Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Des bulles en Méditerrannée

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C’est officiel: le Conseil d’Etat français vient de rejeter le recours des Crémants de France contre la production de vins mousseux dans l’IGP Méditerranée. Dans le même temps, cependant, il a refusé ce droit à l’IGP Oc. 

Il paraît que cette décision se base sur l’antériorité de la production de bulles dans la zone; vu l’étendue et le côté disparate de l’IGP Méditerranée, qui s’étend de la Corse au Département du Rhône, je me demande bien en quoi la demande est plus légitime à l’Est qu’à l’Ouest du Rhône… Et en quoi le consommateur (à qui, en définitive, sont destinées ces dénominations) sera-t-il mieux protégé.

Lyon, sa sécheresse, son ensoleillement, son vent marin..

Je ne résiste pas au plaisir de publier ici l’article du cahier des charges de l’IGP intitulé: « 7.1 – Spécificité de la zone géographique »

« La zone géographique de l’indication géographique protégée «Méditerranée» recouvre le quart sud-est de la France. Ce territoire est constitué de reliefs variés, encadrés par des sommets élevés tant sur le continent que sur la Corse. Vallées, plateaux et coteaux se côtoient dans une ambiance toujours méditerranéenne. L’architecture, les paysages, la culture, les usages, témoignent de cette histoire commune.climats

Cherchez l’erreur: le climat méditerranéen ne monte pas jusqu’à Lyon… mais s’étend bien au Languedoc

La mer Méditerranée est à l’origine de cette histoire, que ce soit au plan géologique (différentes incursions de la mer sur le continent actuel), au plan historique et culturel (influence des Grecs puis des Romains et des Génois en Corse), et surtout au niveau climatique. La culture méditerranéenne se traduit aujourd’hui dans des modes de vie (alimentation, région de l’huile d’olive) et dans des paysages marqués par une végétation résistante à la sécheresse et des reliefs toujours présents encadrant les vallées où l’agriculture a pu se développer en optimisant les faibles ressources en eau. Au sein de cette zone géographique, le vignoble est installé sous l’influence climatique méditerranéenne, sur des zones soumises à des précipitations irrégulièrement réparties au cours des saisons (concentration en période hivernale, et épisodes orageux parfois très violent aux périodes d’équinoxe et d’intersaison). Ceci entraîne une alternance de périodes de sécheresse plus ou moins longues et de séquences humides. Le climat méditerranéen comprend un régime de vents spécifiques marqué par le « marin », vent de secteur sud chargé d’humidité qui souffle sur le golfe du Lion et la Provence en modérant les excès de température et par le Mistral, vent sec parfois très violent, qui ventile l’axe Rhodanien du Nord vers le Sud en contribuant au maintien d’un bon état sanitaire du vignoble. Sur l’ensemble de la zone, l’ensoleillement et les températures sont exceptionnellement élevés ».

Parler d’ensoleillement et de températures élevés, de végétation résistance à la sécheresse, de vent marin, d’histoire commune et d’huile d’olive, à propos des producteurs situés dans les départements du Rhône, de la Loire et de l’Isère ou même, en ce qui concerne la « zone de proximité immédiate », dans l’Ain, la Savoie ou la Haute-Loire, voila qui ne manque pas de sel!

A ce compte-là, le vignoble (belge) des Agaises (entre Binche et Maubeuge) a toute sa place dans l’appellation Champagne!

J’en sourirais si cela ne me faisait pas sortir de mes gonds, scrogneugneu.

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Et si chacun s’occupait de de sa chapelle?

Pour moi, primo, l’IGP Méditerranée n’aurait jamais dû être acceptée sous ce nom (quid de la Méditerranée italienne, espagnole, marocaine, algérienne, tunisienne, turque, chypriote, croate, slovène, bosniaque, albanaise, grecque, maltaise, libanaise, syrienne, israélienne, égyptienne et libyenne?), ni avec un territoire si hétérogène. Je ne comprends même pas que l’Union européenne ait pu entériner un tel choix de nom, ni une telle étendue. Peut-être faudrait-il que M. Juncker et son équipe engagent de nouveaux géographes, climatologues ou géologues… Ou bien qu’ils changent de lunettes.

Secundo, toutes les IGP devraient avoir le droit de produire des vins mousseux. Comment peut-on refuser au Pays d’Oc de produire des bulles sous prétexte d’un manque d’antériorité, quand son territoire englobe celui de Limoux (AOC pour la Blanquette depuis 1938)?  D’ailleurs, certains élaborateurs de Limoux produisent déjà d’excellents mousseux hors appellation – je pense au Piquepoul Frisant de la maison Mas, notamment.

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Et puisqu’on parle d’antériorité: faut-il exclure le Chardonnay de la liste des cépages du Crémant de Limoux, au prétexte qu’il s’agit d’un cépage bourguignon dont l’arrivée dans la zone ne date que des années 1970? On le voit, la tradition est un concept à géométrie très variable!

Tertio, chacun devrait se mêler de ses propres affaires: libre aux Crémants de réglementer leur production, de se fixer des contraintes, mais qu’ils laissent les IGP, censées offrir plus de liberté aux producteurs, exercer cette liberté! 

