Bouchonnés de tous les pays, unissez-vous!

La semaine dernière, au cours d’une dégustation de vins du Roussillon, par ailleurs tout à fait convaincante, j’ai à nouveau constaté un taux élevé de bouteilles bouchonnées (deux sur 22).

Ce n’est là qu’un exemple de ce qui constitue le lot de tout dégustateur professionnel depuis de nombreuses années. Et encore ne sommes-nous pas les plus à plaindre: dans ce genre de manifestation, il y a toujours une deuxième bouteille pour se faire une deuxième opinion; et puis, surtout, nous ne payons pas les vins.

Un producteur de mes amis, qui utilise justement la capsule à vis pour éviter tout risque de ce type, m’a confié ses difficultés à vendre ses bouteilles en France ou en Belgique, alors même qu’à la dégustation, ses vins font l’unanimité; il évoque clairement les réticences dont cavistes et autres professionnels du vin continuent de faire montre vis-à-vis de la vis.

PAL ou SECAM?

Cela m’enrage. Je me permets donc d’enfoncer le clou à nouveau, en rappelant que l’enjeu est beaucoup plus vaste… Il n’y a pas que la France dans le monde, son poids sur le marché du vin est d’ailleurs plutôt à la baisse. Et de nouvelles générations de consommateurs arrivent. Si nous ne voulons pas en rester au SECAM quand toute la planète est au PAL, comme ce fut le cas dans les années 80 avec la télévision, il faudrait peut-être se bouger…

Dégustés cette semaine: un Grand Cru suisse et un sauvignon de Touraine… capsulés

C’est à nous, les prétendus préconisateurs, d’encourager ce mouvement, en rappelant les atouts de la capsule: élimination des retours pour goût de bouchon, moins de contestations, plus de facilité pour ouvrir et pour refermer la bouteille, ainsi que pour transporter et conserver le vin une fois ouvert, notamment. D’ailleurs, ce bouchage a fait ses preuves, même en France: dois-je rappeler aux vierges effarouchées par l’alu que la grande majorité de nos chers Pineau des Charentes et de nos chers Muscats de Rivesaltes, de Beaumes-de-Venise ou de Frontignan sont bouchés à vis? Sans oublier une partie non négligeable de nos bons vins français destinés à l’export.

R.A.S.

Comme j’en ai plus qu’assez de déguster du vin bouchonné, je continue à militer pour une solution réaliste, aux avantages avérés, utilisée depuis plus de 30 ans dans différents pays du monde, à la satisfaction de millions de consommateurs de ces pays, qui ne sont pas plus bêtes que nous. Tout en précisant à nouveau que je ne suis payé par personne pour l’écrire.
Surtout, je m’étonne que de plus jeunes que moi, qui devraient être moins sensibles au poids des traditions, surtout aussi éculées, ne soient pas plus véhéments sur cette matière.
Que de débats enflammés, en France, depuis 20 ans, sur toutes sortes de questions plus ou moins pertinentes dans le domaine du vin! Critiques, journalistes, sommeliers et blogueurs dissertent à l’envi des avantages ou inconvénients supposés du bio, de la bio-dynamie, du labour à cheval, du sans soufre, du vin orange, de l’élevage en qvévri ou en demi-muids, sans oublier les petits rendements, les vendanges de Manuel, la part des anges, le sexe des suzukii et les arômes de terroir. Et vous le savez, si vous me lisez, sur tous ces chapitres, je suis prêt à tout entendre, pourvu qu’on me laisse déguster et me faire une opinion du résultat dans le vin.
Mais quand il s’agit d’un problème auquel tout buveur moyen a été confronté – car tout le monde tombe régulièrement sur des bouteilles bouchonnées, ou prématurément fatiguées, un problème pour lequel existe une solution, valable aussi bien pour les blancs que pour les rouges, pour les vins à boire jeunes que les vins de garde (j’ai dégusté des Grands Crus suisses capsulés de plus de 30 ans), c’est quasiment le silence radio dans l’intelligentsia française du vin. R.A.S. Surtout, ne faisons pas de vagues. Pourquoi changer un bouchage qui foire?

Où êtes-vous, amis prescripteurs?

