Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Sacré Sagrantino!

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C’est l’histoire d’un cépage et d’un vieux vignoble qui ne voulaient ni mourir, ni se fondre dans la masse. C’est l’histoire du Sagrantino de Montefalco, le grand rouge de l’Ombrie, qui fête cette année les 25 ans de sa DOCG.

On les connaît trop bien, les histoires de ce genre: une tradition séculaire, un vin particulier, apprécié de l’élite (ici, la Papauté); et puis arrive le phylloxéra, la guerre, le déclin économique, de nouveaux concurrents; on arrache les vignes, on replante des cépages plus productifs, ou plus demandés sur les grands marchés, ou bien on ne replante pas.

À Montefalco, il fut un temps où on réservait son vin aux sacrements (d’où son nom); mais à la fin des années 1980, le Sagrantino aurait pu recevoir les derniers: il était en état de mort clinique.

La production était tombée à très peu de chose, et encore il y avait-il dans le lot pas mal de passito. Or, malgré sa gloire historique, un vin doux à base de cépage tannique, voilà qui n’était plus trop vendeur!

Quelques pionniers ont cru dans une possibilité de rédemption, pour parler comme Saint-François d’Assise; et notamment Adanti, Arnoldo Caprai, Scacchiadiavoli et Rocca di Fabbri. Leurs efforts ont porté leurs fruits, et même au delà de leurs espérances : de DOC (statut obtenu en 1979), le Montefalco Sagrantino a été promu DOCG en 1992. Et surtout, en 15 ans, la surface plantée est passée de 122 à 610 hectares, et la production de 660.000 à plus de 1,3 million de cols.

Une des affiches de l’Anteprima de Montefalco

Est-ce à dire que tout va bien dans le meilleur du monde sacré du Sagrantino? Non, bien sûr. Le millésime 2013 vient d’être «débloqué» et dévoilé lors des Anteprima (Primeurs) de Montefalco, à la mi-février. Au passage, saluons la logique italienne qui veut qu’on déguste en primeur des vins finis, après plus de 3 ans d’élevage, et non des bébés dont on se demande s’ils parleront un jour. Or, 2013 a été  une année jalouse – il a fait froid à la floraison, pluvieux à la récolte. La production est relativement faible, mais plus important pour l’amateur, inégale – nous avons dégusté pas mal de vins manquant de matière, et pourtant rêches en finale. Il y avait cependant des exceptions.

 

Montefalco, au coeur de l’Ombrie

 

Au-delà de l’aspect millésime, on peut penser que la DOCG gagnerait à mieux définir sa base de sols (traduisez: à faire sortir les parcelles les moins qualitatives pour le Sagrantino, quitte à les laisser en Montefalco Rosso) ; et puis, à abaisser les rendements. Parallèlement, j’ai quelques doutes sur les aptitudes du Sangiovese à Montefalco (c’est le cépage principal pour le Rosso). Cette partie de l’Ombrie me semble meiux adaptée au blanc, comme le prouve les excellents Spoletinos et Grechettos dégustés sur place. Mais c’est une autre histoire.

Pour illustrer le propos, voici une petite présentation de Sangrantinos issus de quatre des maisons qui m’ont le plus séduit sur plusieurs millésimes.

Photo (c) H. Lalau 2017

A la claire fontaine

C’est l’histoire d’un Milanais, Peter Heilbron, qui a fait carrière à des postes à responsabilités dans de grandes entreprises alimentaires, et que son parcours a amené en Ombrie pour son industrie chocolatière. Quand il quitte le monde impitoyable des multinationales, il décide de s’installer à Montefalco pour y faire du vin, parce que, modestement, il pense pouvoir faire aussi bien que d’autres, voire mieux s’il s’applique.

Ce qu’il a fait, en bâtissant, quasiment de zéro,  une cave moderne mais non ostentatoire, et une gamme réduite au minimum (less is more): un blanc, l’Arnèto (un Spoletino impressionnant de pureté et de salinité), un Sagrantino, une huile d’olive. A cette cave, à ce projet de vie, Peter donne le nom de Bellafonte, qui traduit son patronyme dans la langue de Dante. Tout cela coulait de source…

Montefalco Sagrantino Bellafonte 2012

Une grande finesse – ici, tout est à sa place, le fruit encore très frais (prune et cerise), les fleurs (violette, iris), les tannins sont bien marqués, mais aussi bien fondus, la finale longue, sur l’élégance, on en boirait, comme l’eau de la claire fontaine. Et on l’a fait. Un beau millésime magnifié par un vigneron précis.

