Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Nobel Bob revisited

17 Commentaires

La grande nouvelle de la semaine écoulée, pour moi, c’est l’attribution du Prix Nobel de littérature au sieur Robert Zimmerman, alias Bob Dylan.

Et ce qui m’intéresse le plus, dans cette information, c’est la réaction de certains commentateurs. Comme celle de Pierre Assouline, qui qualifie ce prix de « Bras d’honneur à la littérature ». Pour M. Assouline, en effet, les oeuvres de Dylan entrent dans la catégorie des ritournelles.

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Un bel album de ritournelles

On ne peut évacuer l’opinion de Monsieur Assouline d’une simple revers de main sur la guitare; car dans le genre délicat de la biographie, qui est au commentaire ce que la pyramide de Khéops est à ma cabane de jardin, mais peut-être pas le plus créatif des genres littéraires, Monsieur Assouline est sans doute ce qui se fait de mieux depuis la mort du regretté Jean Lacouture.

Simenon, Dassault, Hergé, Gallimard, Cartier-Bresson, Albert Londres – il les a tous à son tableau de chasse. Bref, s’il est un arbitre du bon goût, de l’artistiquement correct, c’est bien lui.

Alors pourquoi ai-je pris ce commentaire du commentateur comme une marque de mesquinerie pour l’artiste?

Si je vous dis Dario Fo, Derek Walcot, Patrick White ou Wole Soyinka, que me répondez-vous? Sans doute pas grand chose.

Il s’agit pourtant d’illustres prix Nobel de littérature, prix au hasard des trois dernières décennies. Illustres, au moins dans le monde de M. Assouline.

La différence entre leur grande célébrité et celle de l’auteur de ritournelles, c’est que je peux vous citer pas mal d’oeuvres de Dylan. Et même en siffloter quelques unes le matin sous la douche: « How does it feel, to be on your own, like a complete unknown, like a rolling stone… ».  Any day now, I shall be released… 

Elite de rouge

Toutes choses étant égales par ailleurs, comme on dit dans la science pure, cette affaire me fait penser au vin. Et plus particulièrement, aux très grands crus très chers.

Je ne sais pas ce que boit M. Assouline. Du bon, je lui souhaite. Mais pas du trop confidentiel, j’espère!

Voila bientôt 30 ans que je fais ce métier. Je n’ai jamais pu déguster un seul verre de La Romanée, ni de Haut Brion. On me dit que ce sont de grands vins. L’équivalent de grandes toiles dans la peinture ou de grands livres dans la littérature; le hic, c’est que personne ou presque ne les voit ni ne les boit jamais, dans la vie courante. Ne me parlez pas des quelques sessions de primeurs où certains daignent furtivement se montrer à une coterie de dégustateurs professionnels. Cela n’est pas représentatif de leur future carrière, ni de leur potentiel, bon ou mauvais. Ce n’est pas là qu’on peut juger de leur qualité, de leur prétendue supériorité.

Et puis, en admettant même qu’ils soient effectivement supérieurement bons, je ne suis pas sûr d’avoir vraiment envie de commenter pour le commun des buveurs un vin produit à raison de 5.000 bouteilles par an (c’est la production de La Romanée-Conti), et vendu sur réservation.

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Combien font 5.000 bouteilles divisées par 1,4 milliard de Chinois?

Au-delà de leur prix (déraisonnable, mais ce n’est pas à moi de juger de ce que vous faites de vos économies), je ne vois guère l’intérêt de vous en parler. Mon rôle, tel que je le conçois, n’est pas de faire vendre, ni de faire monter les cours; il n’est pas non plus de vous faire saliver devant un vin que vous ne boirez jamais – pas plus que moi, d’ailleurs. Un vin dont je me demande, en outre, si vous pourriez, si je pourrais l’apprécier à sa juste valeur, compte tenu de la pression sociale et financière que sa réputation fait peser sur le dégustateur. Imaginez un peu que la bouteille soit fatiguée, ou bouchonnée. Ou simplement pas tout à fait au niveau de sa légende. Combien d’entre vous (d’entre nous) seraient-ils capables de ne pas se raconter d’histoires, de juger ce vin pour ce qu’il est, et pas pour sa légende? Au fait, c’est quoi, le goût d’une légende? « A beautiful texture and a perfect balance? » Plus d’arômes? Plus de fond? Plus de longueur? Plus de snobisme?

De plus, mon public-cible n’est ni l’investisseur, ni le thésaurisateur. Moi, j’aime joindre l’utile et l’agréable. Je veux dire, j’aime que mon commentaire soit utile, pour que le vin dont je parle vous soit agréable. Et qu’on puisse échanger nos impressions.

