Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Mes bien chers morts, buvez en paix !

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Peut-être, à cause du titre, trouverez-vous que cette rubrique dominicale prend une tournure quelque peu macabre et que je me laisse aller vers je ne sais quelle turpitude malsaine ? Mais pourquoi diable, en ce jour gris de Toussaint où j’ai choisi de pondre ces lignes alors que la France entière se déguise pour halloween, que nos chers bambins courent les rues pour fourguer des bonbons empoisonnés, pourquoi ne célèbrerais-je pas les morts, « mes » morts en particulier, ceux que j’ai aimés et appréciés ?

En ce jour maussade, en dehors d’un squelette et d’une sorcière rencontrés dans la rue, trois bouteilles m’ont fait penser à eux. Trois vins sans chichi que j’aurais aimé vider en leur compagnie. Il ne s’agit pas de grandiloquence, encore moins de se ruiner, mais juste de trois bouteilles cueillies au hasard de mes achats récents ou de ceux de ma compagne.wp_20161030_006

C‘est en ouvrant la première que j’ai, paraît-il, esquissé un sourire. Le pur Pedro Ximénez qui coulait dans mon verre n’est pourtant pas le plus onéreux des finos que je vais quérir en Espagne, mais c’est un vrai vin de joie, une antidote à la morosité, l’apéritif quasi-parfait tant par sa jovialité, sa finesse, sa légèreté, sa fraîcheur. Non muté, capsule à vis, ce Montilla-Moriles fino « Eléctrico en rama » (les caves de la maison Toro Albala sont dans une ancienne centrale et le vin n’a rien d’électrique, je vous rassure), se boit sans crainte et presque sans soif. Il y a là de quoi ressusciter un mort !

À table, au moment du second vin, il m’est apparu que, de plus en plus, le vigneron prenait un malin plaisir à nous jouer des tours, qu’à la manière d’un gamin espiègle il se régalait de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et qu’il s’amusait de nos questionnements parfois stupides. Oui, il nous la joue naïf, du genre «vous savez, moi je ne suis qu’un simple vigneron qui cherche à faire plaisir», ce qui est déjà fort louable en soi. Mais je ne sais pourquoi, il arrive en buvant son vin, que je lui trouve un côté farceur. Comme pour mieux se moquer de cette société du vin qui gravite autour de lui où ils sont si peu nombreux à être intègres, honnêtes et sincères, certains vignerons malicieux rigolent sous cape tout en méditant leur prochain tour : un dessin mystérieux sur l’étiquette, une mention Vin de France sans explications, un jeu de mots supposé drôle pour nom de cuvée… Là, nous sommes loin des vins de markétinge, de ceux que l’on fait vite fait bien fait comme si on lançait un nouveau tube de dentifrice, comme s’il s’agissait un devoir obligé.

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C’est le jour des morts et c’est ce gaillard de vin, étrangement appelé L’Audacieux, qui réveille en moi toutes ces élucubrations. Pourquoi diable un vigneron, et non des moindres, choisit-il un tel nom pour une cuvée ? Qu’est-ce qui lui passe par la tête au moment où il décide d’un nom, comme l’Insoumis, l’Indomptable, le Redoutable, l’Infidèle ou le Téméraire… ? Je ne prends-là que ce qui me vient à l’esprit car des noms de cuvées, il suffirait que je relise mes notes pour en trouver des tonnes, des vertes et des pas mûres. L’audacieux en question, c’est peut être après tout le vigneron lui-même plus que son vin ?

Le vin en question est l’œuvre – je sais, ça fait pédant de parler d’une œuvre en matière de vin – d’un vigneron, Joël Fernandez, de La Grange Léon, que je ne connais pas encore personnellement, mais dont je sais qu’on peut le qualifier sans risque de talentueux. Ses vignes sont du côté de Berlou, là où par habitude et amitié, je fréquente plutôt celles d’Isabelle et Jean-Marie Rimbert à cause surtout de leur joyeuse et carignanesque folie. Le domaine de Joël, comme chacun sait, est classé en Saint-Chinian, une appellation héraultaise qui regorge de vignerons émérites, à faire rougir, ou pâlir, c’est selon, un « cru » comme Gigondas ou Lirac, pour ne citer que ces deux-là, au hasard, bien entendu et sans arrière pensée. Autour de Saint-Chinian, je compte bien à moi tout seul une trentaine de « perles » vineuses dignes d’entrer en cave.

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Qu’a-t-il donc d’audacieux ce rouge 2014 ? Rien, justement. Perso, j’ai beau chercher, je ne lui trouve aucune audace particulière. En revanche, c’est l’archétype du vin sans manière, le plus franc et sympathique des vins faciles qu’il m’ait été donné de goûter ces temps-ci. Je pense au cinsault que l’on nomme ici joliment œillade et dont il existe une savoureuse cuvée à l’entrée du pont de Roquebrun, pas loin d’ici. Que nenni ! Une fois de plus je me plante puisqu’il s’agit surtout de grenache noir agrémenté de syrah. Et si ce vin a une quelconque audace, c’est justement parce qu’il n’est pas déguisé, maquillé, fardé, encore moins marketté, et bâclé à l’instar de beaucoup de vins marchands qui ornent leurs étiquettes de coccinelles, d’oiseaux, de framboises, d’étoiles, de fleurs et d’autres artifices pour faire plus « vrai », plus « naturel ». Non, l’Audacieux n’a rien à vendre d’autre que son pays, sa nature, sa générosité et sa pointe d’accent qui sent si bon la garrigue. À quel prix ? Dix euros à la boutique de la Maison des Vins de Saint-Chinian. J’allais oublier d’attirer votre attention sur un dessin sur l’étiquette, un pêcheur à la ligne qui semble jouer de la mouche. Là encore, aucun rapport avec l’audace si ce n’est qu’il en faut peut-être pour affronter les rapides de l’Orb, les pieds dans l’eau et la canne à la main…

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Du coup j’en oublie presque de vous décrire le dernier vin bu à la mémoire de tous mes êtres chers aujourd’hui absents. Dans le Touraine générique façonné par l’ami François Chidaine, plus connu pour ses blancs de Montlouis et de Vouvray que pour ses rouges- je pense qu’il s’agit là de son petit négoce -, je retrouve la même familiarité (et le prix bienveillant) que dans le précédent. Sauf que de la garrigue on passe sur les berges d’un fleuve royal : un trait de notes herbacées, du fruit juteux, de la jovialité et une certaine forme de candeur. Bu frais, c’est un bonheur pour une journée supposée être triste !

Michel Smith

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

Une réflexion sur “Mes bien chers morts, buvez en paix !

  1. Michel,

    Pourrais tu me donner quelques détails des cuvées de Fernandes et Rimbert,(quel carignan) car je les connait peu.
    Car je souhaiterai demander des échantillons pour organiser une dégustation pour mon association Winestory

    J'aime

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