Où êtes-vous, les amis, vous qui arbitrez les élégances de quilles à plus de 100 euros, vous qui débattez de principes quasi métaphysiques pour le seul profit d’une bande d’initiés, quand ce n’est pas pour votre seul plaisir, où êtes-vous, chers collègues, quand il s’agit de défendre le consommateur floué par un vin imbuvable et pourtant parfois payé très cher, peut-être sur votre conseil?
Ne comprenez-vous pas que si le vin que vous avez vanté dans vos articles, ou que vous avez mis sur la carte de votre restaurant, déçoit votre lecteur ou votre client, juste parce qu’il est liégeux, ou tout simplement douteux, à cause d’un bouchon défectueux, VOUS le décevez aussi?
Votre responsabilité est engagée; et pourtant, vous n’avez de compte à rendre qu’au buveur, pas au bouchonnier! Qu’attendez-vous donc pour secouer ce cocotier? Vous vous dites « prescripteurs »; et depuis combien de temps passez-vous sous silence ce véritable scandale, cet accident industriel généralisé? Vous vous indignez pourtant souvent pour bien moins que ça. Bouchonnés de tous les pays, de toutes les obédiences, de toutes les chapelles, unissez-vous au service du buveur!
Par ailleurs, comment expliquer que des vignerons passionnés par leur travail acceptent que celui-ci puisse être gâché par la dernière étape de la production – la seule, en plus, qu’ils ne maîtrisent pas vraiment? Est-ce de la résignation? Ou est-ce la peur des réactions en aval, chez les vendeurs de vin?
Mais justement, à ce propos, comment expliquer que des distributeurs qui ne tolèreraient certainement pas 2% de retour sur des yaourts à 1,25 euros les quatre acceptent pour le vin, produit noble, de cautionner un type de bouchage qui affiche un taux de défauts potentiels bien supérieur?

Et vous, les distributeurs, les grossistes, les cavistes?

 On voit régulièrement apparaître dans les grandes surfaces des emballages  innovants – ce qui prouve non seulement que les acheteurs de la GD ne sentent pas tous la naphtaline, qu’il y a une vie après les négociations; mais surtout, que les consommateurs sont réceptifs au changement, pour autant qu’il apporte un plus. Pourquoi la bouteille de vin devrait-elle faire exception? Notre secteur est-il condamné à la ringardise? A-t-on seulement demandé au consommateur ce qu’il voulait, ou le sait-on mieux que lui?
Les distributeurs ne se doivent-ils pas d’être pro-actifs, d’aller au devant des désirs de leurs clients, de les chouchouter, de leur éviter des déconvenues? Qui, le premier, parmi les distributeurs, généralistes ou spécialisés, osera éditer un petit prospectus expliquant aux consommateurs les avantages de la capsule, quitte à en faire payer une partie par le fournisseur (il paraît que ça se fait)? On a déjà vu des thèmes de communications moins utiles…
Il a bien fallu un jour qu’on passe de l’arbalète au fusil, de la manivelle au démarreur, de l’hélice au réacteur, du minitel à l’ordinateur… Cela ne s’est pas toujours fait sans mal, mais quand les avantages d’un nouveau système sont vraiment évidents, les traînards finissent toujours par rejoindre le troupeau.
Ce n‘est pas parce qu’une partie des professionnels français (et belges) vivent encore dans le passé qu’il faut en oublier les autres, en France, et surtout ailleurs  dans le monde; tous ceux qui sont plus à l’écoute des vraies attentes de leurs consommateurs – à savoir, ni le plops du bouchon, ni le tra-la-la du débouchage, mais un vin sans défaut, ou en tout cas, sans autre défaut que ceux qu’y a mis le producteur. En outre, il ne faut pas désespérer de la génération de nouveaux consommateurs, qui en France et en Belgique comme ailleurs, s’attachent beaucoup plus au contenu qu’au bouchon: l’engouement actuel pour des produits virtuellement inconnus il y a encore quelques années, comme le Prosecco ou le Cava, démontre que le marché du vin n’a rien de figé. L’arrière-garde de l’armée pétrifiée, c’est parmi les pros qu’on la recrute, apparemment, pas parmi les gens qui achètent le vin; sinon, pourquoi vendrait-on en Belgique du Portico, du Brancott, du Penfolds ou du Barefoot sous capsule? Sans parler de tous les vins sous bouchon synthétique – qui peut croire qu’un consommateur fait plus confiance à un morceau de plastique (aussi difficile à extraire qu’à remettre sur la bouteille) qu’à une capsule à vis, dont la praticité n’est plus à démontrer?

En toute connaissance de cause

Incidemment, je dégustais ce midi un Touraine sauvignon capsulé. Un peu par hasard. Comme cette cuvée, primée lors d’un concours, est vendue presque exclusivement en Grande-Bretagne, le producteur ne peut pas la montrer sous un autre type de bouchage aux journalistes. Même en France ou en Belgique. Le vin m’a semblé un peu dilué, sans grand intérêt (surtout pour un vin médaillé!) – mais au moins, il était tout à fait net. Ce qui m’a permis de le juger sans me demander si la bouteille avait un problème. En toute connaissance de cause, quoi.

Hervé Lalau

12 réflexions sur “Bouchonnés de tous les pays, unissez-vous!

