Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Gelées dans le vignoble: comme un déficit d’explication

7 Commentaires

Ce matin, nos confrères de Sud-Ouest ont consacré un article à la visite de M. Despey dans le vignoble charentais, suite aux gelées de la semaine dernière, et ont relayé son appel aux viticulteurs. En substance: « Assurez-vous ». Sauf que cela a un coût, et que ce n’est pas la FNSEA qui le paie. Et que tout est question de risque.

A Pézenas, où j’étais encore jeudi dernier, de telles gelées n’avaient pas été constatées depuis 1991; et qui accepterait de payer pendant 26 ans des cotisations d’assurances pour rien?

Mais le plus choquant, pour moi, ce fut de lire les commentaires des lecteurs de Sud-Ouest. Ainsi , un « courageux anonyme » s’indigne que le Cognac, avec ses 2,7 milliards  de chiffre d’affaires, ne puisse pas avoir les moyens de s’assurer. Peut-être faudrait-il expliquer à ce commentateur que le vigneron de base n’est pas celui qui empoche ces milliards.

Un autre intervenant, un nommé Magic, prétend que la vigne va repousser d’ici octobre. Peut-être faudrait-il lui expliquer que ce n’est pas avec des feuilles qu’on fait du vin, mais avec du raisin, et que la repousse est toujours très chiche en raisins, justement.

Un autre encore, Méchain, prétend que quand leurs récoltes sont bonnes, les viticulteurs n’aident pas les autres secteurs; et donc, j’en déduis qu’il pense que la collectivité ne devrait rien faire pour eux en cas de calamité. Peut-être faudrait-il lui expliquer que les viticulteurs, comme tous les producteurs, paient des impôts, des taxes, des cotisations plus ou moins volontaires, et que cela finit à peu près toujours dans les caisses de l’Etat. Alors, si cet Etat dégage quelques sous pour les indemniser, il ne les tire pas de son chapeau, mais de votre poche, de la mienne, et même… de celle des viticulteurs. C’est une forme de redistribution. Elle est du même ordre que celle qui consiste à faire payer par les actifs les indemnités de chômage.

A lire ces commentaires, on croirait que les viticulteurs sont des profiteurs, qu’ils vivent sur le dos du contribuable. Et ce n’est pas tout: quand on ne les accuse pas d’être des pollueurs, tous autant qu’ils sont, on les accuse d’être responsables de l’alcoolisation des masses, selon le principe (très discutable) du « c’est de la faute de celui qui produit » , en oubliant au passage la responsabilité de celui qui boit. Et de celui qui taxe, puisque jusqu’à présent, le vin est un produit en vente libre.

Je pense qu’il serait temps, pour ceux qui sont censés représenter les viticulteurs et les vignerons, d’expliquer au grand public la vraie réalité de la condition de viticulteur ou de vigneron. Les disparités, aussi, entre les différentes strates de la viticulture. Entre ceux qui réclament et ceux qui n’ont jamais la parole. Entre ceux qui crient et ceux qui crèvent.

Relayer des revendications auprès de l’Etat, c’est une chose –  importante, sans doute. Mais pas aussi importante, à mon avis, que de réduire la fracture qui semble se faire jour entre le Français moyen, qui n’est ni forcément un rural, ni forcément un buveur de vin, et le monde viticole.

Hervé Lalau

 

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

7 réflexions sur “Gelées dans le vignoble: comme un déficit d’explication

  1. Il est vrai néanmoins que les grandes marques n’ont de cesse que d’optimiser ou de défiscaliser afin de contribuer à minima à la redistribution solidaire mais on s’éloigne du sujet … La question du dérèglement climatique ne fait que commencer à générer de nouvelles questions qui amèneront sans nul doute de nouveaux comportements et des réponses qui n’existent peut-être pas encore.

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  2. J’ai vu passer sur Puligny-Montrachet une pétition demandant aux vignerons d’arrêter d’intoxiquer les gens avec les feux de paille… La solidarité parfois a bien du mal…

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  3. D’un autre côté, quelles sont les actions que nous menons chacun en direction du grand public pour faire découvrir, expliquer notre métier, nos réussites et nos échecs ?

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  4. Dominique, je distinguerai la communication des instances professionnelles, qui sont structurées pour ça, qui ont des spécialistes pour ça, de celle de vignerons, nécessairement moins sophistiquée, peut-être, mais on ne peut plus pertinente, puisque ce sont eux qui savent, qui vivent, qui subissent. Je pense que ces vignerons doivent simplement oser dire ce qu’ils font, à quels murs de paperasserie, à quelles contraintes climatiques ou réglementaires ils sont confrontés, à chaque fois qu’ils rencontrent des consommateurs – pour autant que c’est pertinent dans la rencontre. Ne pas présumer que le consommateur sait déjà tout ça – la plupart du temps, il s’en sait rien.
    Et puis nous, les journalistes, devons être vos relais; vous nous recevez, vous partagez le fruit de votre travail avec nous, la moindre des choses est qu’on écoute ce que vous avez à dire, qu’on en fasse le rapport. La matière brute de l’information, en matière de vin, c’est vous qui l’avez, pas nous.

