Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Lettre morte

7 Commentaires

En faisant un peu de rangement, je retrouve cette lettre que j’avais adressée il y a 7 ans au Chef de Rédaction de l’Info Quotidienne de la Radio Télévision Belge francophone; elle faisait suite à une émission sur les vin nature qui pour moi, souffrait (avec deux f) à la fois d’un manque d’objectivité et d’un manque de fond.

Cette lettre me semble avoir gardé toute son actualité; les approximations colportées par l’émission aussi, hélas.

 

A l’époque, j’espérais naïvement une réaction pratique. Je n’ai eu droit qu’à un petit message me signalant qu’on allait s’informer. Aucune justification, aucun regret, aucune mesure concrète n’est jamais venue.

Au nom du droit à l’information, je me sens donc libre de diffuser cette lettre. Je n’en attends plus rien, si ce n’est de vous prendre à témoin, chers amis lecteurs. Vos réactions m’intéressent.

 

 

A Monsieur Marc Bouvier
Chef de Rédaction de l’Info Quotidienne
RTBF Télévision

Cher Monsieur le Chef de Rédaction, cher Confrère,

Le reportage diffusé ce samedi 26 décembre lors du journal de 13 heures de la RTBF, au sujet des vins nature, a retenu toute mon attention.

Il met l’accent sur une voie nouvelle dans le monde du vin, ce qui est positif.Il contient cependant trop d’inexactitudes et d’amalgames pour ne pas exiger une réaction.

A entendre les personnes que vos journalistes ont interviewées (sans doute de bonne foi), et à lire les textes mis en surimpression, et qui se veulent explicatifs, un consommateur moyen conclut que seuls les vignerons « nature» n’utilisent ni soufre, ni sucre, ni levures. Ce qui est inexact. Rétablissons les faits:

– L’ajout de sucre (que l’on appelle chaptalisation) se pratique pour augmenter le degré d’alcool. Un grand nombre de vignerons qui ne se revendiquent pas du vin nature ne recourent pas à cette chaptalisation. A terme, compte tenu du réchauffement climatique, qui aboutit à des vins «naturellement» forts en alcool, la chaptalisation est d’ailleurs appelée à perdre de l’importance.

– Le refus de l’ajout de levures sélectionnées en laboratoire n’est pas plus l’apanage des vins nature. Beaucoup de grands vignerons préfèrent utiliser les levures naturelles de leur cave, quitte à voir leurs fermentations démarrer plus lentement, et à devoir les contrôler de plus près, car ils sont conscients des risques de standardisation  du goût que présentent  les levures de laboratoire.

– En ce qui concerne plus spécifiquement l’absence d’ajout de soufre, il est à noter que les vignerons «nature» acceptent un faible ajout de soufre, dont ils se passent cependant lorsque les conditions de la récolte sont optimales. Et rappelons que contrairement à ce qui est soutenu par un de vos interviewés, le soufrage des barriques n’est pas un héritage du tout chimique et du productivisme des années 1960-70: il a été inventé au 17ème siècle par les marchands hollandais, et a toujours été pratiqué depuis, pour éviter que les vins ne s’oxydent et ne prennent de faux goûts. Ce que l’on peut réprouver, œnologiquement, c’est l’excès de soufre, pas le soufrage en lui-même. Rappelons aussi que «nature» ou non, le vin contient toujours du soufre, à très faible dose, il est vrai: celui-ci est issu de la fermentation naturelle du raisin.

Enfin, dans le reportage, un de vos intervenants émet l’avis (discutable) selon lequel les vins naturels sont les plus proches du terroir.

C’est parfois vrai, parfois pas. Dégustateur professionnel, j’ai pu observer à plusieurs reprises que certains vins naturels, faute d’hygiène dans la cave, ou de maîtrise de la vinification, présentent les mêmes notes de pomme blette qu’ils viennent d’Alsace ou de Loire, du Jura ou de Provence ; au point qu’on ne reconnaît plus ni le terroir, ni le cépage. On est donc en droit de se demander s’il ne s’agit pas là d’une nouvelle forme (involontaire) de standardisation par le défaut, par la déviation des arômes.

En résumé, pour séduisant que puisse être le concept de vin nature (et certains vignerons qui s’en réclament élaborent effectivement des merveilles), on ne peut opposer, comme l’a fait votre reportage, les bons vins nature d’un côté, et tous les autres dans la même grande cuve. On comprend que les partisans des vins nature soient motivés et convaincus, il ne faudrait pas qu’ils en deviennent sectaires, et que leur force de conviction balaie toute critique journalistique.

Votre reportage manquait d’objectivité; il n’y avait pas de contrepoint aux affirmations  de vos interviewés. Un œnologue aurait pu, aurait dû  apporter cet éclairage.

