Les 5 du Vin

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Eloge du Baux

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Mas Sainte Berthe, Les Baux de Provence, 12 octobre 2016. Le soleil joue à cache-cache avec quelques noirs nuages, en cette fin de matinée d’automne.

Les cyprès ondulent sous le vent, une table a été dressée devant les vignes. Les blancs sortent des seaux à glace. Pour l’intendance, il y a le Comptoir éphémère (le wine & food-truck de Rouge Granit), la dégustation peut commencer…

Rebelote, le lendemain midi ; mais cette fois, on joue en intérieur, dans les caves du Château Dalmeran, pour les cuvées de rouge; et on remonte allègrement dans le temps, jusqu’en 2009, histoire de juger de leur aptitude au vieillissement.

lesbaux0De la vigne au verre (c) H. Lalau 2016

Petit rappel historique 

L’AOC Les Baux de Provence est née en 1995 – son vignoble était jusque là englobé dans celle des Coteaux d’Aix en Provence, avec une mention particulière.

Elle compte quelque 350 ha, pour une production de l’ordre de 9.000 hl, répartie entre une douzaine de caves et 6 communes.

L’aire d’appellation se répartit entre deux secteurs, le versant Nord et le Versant Sud, séparés par la chaîne des Alpilles. On pourrait établir bien d’autres découpages; pas tant au niveau des sols (à dominante calcaire) que des expositions, très diverses : la vigne n’est pas plantée en grands blocs, mais plutôt en petites parcelles qui constituent autant de micro-terroirs, en fonction du vent, de la pluviométrie, des heures d’ensoleillement, de l’altitude… C’est ce patchwork qui fait la richesse des Baux.

lesbaux5Certaines vignes se perdent dans la garrigue, au pied des Alpilles (c) H. Lalau 2016

A noter que jusque récemment, il n’y avait pas de blancs dans l’appellation; à sa naissance, en 1995, en effet, les blancs étaient restés en Coteaux d’Aix. Certains domaines continuent à utiliser cette appellation pour leurs blancs; d’autres se sont pliés aux règles, plus strictes, des Baux (notamment en matière d’encépagement) ; d’autres, encore, ont choisi de s’en affranchir et déclarent leurs vins en IGP Alpilles. J’ai trouvé des vins à mon goût sous les trois mentions… Au-delà de l’étiquette, ce sont tous bien des vins des Baux, indissociables du lieu.

Situation quasi-unique en France: 85% des domaines de l’AOC sont exploités en bio. Au point que lors de la refonte du cahier des charges, l’ODG avait voulu y inscrire les pratiques bio, arguant fort logiquement que le mode cultural est partie intégrante du terroir; pour des raisons aussi obscures qu’une nuit sans lune, cela lui a été refusé.

Quoi qu’il en soit, l’appellation présente une assez forte identité; comparaison n’est pas raison, mais elle me semble tenir au moins autant du Rhône que de la Provence. Les belles cuvées de Grenache Syrah Mourvèdre, notamment. Ajoutez-y une fraîcheur qui n’appartient qu’aux terroirs d’altitude et de garrigue (dans certains cas, j’ai pensé au Pic Saint Loup ou à la Clape). A noter cependant, dans l’encépagement, la présence du Cabernet Sauvignon, qui, très bien acclimaté au pays de Mistral, et depuis fort longtemps, y donne d’excellents résultats; il confère aux vins qui en contiennent une structure différente, un peu de carré dans la rondeur sudiste, si je peux employer cette métaphore bancale.

lesbaux6Un aperçu de l’offre des blancs

Mas de Gourgonnier

La famille Cartier veille sur le domaine depuis des générations, mais le développement de l’activité viticole date des années 1960 – après que le gel de 1956 ait sinistré les oliviers. Les deux frères Luc et Frédéri, avec la fille de Luc, Eve, sont aux manettes aujourd’hui.

Le Mas de Gourgonnier compte 45 hectares de vignes, conduites en bio. Il produit deux cuvées en blanc (Tradition et Réserve), 4 cuvées en rouge (Tradition, Réserve, Sans soufre ajouté et Les Clés du Paradis) et une cuvée en rosé. Sans oublier une excellente huile d’olive, bio également.

Mas de Gourgonnier Coteaux d’Aix (Blanc) 2015

Certains vins séduisent par leur harmonie, celui-ci séduit par un étonnant décalage : si son aromatique (aubépine, camomille, pâte d’amandes) et son milieu de bouche sont tout en délicatesse, sa finale, à la belle amertume, est nettement plus véhémente.