Voila pourquoi je serai toujours plutôt de côté de Bob plutôt que de celui des incontournables inconnus de M. Assouline –  je les lui laisse, d’ailleurs, en espérant qu’il fera leurs biographies à ma place.

Don’t think twice!

Au fait, ne voyez dans ce billet aucune nostalgie de ma part. Je n’ai découvert Dylan que sur le tard; j’étais trop jeune pour faire mai 68, et même pour défiler contre la guerre du Viet-Nam. Mais quiconque a lu les textes de Dylan a constaté qu’il est bien plus qu’un protest song writer. Il a lui même abandonné ce costume vers 1965. « Don’t follow leaders, and watch your parking meter! »

Même Monsieur Assouline aurait dû s’en apercevoir. Est-il seulement passé un jour par les Gates of Eden? A-t-il rencontré Mr Jones ou la Sad-Eyed Lady of the Lowlands? Qu’est-ce qui peut bien manquer à ces textes, Monsieur le commentateur, pour que vous refusiez à l’artiste son brevet de littérature?

Ou qu’est-ce qui vous manque à vous? Le sens de l’émotion?

Alors bien sûr, « on peut pas aimer tous les gens, y a une sélection, c’est normal, on lit pas tous le même journal ». Mais quand José Saramago, Kenzaburo Oe ou Seamus Heaney ont décroché leur Nobel de littérature, moi, je n’ai rien dit. Je n’empêche personne de prendre son pied là où aucune autre homme n’a mis la main – ou bien serait-ce l’inverse? J’accepte même une certaine dose d’hermétisme (ne serait-ce que dans les oeuvres de Tupperware). Et si les hommes, idéalement, naissent libres et égaux, qui suis-je pour les obliger à partager le même goût pour une culture accessible, et des vins accessibles?

Si nostalgie il y a, de ma part, c’est seulement celle du temps où mon père pouvait s’acheter une bouteille de Grand Cru Classé sans nous condamner à manger des pâtes Carrefour sans oeufs frais tout le reste du mois. Manque de chance: il n’était pas très Bordeaux. Coup de chance: grâce à lui, j’ai découvert le Pommard et le Cahors (de Triguedina).

J’ai entendu un jour la citation suivante:  « L’art est ce qui mérite de rester ». Voila 50 ans que les ritournelles de l’ami Bob se passent de génération en génération; les cheveux sont sans doute moins longs sur les campus, mais ces chansons sont toujours « on the road ». Alors, Messieurs les jurés du Prix Nobel, Don’t Think Twice, it’s Alright!

bobdylanbloodonthetracksHervé Lalau

PS1. Un petit mot, pour finir, sur les dispositions exactes du testament d’Alfred Nobel en matière de littérature (version suédoise sur demande); juste pour éclairer  M. Assouline. « Among the five prizes provided for in Alfred Nobel’s will (1895), one was intended for the person who, in the literary field, had produced « the most outstanding work in an ideal direction ». The Laureate should be determined by « the Academy in Stockholm », which was specified by the statutes of the Nobel Foundation to mean the Swedish Academy. These statutes defined literature as « not only belles-lettres, but also other writings which, by virtue of their form and style, possess literary value ».

PS2. La biographie d’Hergé par Pierre Assouline ne fait pas l’unanimité, notamment au sujet de la réalité de l’engagement de l’auteur de Tintin au côté du rexisme, puis du nazisme. Je n’ai malheureusement pu joindre M. Müsstler pour lui demander des précisions. Je doute cependant qu’Hergé ait eu un véritable goût pour la politique. Moi non plus, d’ailleurs, et c’est peut-être ce qui nous rapproche.

PS3. Et pour les vrais aficionados, CECI

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

17 réflexions sur “Nobel Bob revisited

  1. Eh oui Hervé, l’homme est ainsi fait que l’on ne peut s’empêcher de juger et d’essayer de gagner à sa cause ses semblables. De quel droit ? Peut-être dans ce cas un peu de jalousie ?
    Bravo pour le parallèle avec les commentaires sur le vin, il fallait la trouver cette liaison…
    Si je considère que l’élaboration du vin peut se rapprocher de la création artistique, je n’ai jamais compris que certaines œuvres d’art deviennent des objets de spéculation. Et je partage donc votre avis sur la deuxième partie de votre article. Ambitionnez-vous pour le prochain Nobel ? On votera pour vous.