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    • Au Domaine de Provensol, nous sommes bien sûr vignerons mais aussi chambres d’hôtes et table d’hôtes. L’an dernier, nous avons hébergé plus de 700 personnes et accueilli à notre table familiale environ 300 personnes. Bien entendu, une bonne partie de ces hôtes ont eu droit à une dégustation des vins de la maison, à la visite commentée de la cave. Inutile de préciser que l’accueil est une occasion exceptionnelle de rencontrer du monde, le monde et de partager tout et rien, la vie quoi ! Surtout quand vos clients sont à table avec vous, ils sont en quelque sorte ficelés et forcés d’écouter vos histoires.
      L’an dernier, j’ai tenté sans succès de bouger le fameux site de réservation hôtelière Booking.com afin de recevoir davantage d’amateurs de vin et d’acheteurs bien sûr. A cette occasion, j’ai évalué que nous sommes moins de 150 vignerons à offrir une prestation combinant chambres d’hôtes et table d’hôtes, encore que, dans certains cas, la table d’hôtes est une tromperie puisque les propriétaires ne sont pas à table avec leurs clients. Si peu nombreux sommes-nous, comment voulez-vous que nous ayons une petite share of voice comme disent les publicitaires ?
      Quand aux instances professionnelles, leurs préoccupations sont souvent très éloignées de celles des vignerons. Elles sont davantage préoccupées par la mise en valeur, la survie de leur petite personne que de la défense des intérêts de leurs cotisants. Et pourtant, dans le vignoble, rien ne bouge. On rejoint là la première partie de mon intervention. Qu’attendons-nous pour nous prendre en main ?
      Je n’ose faire un parallèle avec les élections où je viens d’entendre que l’un des finalistes se caractérise par l’optimisme, l’autre par le repli sur soi. Faudrait-il penser que le vignoble est de cette dernière couleur ? Impossible n’est-ce pas ? Pourtant…

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  5. Intéressant. Il faudra que je teste! Mais je ne raisonnais pas en termes de share of voice. L’important, selon moi, c’est de se montrer tel que l’on est face au consommateur; ce même consommateur a des amis, lui-même peut leur toucher un mot de la réalité vigneronne – bien loin, souvent, du tape à l’oeil marketing. Cela peut faire boule de neige. Et puis quand bien même ça n’aurait aucun impact, ça aurait au moins la vertu de l’authenticité.

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  6. Dans la même veine, ce commentaire laissé sur le site du Télégramme de Brest, suite à l’annonce que 80% du vignoble de Saint Emilion a été touché par le gel:

    « 80 %, au minimum, c’est aussi le pourcentage des Français qui n’ont pas les moyens de s’acheter du Saint-Émilion. Oh, peut-être, une fois par an pour une très grosse occasion, certains peuvent casser une partie de leur tirelire pour se payer une bouteille… alors bien sûr il y a la clientèle fortunée, la clientèle fortunée étrangère. Nous sommes dans un pays libéral et qui va l’être de plus en plus, c’est-à-dire que l’immense, la gigantesque majorité des gens peuvent voir une petite, de plus en petite , minorité d’autres gens, qui sont par contre de plus en plus riches, et qui ont de plus en plus les moyens de se goinfrer devant eux.
    C’est un système librement choisi et même adoubé démocratiquement par des élections. Alors, les gens qui ont montré leur accord avec ce système libéral , totalement inégalitaire, auront toujours le loisir de regarder les riches s’empiffrer : c’est un spectacle comme un autre et qui n’est pas près de s’arrêter.

    Je trouve ce commentaire d’autant plus déplacé qu’il est totalement erroné; comme souvent, ce commentateur confond les grands crus et le reste des vins de Bordeaux. Pour son information (et ce n’est pas de la politique, juste un fait), on trouve déjà un Saint Emilion Grand Cru à 8,99 euros chez Lidl, et à 12 euros chez Auchan ou chez Delhaize. Alors non, cette appellation n’intéresse pas que les gens fortunés; 12 euros, c’est moins que deux paquets de Marlboro, en France. Ceux qui en fument sont-ils des nantis?
    Et puis, on croirait que ce commentateur se félicite que des vignerons qu’il croit tous riches soit sinistrés. C’est ça, l’égalitarisme? Souhaiter que tout le monde soit dans la dèche?

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