que veulent dire ces mots. Réparations en tous genres, fabrication de pièces sur l’établi, improvisations…
    La seule place du romantisme, joliment mis en exergue par Dominique Thouroude, consistait à cette époque à se réjouir entre amis (et autres) d’avoir fait « du bon vin » ; une légitime fierté, qui payait de tous les efforts, de toutes les difficultés vécues lors d’une « campagne de cave ». Alors se déroulait un grand banquet (l’auteur d’Astérix n’a rien inventé…) offert à tous les hommes de cave et aux vendangeurs. Mon père fabriquait un effervescent par mutage ménagé à partir de bon moût de grenache ; breuvage qui titrait 17° et se laissait boire un peu trop bien. Je revois l’un des participants à ce repas, après manger, dans la cour de la cave, agrippé à une pile de caisses (les grandes caisses pyramidales en bois de cette époque) entretenant avec elles un échange sans réplique possible : « tenez-moi bien, j’ai 80° de fièvre » (en provençal comme il se doit). C’était une forme de romantisme, non ?…

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    • Oui, j’ aime cette façon à la fois sincère et fière qu’ont les vignerons lorsqu’ils disent : « cette année je crois que j’ai fait du bon vin »… 😏

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  6. En 1938, Franck Capra sortait un merveilleux moment pour grands enfants : You can’t take it with you… y figure cette scène sur l' »ismmania », interprétée par Lionel Barrymore et Jean Arthur. C’est ici : https://youtu.be/AUzB73j7s3o

    A regarder dans son intégralité pour remettre un peu de baume au coeur, repartir du bon pied, avec le bon oeil et croire à la fiction de l’autre.

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