Montefalco Sagrantino Bellafonte 2013

Un vin en devenir – la fraise et la prune, les épices et les notes d’amandes grillées ne demandent qu’à se fondre. Et comme dans le 2012, une impression de finesse, de vin complet, abouti.

Photo (c) H. Lalau 2017

Diaboliquement bon

Une légende raconte qu’au 17ème siècle, dans un hameau de Montefalco, un jeune homme possédé par le diable en a été libéré après que l’exorciste (scacciadiavoli, ou chasse-démons), lui ait fait boire du vin rouge local; il s’agissait sans doute de Sagrantino, un vin alors réservé aux sacrements, comme son nom l’indique. Le hameau a ensuite pris le toponyme de Scacciadiavoli; puis, très logiquement, le domaine viticole du lieu.

Quoi qu’il en soit de la légende, il s’agit d’une des plus vieilles maisons de Montefalco encore en activité: c’est en 1884, en effet, qu’un noble romain, Ugo Boncomagnoni-Ludovisi, a fondé le domaine. D’emblée, il a voulu en faire une exploitation modèle, et il s’est inspiré du nec plus ultra de la technique viticole de son époque: le château bordelais; aussi, à visiter le chai, on a un peu l’impression de se retrouver sur les bords de la Gironde…

Plus tard, dans les années 1990, sous l’impulsion de la famille Pambuffetti, Scacciadiavoli a été un des refondateurs du Sagrantino. C’est la grande fierté de la cave, qui en tire même, aujourd’hui, deux effervescents.

J’ai particulièrement apprécié une de ces deux méthodes traditionnelles, le Scacciadiavoli Rosé Brut, issue de Sagrantino in purezza. Voici une bulle qui allie la vivacité, l’épice et le fruité à une belle structure; ces tannins qui font la célébrité du cépage ont été ici bien intégrés, sans être effacés, ce qui donne au vin une belle personnalité.

Mais c’est avec la verticale de Montefalco Sagrantino DOCG  que j’ai vraiment pu prendre toute la mesure de la qualité du travail du domaine: ici, on laisse le millésime s’exprimer, on ne le gomme pas derrière le bois ni l’extraction. Voici mes notes:

Montefalco Sagrantino Scacciadiavoli 2007

Le nez combine la figue, la fraise et la prune, le tout bien mûr mais pas compoté; la bouche confirme, avec une puissance contenue, et des tannins robustes mais bien enrobés dans le fruit. Excellent vin.

Montefalco SagrantinoScacciadiavoli 2009

Un vin d’année solaire. Le fruit (fraise, prune) est très mur, les tannins bien ronds, juteux, c’est à la fois très charpenté et gourmand; la quadrature du cercle. La séduction du diable. Un coup de coeur.

Montefalco Sagrantino Scacciadiavoli 2010

Ici, on donne plus dans le floral (eau de rose et violette); la bouche, elle, évoque le cassis et le litchi, avant de partir sur le tabac blond. C’est très bien aussi, mais dans un style différent. Qui a dit qu’il fallait choisir? La magie du vin, c’est justement que les millésimes se suivent et ne se ressemblent pas,  mais peuvent pourtant nous plaire – et pour des raisons toujours différentes.

Montefalco Sagrantino Scacciadiavoli 2011

Encore une autre expression du Sagrantino: le côté gibier, fumé, viandeux, animal, déjà tertiaire (et c’est pourtant le plus jeune).C’est peut être un peu moins mon truc, mais je ne vous en dégouterai certainement pas, parce que dans ce genre, c’est très bien fait, avec, en finale, la fraîcheur du minéral (qu’il existe ou pas).

Photo (c) H. Lalau 2017

A l’ombre de l’araire

Perticaia, c’est la charrue, l’araire, en vieil italien. Il y en a une à l’entrée du domaine, qui symbolise toute l’importance que la vigne revêt pour cette Azienda Agricola. Dans un si beau paysage, c’est presque une évidence. Mais pour le Sagrantino, vin d’élevage? « Oui, quand même », m’explique notre hôte. « Et d’ailleurs, nous essayons de mieux mettre le raisin en valeur ; ces dernières années, nous remplaçons de plus en plus les barriques par des foudres, qui marquent moins les vins»,

Sagrantino Montefalco Perticaia 2013

Encore un peu fermé au nez, mais quelle belle bouche ! On pense à un grand bourgogne; le bois encore très présent à la première olfaction, s’estompe avec le temps dans le verre, pour laisser la place aux épices douces et à la menthe.