Mas de Gourgonnier (Rouge) Clos du Paradis 2014

Cerise, bois noble encore jeune potentiel garrigue, lavande à suivre 15/20

Mas de Gourgonnier Sans Soufre Ajouté (Rouge) 2015

Un vin sur le fruit – j’ai cru reconnaître de l’orange sanguine, mais en bouche, la fraîcheur du romarin, un de mes grands coups de coeur, en rouge. 16/20

 

lesbaux3La cuvée de la stèle, au Mas de la Dame, doit son nom à ce petit monument

Mas de la Dame

Une belle aventure humaine que celles de ces deux sœurs, qui ont quitté la ville et le journalisme pour reprendre le domaine familial de 57 ha d’un seul tenant, sur le versant Sud des Alpilles, auquel elles sont viscéralement attachées.

Avec elles, la Mas de la Dame est tout sauf une belle au bois dormant : les vignes sont passées en bio, la cuverie a été modernisée, et certaines belles parcelles sont à présent vinifiées séparément.

Mas de La Dame La Gourmande 2015

Un nez très floral, une bouche grasse mais pas molle – un bel équilibre en tension. Un beau final comme on dirait d’un feu d’artifice, sur des notes salines. Mon grand coup de coeur en blanc 15,5/20

Mas de La Dame Le Coin Caché (Blanc) 2013

Du bois, mais pas que ! De jolies notes iodées (on pense à un whisky de malt) et une étonnante fraîcheur sous le grillé 14,5/20

Mas de La Dame Le Coin Caché (Rouge) 2013

Fruit noir, soyeux, cassis, tannins pas mal 14,5/20

lesbaux-2Les ruines du Château des Baux vues depuis les vignes de Saint Berthe (c) H. Lalau 2016

Mas Sainte Berthe

Le Mas Sainte Berthe doit son nom à une chapelle jadis accolée à la ferme, et dédiée à Sainte Berthe, sainte patronne des fiévreux. En 1950, la famille David achète le domaine et accroît progressivement la part des vignes aux dépends des vieux abricotiers à bout de souffle. Le vignoble s‘étend aujourd’hui sur 40 ha. Depuis 2000, c’est Christian Nief qui vinifie.

Mas Sainte Berthe Blanc de Blancs IGP Alpilles 2015

Après le séduisant nez de pêche et de poire, la bouche dense et complexe nous fait entrer dans un registre plus sérieux; quelques agrumes (orange amère) déboulent en finale, et complètent un tableau contrasté. Grenache blanc, Rolle, Sauvignon, Ugni. 14/20

Mas Sainte Berthe IGP Alpilles 2014

Superbe nez de fleurs et de fruits jaunes, très fin ; bouche toute en délicatesse, sur des notes de frangipane. Une belle pointe de gentiane, très fraîche, en finale. 15/20

Mas Sainte Berthe Cuvée Louis David 2012

Fruit noir, prune, réglisse café vert, tannins bien marqués, mais lisses 15/20

 Mas Sainte Berthe rouge 2005

11 ans déjà pour ce vin, et encore beaucoup de dynamisme ; le fruit (noir) s’est estompé derrière des notes plus épicées, une branche de fenouil, quelques pincées d’herbes de la garrigue. La bouche est ample, ni usée, ni décharnée. Pas le genre de vin qui fait l’unanimité, mais est-ce le but d’un vigneron? 14/20

Domaine de la Vallongue

Ce très grand domaine de chasse a été planté de 40ha de vigne dans les années 60 et 70. En 2009, il a été racheté par Christian Latouche (qui possède également le domaine de Terres Blanches). Le vignoble se répartit en différentes parcelles aux expositions variées, qui donnent leur nom à certaines cuvées comme Les Terres Cassées ou La Source Blanche.

Domaine de la Vallongue Cuvée Garrigues Blanc 2015

Nez de poire, avec quelques notes d’eau de rose. Bouche ample, équilibrée, belle finale sur l’amertume. 14,5/20

Domaine de la Vallongue Cuvée Garrigues Rouge 2011

Gourmand, encore assez fruité et plein de fraîcheur, ce rouge solide offre des tannins lisses, et finit sur le thym. Un mot m’est venu: « digeste ». 15/20

lesbaux7Le bel écrin de verdure du Château Dalmeran

Château Dalmeran

Le long de la Via Domitia, «dans un paysage virgilien de collines, de vallons et de bois qui, depuis 1531, respire au rythme de la vigne et de l’olivier», comme dit le site – et c’est vrai ! La vue du Château Dalmeran et de ses vignes éparpillées dans la garrigue est une émotion à elle seule. Les vins confirment, heureusement! A noter que les rouges sont jalousement gardés en cave pendant quelques années avant d’être mis en marché.