Le Conseil d’Etat doit-il devenir le Conseil du Protectionnisme d’Etat? En quoi une AOP est-elle fondée à s’opposer aux règles du cahier des charges d’une IGP? C’est un peu comme si votre voisin allait en justice pour vous interdire de rouler avec une voiture de telle couleur, de telle marque ou de telle cylindrée. 

Festung Appellation

Et quid des offres concurrentes, qui se moquent bien du Conseil d’Etat français? Je pense au Cava, au Prosecco, mais aussi aux jolies bulles chiliennes de Torres, aux sparklings de Gallo ou de Jacob’s Creek, au spumante de Martini. En Belgique, on les voit de plus en plus. Alors que l’offre de Crémants s’est plutôt contractée, ces dernières années. J’ai vérifié au Carrefour Market de Waterloo, cette semaine: pour 6 Proseccos et deux Asti, je n’ai vu qu’un Saumur, un Crémant de Loire, deux Crémants d’Alsace et un Crémant de Bourgogne.

Pour lutter contre cette déferlante, la production de mousseux IGP pourrait être une arme précieuse. Elle permettrait de développer une offre plus large, à des coûts inférieurs, avec un plus grand choix de cépages; elle permettrait aussi aux élaborateurs d’assembler des jus issus d’une zone plus large; et donc, au final, de disposer d’une plus grande réactivité face aux demandes des marchés, tout en gardant une accroche géographique.

Sauf que les ODG des bulles d’appellation, en forteresses assiégées, ont le pied sur le frein. On croirait que la peur de voir des volumes de raisins – et des cotisations – leur échapper est plus importante à leurs yeux que d’assister, quasiment impuissants, à l’effritement de leurs parts de marché. J’aimerais bien savoir combien de Belges, de Danois, d’Anglais ou de Canadiens, par exemple, citent spontanément le Crémant de Die, ou de Limoux, ou de Bourgogne, dans la liste des fines bulles? Combien en achètent régulièrement? Combien leur attribuent une qualité substantiellement supérieure à un Cava, à un Prosecco ou même, à un sparkling chilien ou australien sans AOP?

Et nous, professionnels de la profession, journalistes spécialisés, devrions continuer à raisonner uniquement en termes d’appellations!? A relayer sans broncher des décisions marquées par un colbertisme quasi-maladif. Laissez-moi rire! Et boire l’excellent brut de sauvignon du Domaine Lalaurie (potentiellement, IGP Oc). Ben oui, il faut bien que Lalau rie, de temps en temps…

Hervé Lalaubrut-2

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

6 réflexions sur “Des bulles en Méditerrannée

  1. Evidemment mille fois d’accord avec toi Hervé sur ce sujet. On nage en plein « protectio-absurdité » dans cette affaire qui, malheureusement, n’est pas unique. J’ai l’impression que le but secret des appellations en France est de tirer une balle dans chaque pied de l’ensemble de la viticulture française en ne voyant que l’arbre et non pas la foret.

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  2. Bravo Hervé.
    Je mets un peu d’huile sur le feu en rappelant que le terme de « appellation » est règlementairement réservé aux AOC. Il est lié à un terroir. Alors que les IGP sont définies pas un « territoire » qui peut être géographique, culturel ou patrimonial mais pas un terroir au sens défini par l’INAO.
    Du coup, les critères d’acceptation d’un nom plus qu’un autre ainsi que les contours d’une zone IGP sont fluctuants. Il semblerait que l’aspect culturel soit un argument dominant. C’est dire!

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  3. J’aimerais bien comprendre la différence entre « terroir » et « territoire ». C’est la même chose, non ? Ou bien est qu’une question de taille, le territoire étant plus vaste ? Mais, dans ce cas, l’appellation Bordeaux couvre pas mal de territoire, non ?

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    • Dans le monde du vin, seul le terroir a une définition spécifique comprenant une relative unité de climat, de géologie, de pédologie et de pratiques vigneronnes sur une aire délimitée. Le territoire est lié à l’occupation humaine sans particularité agricole. Donc oui, Bordeaux couvre beaucoup de territoires.
      Les IGP se sont emparées de ce terme de territoire pour définir leur aire géographique. Le manque de réglementation leur va bien. La similitude de nom leur va bien aussi.
      Mais tout ceci est surtout règlementaire et donc compris par un tout petit nombre. La majorité trouvant absurde de discuter une syllabe de plus ou de moins.

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  4. « Il faut bien que Lalau rie » … Très joli, stylistiquement parlant.
    « Non, il n’est rien que Nanine n’honore. »

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  5. Finalement qu’est-ce qu’une AOC, une IGP ou autre dénomination collective ? On veut faire croire que ça participe de la qualité du vin. Regardez donc où passent nos cotisations afférentes à l’appellation. L’essentiel est consacré aux opérations de promotion et de communication. Quant à la politique de ces organismes, il s’agit d’abord et avant tout de protéger le patrimoine de ses adhérents. Chacun pour soi et Dieu pour tous. Quant au produit, en l’occurence le vin ! Si vous connaissez les SAFER, nous sommes dans la même configuration.

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