Sagrantino Montefalco Perticaia 2009

Un grand vin de gibier – un nez où le fruit noir se mêle à des notes animales, du cuir ; en bouche, des herbes de la garrigue, du poivre, et des tannins super fondus, quel équilibre !

Sagrantino Montefalco Perticaia 2005

Plus torréfié, ce vin présente des notes d’évolution, de céleri, de fruit cuit ; il me fait un peu penser à un Rioja de style ancien ; il est parfait à boire aujourd’hui.

Photo (c) H. Lalau 2017

Roberto, la vigne, le cheval et l’oie

Roberto Di Filippo est un homme de convictions. Et d’action.

Devant les dérives de la viticulture moderne, le businessman est devenu écolo. Et de joindre les actes à la parole: dans son vignoble de Cannara, il travaille en bio depuis 1994, et en biodynamie depuis 2008 ; pour son désherbage, il utilise ses oies, qui lui donnent par ailleurs une bonne fumure ; pour ses labours, ses chevaux. Pour lui, il ne s’agit pas d’un retour au passé, mais d’une démarche moderniste: celle d ‘une agriculture à taille humaine. Et il se félicite de voir la vie reprendre sous ses pieds.

A noter, outre ses Sagrantino, trois excellents Grechettos, dont un élevé « à la géorgienne», le Sassi d’Arenaria.

Di Filippo Sagrantino Etnico 2012

Un an en foudre, fruit rouge (framboise) très développé, le bois est magistralement bien enrobé, le fruit revient en finale, accompagné d’épices. Très équilibré.

Di Filippo Sagrantino 2012

Quelle complexité ! Et quelle fraîcheur aussi. Des notes de violettes, de fraise et de menthe au nez ; en bouche, on entre dans le monde de la torréfaction – café, cacao ; la finale revient sur le floral et la boîte à cigares. Belle impression d’ensemble.

Photo (c) H. Lalau 2017

En guise de conclusion

Les bons producteurs parviennent à apprivoiser le Sagrantino sans le dénaturer. J’ai pensé à leurs collègues de Taurasi, ou de Madiran, confrontés, eux aussi, à de redoutables phénols…

Lors de ma visite sur place, outre les maisons citées ci-dessus, j’ai également apprécié les Sagrantino des domaines suivante: Le Cimate, Rocca di Fabbri, Romanelli, Adanti, Fongoli, Colsanto et Valdangius.

Notez qu’outre le vin, la région, avec ses paysages pittoresques, et ses villages médiévaux superbement conservés (je pense à Montefalco, mais également à Bevegna), valent un séjour. Montefalco, c’est de la poésie dans le verre et dans l’air, des ruelles où l’on aime à se perdre, des clochers que le ciel enrobe, comme le vin sombre enrobe ses tannins.

 

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

3 réflexions sur “Sacré Sagrantino!

  1. À noter que l’on trouve quelques vignes de sagrantino en dehors de l’Ombrie. La Wine Grapes mentionne « a handful of growers in California and Australia ». mais Soif d’ailleurs vous en a dégoté ailleurs, mais oui, en Hongie, dans la région de Szekzsard. Heimann produit sa cuvée Franciscus, un assemblage de 60 % de cabernet franc et, mais oui, de 40 % de sagrantino. Un vin charpenté et subtil, puissant et délicat. 4500 bouteilles seulement, une rareté comme seul Soif d’ailleurs sait en dénicher !

    Sinon, Heimann en met aussi dans son Bikaver – ce qui signifie sang de taureau – traditionnellement un asemblage d’au moins trois cépages dont au moins 50 % de kekfrankos. Sans 7 % de sagrantino en plus, ça n’aurait pas été drôle!

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  2. Oui, c’est vrai. Merci pour les notes de dégustation. Je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion de comparer le Sagrantino d’Ombrie et les autres.
    A noter aussi que l’origine exacte du cépage est discutée – mutation locale, ou importation d’Asie Mineure, notamment.

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  3. Parmi les « tannins indomptables », Hervé, cite le Baga, dont Luis Pato (et d’autres) font de si belles bouteilles. Et jeudi dernier, à l’initiative d’André Domine, Patricia Boyer-Domergue (sacrée bonne-femme) est venue nous présenter ses derniers bébés en « cépages oubliés ». Elle a vinifié un Morastel noir à jus blanc (glups, mazette) qu’elle trouve trop rude mais qui m’a transcendé. Dieu que c’était bon et jouissif. Il rentrera sans doute dans une de ses prochaines « Part des Anges » au Clos de Centeilles. Et dire que personne ne voulait des vins du Minervois, il y a encore 20 ans.

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