Dalmeran En Blanc 2015

Le nez d’abord discret mérite un peu d’aération, et alors, c’est une déferlante de notes florales et d’épices ; la bouche est grasse, de belles nuances d’alcool de poire et de romarin parachèvent le tout en finale 14,5/20

Dalmeran rouge 2010

Très beau vin, étonnamment jeune; ses tannins sont assez carrés, et sa belle acidité allège la bouche. 15/20

Dalmeran Cuvée la Bastide 2012

Quelle belle fraîcheur épicée ! Quel fruit élégant – pas de confiture, de la framboise et de la cerise tout juste cueillies, et une pointe de cassis ou de griotte sûrette. Les tannins sont robustes, mais quelle expression ! Beau potentiel de garde, pour sûr. Mais saurons-nous attendre? J’ai eu un grand coup de coeur pour ce vin. 16/20

Château Romanin

Ce domaine de 58ha, créé par Jean-André Charial (L’Oustal de Baumanière), est conduit en biodynamie. Il a été racheté en 2006 par Jean-Louis Charmolüe, l’ancien propriétaire du Château Montrose, à Pauillac. Pas sûr que M. Charmolüe ait perdu au change, notamment pour le cadre. Il s’est entouré d’une bonne équipe,  en la personne de Franck Bréau (directeur d’exploitation) et Eduardo Pincheira, oenologue chilien venu de Bio-Bio se mesurer au terroir provençal, et qui semble avoir déjà bien pris ses marques.

Château Romanin blanc 2014 (en magnum)

Voilà ce que l’on peut appeler un boisé bien ménagé ; juste au dessous de ses notes légèrement grillées, se tapissent plusieurs couches de senteurs florales (aubépine, jasmin) : la bouche est ample, longue, volumineuse, mais la finale sapide titille joyeusement les papilles en finale. 15/20

Autres cuvées appréciées: L’Affectif (Rouge) 2009 (13,5/20), Les Terres Blanches 2013 (13,5/20), Domaine Guilbert 2012 et Château Romanin La Chapelle 2014 (13/20).

Ah, la tentation de la grande cuvée boisée…

Une petite réflexion de mon cru avant de clore cet article, globalement élogieux, on l’aura compris.

Les Baux de Provence sont une des grandes attractions touristiques du Sud de la France. Les paysages, les sites, l’offre culturelle, sans oublier une offre gastronomique haut-de-gamme, drainent une clientèle nombreuse et plutôt aisée.

Pour les vignerons, il y a de quoi susciter une tentation: celle de la « grande cuvée ». La cuvée «très». Très extraite, très boisée, très limitée, très chère.

A mon sens, c’est dommage, car dans bien des cas, on y perd tout repère ; loin de moi l’idée de jouer les chiens de garde de l’appellation (Elliott, au Château de Dalmeran, fait ça très bien), mais quand un blanc des Baux se met à ressembler à un Meursault (normal: le tonnelier est parfois le même), je crie casse-cou.

D’ailleurs, vous ne trouverez guère dans ma sélection.

Par contre, l’idée de les garder en cave quelques années avant la mise sur la marché a toute ma sympathie.

Hervé Lalaulesbaux8

 

 

 

 

 

PS. Outre les descentes de cave, et les promenades dans la garrigue, je vous recommande la visite des Carrières (un espace scénique à couper le souffle, actuellement sous le signe de Chagall); mais aussi, pour les gastronomes, celle du Moulin Castelas (demandez son huile de fruité noir de ma part) sans oublier, pour les golfeurs, le domaine de Manville. Et pour les amoureux des belles tables, le choix est cornélien: L’Oustal de Baumanière, ou La Cabro d’Or?

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

2 réflexions sur “Eloge du Baux

  1. Grand moment, propice au lyrisme…Il est vrai que les sites des Baux possèdent quelque chose de très particulier en Provence. La romanité nous fait des signes plus marqués, le Siècle des Lumières également. Le côté élitiste qui enveloppe certaines prestations nuit un peu à une certaine authenticité, mais que faire ? Les vins sont majoritairement de très bonne qualité, les huiles également, bien d’accord avec vous. Quelques exceptions : des fantaisies coûteuses pour client ignare en la matière et c’est bien fait pour eux de s’être fait avoir…

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  2. Pingback: Les Baux, quelques miettes en plus | Les 5 du Vin

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