Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Ces vins qui ne sont pas un cadeau

8 Commentaires

Autres temps, autres mœurs. Rien de prétentieux de ma part en affirmant ce qui suit, mais lorsque j’étais « banquable », c’est-à-dire au zénith de mon activité professionnelle dans les années 80/90, il m’arrivait de recevoir ce qu’alors j’appelais des « colis vignerons » en provenance le plus souvent du producteur en personne. N’ayant ni le temps, ni les moyens de les renvoyer à leurs expéditeurs, ce qui eut été normal dans un élan logique de pure déontologie, ces bouteilles qui pouvaient au pire s’apparenter à des « cadeaux intéressés », au mieux à un légitime devoir d’information (ou de propagande ?) de la part du vigneron désireux de convaincre le journaliste de la qualité de ses vins, avaient trois destinations : soit elles étaient débouchées au cours d’amicales beuveries, soit elles étaient offertes à de courageux livreurs, soit en guise de mesures exceptionnelles, elles étaient enfouies en cave afin de constater leurs évolutions dix ans au moins après réception.

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Le très volubile et facétieux Michel Chapoutier, que j’avais connu à ses débuts au garde à vous à la gauche du bureau empire de son père, Max, m’a gratifié pendant plusieurs années d’une caisse de six flacons livrée généralement au moment des fêtes. Très intelligemment, les vins envoyés variaient d’une année à l’autre, passant d’un fringant viognier de l’Ardèche à un Côtes du Roussillon de belle facture, sans oublier un flacon un peu plus « noble » de Côte-Rôtie, de Châteauneuf-du-Pape ou d’ailleurs. Candide, mais intéressé par la démarche, je jouais le jeu en ouvrant certains de ces flacons au gré de mes intérêts et de ma curiosité journalistiques. Tout en prenant soin de mettre de côté les crus qui me paraissaient les plus aptes à la garde histoire de vérifier le plus tard possible si la réputation de tel ou tel vin était justifiée.

L’autre dimanche, je suis tombé sur l’une de ces prestigieuses bouteilles perdues dans des cartons en attendant une cave décente. Il s’agissait justement d’un Hermitage (ou Ermitage) « Le Méal » 2005 de la Maison Chapoutier. Afin de corser ma dégustation, je me suis livré à un petit jeu classique consistant à comparer l’illustre vin dans des verres autrichiens à la hauteur, l’un Riedel, l’autre Zalto : le premier a fait ressortir des tannins et un boisé pas spécialement élégants, tandis que le second tempérait, arrondissait et enjolivait quelque peu ce rouge qui, vous vous en doutez, n’est pas donné puisque le millésime 2013 du même Méal est proposé sur le site du négociant à près de 300 € départ cave !

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Quoiqu’il en soit, dans les deux cas, j’ai pu constater que par manque de finesse, d’âme, de hauteur et de longueur, ce Méal de pure syrah, pourtant vinifié et élevé dans une très estimée maison de Tain, n’était pas vraiment digne de ce que j’attends d’une appellation-phare de la Vallée du Rhône. D’autant plus que Le Méal est un cru qui, s’il y avait un classement à la bourguignonne, se retrouverait certainement catalogué parmi les « grands ».

Vous voulez savoir la suite ? Eh bien, autres temps, autres mœurs, ce vin bodybuildé par le bois ou (et) l’excès d’élevage, manquant de sincérité, de sève et de profondeur, on se l’est enfilé quand-même car, ô miracle, il n’avait pas l’once d’un goût de bouchon !

Reste la morale de cette histoire qui conduit au but inverse recherché par le négociant, vigneron vivificateur et éleveur. Car si j’avais demain un papier à écrire sur l’Hermitage, je ne suis pas sûr que je penserais immédiatement à Chapoutier. Autre réflexion : on dit souvent que les producteurs envoient aux journalistes des mises « arrangées », voire « magnifiées ». Si c’était le cas, ce que je ne crois pas car Michel Chapoutier n’est pas du genre à se livrer à ce petit jeu-là, surtout dans le cas de ce vin qui « hermitageait » jadis bien des vins déficients de Bourgogne et de Bordeaux, dixit la légende, point n’était besoin de céder aux sirènes de l’élevage poussé dans sa caricature. Enfin, c’est un avis que je partage avec d’autres. N’est-ce pas Vincent ?