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    • Merci du compliment, mais non, je n’ai pas d’ambition littéraire. Pas assez d’ambition du tout, diront mes détracteurs, qu’on ne trouve pas que chez Massey-Ferguson.
      Et aussi, pas le temps. Et puis, je ne trouve pas qu’admirer la beauté de l’oeuvre d’un autre est forcément un aveu de sa propre impuissance (j’ai lu ça un jour quelque part). Pour moi, c’est juste la preuve qu’on partage quelque chose, que par delà la langue, le pays, les époques, on peut partager un certain sens du beau, et quitte à passer pour un idéaliste, je trouve ça beau.

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  2. Hervé, je te rejoins à 100% avec, pour une fois (tout arrive), un peu plus de tolérance pour « l’autre camp », dont fait partie ma mère (86 ans). Elle lit beaucoup (environ 4 heures par jour) et beaucoup de bonnes choses. Elle était fana de Pivot, PPDA et, actuellement d’un certain je-ne-sais-plus-qui qui ne présente (à la télé) « que des livres qu’il aime ». Voir votre débat sur les commentaires de dégust. au sujet de vins déviants. Avec ses amies, elle réprouve ce Nobel. Alors, je lui ai filé quelques textes (V.O.) et une vieille biographie (j’avais 25 ans je crois) du Zimm. Il faut dire que nous sommes plutôt « pro-sémites » dans ma famille, tout en étant anti-sionistes. Dès qu’elle a su que notre homme faisait partie du peuple élu, elle s’est radoucie « car ce sont quand même souvent de grands musiciens ». Je lui ai fait entendre des chansons de Dylan reprises par d’autres – sa voix nasillarde à lui la dérange – et notament par Joan Baez, et elle a apprécié. Elle a commencé à me poser des questions sur son harmonica et à le comparer au jeu de Toots Thielemans. Tu voix, quand un gaucho comme moi essaie de convaincre les électeurs de droite (je le fais), il fait oeuvre utile. Hélas, la « gauche » ne parle jamais qu’à la gauche. C’est dommage. Quand un amateur de Dylan parle à une fanatique de « grande musique », il va peut-être la faire « accrocher ». Si je trouvais un seul air du Zimm chanté par le « beau Placido », je crois que j’aurais alors emporté le morceau (remarque la concordance des temps « bizarre » pour exprimer le potentiel du futur, notion courante en grec ancien et en portugais, mais difficile à rendre dans ta langue). Je vais persuader Bernard Haitink de réorchestrer certains hits pour le Concertgebouw. Il est son idole. On vient d’écouter la 3ème sous sa baguette et avec le LSO et cette rengaine « éculée » était magique, à propos. Moi qui n’aime ni Bonaparte ni Napo … Léon, j’arrive à comprendre ce bon Ludwig.
    Revenons à nos moutons. Non, pas le « Carnaval des Animaux », ça n’a pas de … saens, mais plutôt Maggie’s Farm. On disait avant qu’il ne s’offre une belle euthanasie qu’Hugo Claus avait moins de chance d’obtenir le Nobel que Dylan, mais que notre Brugeois avait une plus belle voix ! Et la suite nous prouva qu’il en était ainsi. A propos, c’est de la « Sad-eyed lady » dont tu dois parler, pour être précis. Enfin, je n’ai, comme toi, jamais bu de RC (mais en ai offert pour le compte de certaines firmes pharmaceutiques qui étaient mes employeurs, merci la Sécu) mais pas mal de Tâche. C’est bon (pour du pinot !). Et Haut-Brion est sans doute le seul Bordeaux qui me tente encore un peu (avec Sociando-Mallet et la Lagune). As-tu déjà bu du Château Le Gay ? Cela fait au moins trois ans qu’un 1985 t’attend chez moi. Je vais attaquer une agence du Crédit Agricole (ils me volent depuis 12 ans, eux), me faire un peu de cash et t’inviter au restau, on la boira ensemble. Je serais en Belgolandie fin octobre, et encore fin novembre. On se rencarde ?

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    • Je préfère personnellement les versions de Bob à celles de Joan. Moins d’affect, moins joli, peut-être, mais ça me prend plus aux tripes. Je pense par exemple à des vers comme « should I put them by your gaaaate, shoud I wait », dans Sad-Eyed Lady of the Lowlands (merci pour la correction) – il n’y a que lui pour poser sa voix comme ça…

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  3. Autre sujet : tu es injuste avec Dario Fo.
    Les francophones le connaisssent peu, c’est vrai. Mais que connaissent généralement les francophones en dehors de LEUR culture, sauf si ça passe à la télé ? Des milliers de personnes l’ont pleuré dans la rue en Italie, à son décès récent, comme le peuple de Paris l’avait fait pour Hugo, jadis. Moi, je l’ai « découvert » par hasard grâce à une troupe d’amateurs qui a représenté (plus de 10 fois vu le succès) son « Johan Padan », qui n’est pas une chanson de Piaf, dans le préau d’une école communale située dans une petite rue latérale de la chaussée d’Alsemberg. Le rôle principal était tenu par un … Catalan vivant en Belgique.
    Fo est mort le jour de l’année où je suis né, tout juste 60 ans plus tard. Cela m’a fait tout drôle. Sto per scoprire le Americhe !