Cette lacune est d’autant plus dommage que tous les amoureux du vin salueront l’intérêt qu’une grande chaine généraliste porte au vin, en lui consacrant un sujet à une heure de grande écoute.

Je ne doute pas que vous aurez à cœur de réparer cette lacune.

Dans cette attente, recevez, cher M. Bouvier, mes salutations confraternelles,

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

7 réflexions sur “Lettre morte

  1. Je ne puis qu’abonder dans le sens de ta lettre Hervé, mais n’ayant pas entendu l’émission en question, je n’en dirais pas plus sauf que, selon moi, le concept même d’une nature « nécessairement bonne » constitue une erreur aussi bien philosophique que réelle.

    Aimé par 1 personne

    • Dès qu’un espace nouveau est ouvert, nombreux sont ceux qui l’occupent au prétexte de la liberté de dire, de penser, de faire différemment des autres. ainsi en est-il des vins nature qui sont à la mode, incontestablement, et qui comptent bon nombre d’excellents vignerons mais aussi – la décantation se fera avec le temps – des écervelés pas plus compétents en matière de vinification que moi en patois des hautes vallées de l’Hindou-Kouch (c’est dire !).
      A propos de bonne nature, ne remuons pas les cendres de ce cher Jean-Jacques ROUSSEAU et ne feuilletons pas les pages consacrées à la vie de Paul et Virginie. La nature n’a de bon que par notre façon de la voir. Mais elle peut être jugée féroce, toujours d’après nos conceptions. En réalité, sans intervention humaine forte, elle s’équilibre…L’application de cela au vin n’a aucun sens. Cependant, la recherche d’une viticulture sans intrants de synthèse, le travail des sols, toutes les actions favorables à la vie des sols et des ceps, restent des principes particulièrement appréciables, c’est non moins incontestable.

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  2. Cher Monsieur Lalau
    A titre personnel, je dénonce depuis de nombreuses années ce sectarisme qui voudrait qu’il y ait d’un côté les vignerons vertueux (bio, biodynamie, nature) et de l’autre côté les vignerons traditionnels, c’est à dire les empoisonneurs. Pour moi, le premier critère est qualitatif : un vin est bon ou bien il est mauvais et peu importe son appartenance à tel ou tel groupe. Je constate aussi que ce sectarisme a été favorisé par certains journalistes (par exemple de la RVF) qui vouent aux gémonies des vins à défaut (oxydation, brettanomyces, vins troubles, sucres résiduels et souvent refermentation en bouteille, odeurs nauséabondes,…) sous prétexte qu’il s’agit de vins vivants produits par quelques vignerons « starisés ». Lequel discours me semble repris par toute une nouvelle génération de sommeliers qui sont ainsi déformés et nous expliquent que notre goût doit s’émanciper pour évoluer vers ces vins « à défauts ». Tout ceci me semble très dommageable pour la profession toute entière, mais je suis heureux de voir que, grâce à vous, tous les journalistes ne tombent pas le panneau.

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  3. Hervé, que voilà une missive pertinente, qui mériterait de faire le tour des rédactions de radios et de journaux. Mais n’espérons pas trop ; M. Rodriguez, quand vous écrivez « qui vouent aux gémonies » je pense que vous vouliez dire l’inverse étant donné que vouer aux gémonies consiste à prédire un sort peu enviable…

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    • Hihi, Truc joue à Léon! Ca me plaît énormément. Le parallèle avec ceux qui « agonisent d’injures » ou bien « enduisent en erreur » mérite d’être rappelé. Pour l’avoir apprise, étudiée et peaufinée à l’équivalent du « lycée » dans mon propre pays – je n’ai pas le bac – je confime que le français est une belle langue, riche , nuancée etc … Elle mérite qu’on la pratique correctemnt.

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  4. Cher Hervé, Voici une belle illustration de la déviation de l’information journalistique qui n’est bien souvent qu’une une interprétation de la réalité.
    N’est-il pas vrai que les journalistes choisissent de traiter un sujet par « un angle »? Ensuite ils illustrent le propos par des entretiens.
    Accorder un droit de réponse reviendrait à reconnaître qu’ils ont manqué d’objectivité. Leur réponse disant « qu’ils allaient s’informer » le prouve. Il faut croire qu’ils pensent avoir été suffisamment professionnels.
    Sic.
    Hier encore, j’entendais lors d’une dégustation d’amateurs « Je suis déçu, j’avais compris qu’en Bio il n’y avait pas des sulfites. En fait Il n’ y a que les Natures qui n’en ajoutent pas »
    Information? Désinformation?
    Répondre « ce n’est pas si simple » est déjà une réponse trop longue la suite est rarement écoutée.

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