Michel Smith

PS. La photo du vignoble Chapoutier est signée Daniel Wilk et elle a été prise sur le site de la ville de Tain-L’Hermitage.

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

8 réflexions sur “Ces vins qui ne sont pas un cadeau

  1. ?? «  » »Car si j’avais demain un papier à écrire sur l’Hermitage, je ne suis pas sûr que je penserais immédiatement à Chapoutier. «  » »
    Ben si, justement ! Vous faites « un papier » et vous parlez de lui 😂

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    • J’ai dû mal m’exprimer. Je n’avais pas de papier à écrire spécifiquement sur l’Hermitage (il me faudrait assurément plus de place), ni sur Chapoutier. Le fond de mon sujet voulait souligner le fait que bien souvent le producteur, croyant bien faire, envoie la mauvaise bouteille au journaliste. Oui, je parle de lui et ce ne sera ni la première ni la dernière fois que je commettrais un article sur la maison Chapoutier… Mais si mon papier traite de l’Hermitage, alors, je risque d’être plus réservé quant au travail de Chapoutier sur la colline. Bien sûr, tout peut changer à l’issue d’une dégustation syndicale à l’aveugle….

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  2. Nos amis Marc et Johan ont bien aimé le Méal 2012, qui semblait moins marqué par le bois que ton 2005, Michel:
    « Le Méal 2012 rouge avoue une certaine suavité, ce qui peut paraître surprenant pour un Hermitage. Sachons que le coteau est exposé plein Sud, ce qui encourage cette maturité qui donne de l’ampleur au vin. Le fruit commence à bien s’y dessiner, l’épice se décèle sur la longueur ».

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  3. Ah, si tous les commentateurs étaient vignerons … qu’est-ce que les vins seraient bons!
    Il n’y aurait plus de misèèèèèreuh et nous nous serions morts, mon frère …
    Je devrais relire Dale Carnegie (Learn how to MAKE friends and to INFLUENCE people).
    Et si je postulais à Inter-Rhône, pour voir?

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  4. Il me semble assez réducteur de juger une appelation et un producteur sur la seule dégustation d’un vin et d’un millésime. Je rappelle que 2005 est une année très atypique dans le Nord Rhône qui ne donne pas forcément les meilleures résultats en terme de dégustation à ce jour. Ce ne sont pas les 2005 qui se gouttent le mieux, 2004 se goutte bien mieux par exemple. Je suis toujours étonné que les professionnels fassent le focus sur des millésimes chaud, ce ne sont pas forcément les meilleurs millésimes!!! 2005 est totalement sur côté dans le Nord Rhône (comme 2009 d’ailleurs). Je rappel que plus la période de maturation des baies est lente et étalée, plus le potentiel phénolique est intéressant, attention aux années précoces!!! Bien entendu il y a des exceptions.

    Concernant Chapoutier, je rappel que Chapoutier et Chave sont au dessus du lot. Sur les blancs par exemple, Chapoutier dispose des meilleurs terroirs. Sur les rouges Chave est un mythe, c’est incontestable. L’Hermitage est une appellation difficile à cerner, attention aux premiers abords!!!!

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    • D’accord avec vous sur Chave… Hélas, je n’avais pas de 2004 sous la main et, au prix où il est, je n’ai pas les moyens de m’en procurer. Cependant, je vous crois volontiers. Rappel : il ne s’agissait pas d’un article de fond sur l’appellation. Je voulais juste signaler que des fois, croyant bien faire, le vigneron adresse à des journalistes des flacons qui ne le mettent pas forcément en valeur…

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