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  4. Pas seulement les Francophones, Luc; je ne crois pas que la notoriété de M. Fo soit si grande en Grande-Bretagne ou en Allemagne.
    Et puis, j’ai beau être Français, je connais quand même quelques auteurs en dehors de ma langue. Même italiens. Et je ne suis pas le seul.
    Après, je me répète, je n’empêche personne d’aimer des auteurs que je ne connais pas, ou même, que je n’aimerais pas; je trouve seulement normal qu’on rende hommage, de temps à autre, dans les cercles officiels, prétendument sérieux, à un auteur qui est apprécié depuis 50 ans par des millions de gens.

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    • Tu vois que la provoc’ marche, Hervé. Tu réponds sur le seul petit point mis en cause. Rien sur notre Le Gay, rien sur la 3ème, et rien sur le fait que ce Nobel, comme toi, me comble totalement. Dylan est un avare âpre au gain et un monstre d’égocentrisme, un misogyne et un paranoïaque, mais c’est un immense compositeur et un chanteur qui compte, en plus d’un parolier et d’un poète de grand talent.
      A propos: http://leblogdeluc.jimdo.com/2016/10/18/nouvelles-des-baronnies/ A quand la distinction pour elle? Elle a une jolie voix.

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  5. Pour la dégustation du Gay, il faut voir les dates. Pour Mlle Nothomb, je n’ai jamais rien lu d’elle. Pas d’avis. Il faudrait que j’essaie. Je n’aime pas ton mot d’écrivaine, par contre. Pas plus qu’auteure, d’ailleurs.

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  6. Intéressant rapprochement entre ce prix Nobel de littérature et la sélection élitiste de quelques cuvées mythiques (rien avoir avec celle du Val d’Orbieu). Comme quoi un journaliste même spécialisé peut traiter les sujets d’actualité qui le branche. Il faut avoir du talent et tu en as, comme dit Dominique Thouroude, si tu te présentes je vote aussi pour toi.
    Je vais prendre ton sujet à l’envers.
    Il est question ici de culture populaire. En admettant qu’on accepte ce qualificatif aux chansons de Bob Dylan après le prix Nobel. Qu’est-ce qu’on pourrait mettre comme vins en parallèle pour illustrer le goût « populaire »?
    Faut-il se baser sur les vins les plus vendus comme l’équivalent en disques et en ouvrages?
    Y a-t-il un Marc Lévy de la bouteille?
    Moi qui déguste ces vins modestes et bien vendus dans leur emballage de bag-in -box, je veux bien définir quelques critères de sélection du meilleur vin populaire. Autant le dire, mise à part la complexité, ce sont les mêmes critères « beautifull texture and perfect balance »…..
    Alors ton Guillaume Musso en rosé?

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  7. Listel Gris, bien sûr, Nadine! En plus, c’est à peu près la même chose chaque année (même pas sûr que ce soit millésimé) – à peu près comme les romans de Lévy et de Musso qui sortent avec la régularité d’un métronome…

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  8. On pourrait raconter l’histoire du sable et du sel à travers les âges, peut-être?

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  9. Listel était une ancienne propriété des Salins du Midi; quant au sable, il a été le facteur déterminant dans le choix de planter de la vigne dans cette zone à la fin du 19ème et au début du 20ème, car le phylloxera ne se développe pas dans le sable.
    Mais bon, le marchand de sable va bientôt passer. Comptez les grains avant de vous endormir…

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  10. J’en parle avec Marc.

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  11. Euh, si on ne vous dérange pas, vous ne pensez pas que vous appelez de vos voeux le … marchand de sable, justement. Enfin, ça c’est juste pour mettre mon grain de sel.
    « Let me ask you one question / Is your money that good? / Will it buy you forgiveness / Do you think that it could?/ I think you will find / When your death takes its toll / All the money you made / Will never buy back your soul. » Certainement un de ses plus beaux textes. Il croyait encore à qqchose (et moi aussi).

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