  1. J’abonde dans ton sens Hervé et cela fait des années que je le dis dans toutes les instances possibles. Ouvrant souvent des bouteilles âgées, je trouve que le pire défaut du bouchon en liège est le degré très variable d’oxydation qu’il produit d’un flacon à une autre dans un vin dépassant (en général) les 5 ans en bouteille. Mais le TCA reste aussi un problème à un degré inacceptable. J’ai écrit une page sur les avantages de la capsule à vis dans mon dernier livre sorti (chez Larousse) : « Vous allez enfin vous y connaître en vin ». Mais on doit tous s’y mettre dans ce sens et l’idée d’une campagne d’information, de la part des distributeurs, est une bonne idée.

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  2. Bravo pour cet article, Hervé.
    C’est effectivement à nous les professionnels de promouvoir la qualité de la capsule à vis. De mon côté je suis importateur de vins étrangers et j’ai très souvent le choix chez mes producteurs étranger entre bouchon et capsule à vis pour une même cuvée, notamment sur les entrées de gamme. Je prends systématiquement la capsule mais je me heurte à un mur inébranlable dans la plupart des cas chez mes clients professionnels. J’ai notamment des pinots noirs d’exception et de garde de Nouvelle zélande (environ 130 € toc la bile) avec capsule à vis. Pas évident à vendre quand on tombe face à un acheteur bien de chez nous.
    Nous avons besoin de relai dans la presse et c’est là que votre rôle est primordial. Vous êtes en contact direct avec les consommateurs finaux et c’est là que l’on peut changer les choses : convaincre les consommateurs afin qu’ils demandent à leurs revendeurs de changer les habitudes. Et nous de l’autre côté, nous poussons de la même façon auprès de ces revendeurs.
    Je crains que cela prenne encore beaucoup de temps.
    Il nous faut des articles tambour battant dans la presse nationale, professionnelle et généraliste.
    PLus on en parlera, plus cela fera avancer les choses, petit à petit.
    Amitiés.

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    1. Bien d’accord avec Florent, évidemment. Je dis à tous, professionnels comme amateurs, que si j’avais le choix, j’achèterais tous mes vins, quelques soit la couleur ou le prix, sous capsule. Hier soir lors de l’animation d’une soirée pour des particuliers, l’un d’eux m’a produit l’objection « type » à l’abandon du bouchon en liège : « mais si on mettait les vins sous capsule, on perdrait le doux bruit du bouchon qui fait pop ». Il va falloir convaincre tout ce monde que payer si cher pour un petit bruit insignifiant mais qui enclenche tant de désagréments est se tromper sérieusement de priorités. Le romanticisme (car c’est ainsi qu’ils désigne ce petit bruit!) d’un vin est, éventuellement dans le flacon, mais pas dans ces autours. Je leur dis aussi qu’il peuvent très bien circuler à cheval en ville si cela leur dit.

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  3. Il y a un autre avantage de la capsule dont on ne parle pas assez et qui devrait plaire à beaucoup, y compris les fervents des vins dits « naturels ». On peut, sans risque, mettre beaucoup moins de soufre dans une bouteille fermée par capsule que par un bouchon.

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  4. Alain Sace

    Je suis évidemment d’accord avec cet article, je voudrais bien encapsuler tous mes vins.

    Mais j’ai fait un petit calcul : coût de la machine à bouchonner : négligeable, disons 140 euros. Coût du bouchon, là ou je suis (Chili) : environ 10 centimes d’euros. Coût de la machine à sertir la capsule : plus de mille 500 euros. Coût de la capsule, j’ai même pas demandé. Donc j’aime bien le bouchon.

    Et les bouteilles à vis ne sont pas toujours standard, ou plutôt, il y a plusieurs standards. C’est très compliqué.

    Voilà pourquoi j’aime le bouchon.

    Alain

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  5. Bonne remarque. Mais il me semble que le surcoût s’applique surtout dans les pays où la capsule reste très minoritaire; dans les autres pays, on ne se pose même plus la question. Ou on l’intègre dans le prix, vu que c’est ce que l’acheteur exige.
    Quant aux standards, oui, c’est un problème. Mais il existe aussi pour les bouteilles à bouchon (lourdes, allégées, régionales, italiennes, bordelaises, syndicales…).
    Un vigneron qui utilise les capsules en France pourrait-il nous éclairer sur ce point?

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  6. Joseph Le Nir

    Au sujet des distributeurs, il y a bien eu une tentative de mise en avant sur un prospectus d’une série de vins capsulés à vis, de la part de Leclerc il y a 7 ou 8 ans. Tentative non renouvelée, il faudrait leur demander pourquoi.

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  7. Je suis évidemment d’accord avec Hervé et à fond pour la capsule, mais les clients ne sont pas prêts, ils assimilent les vins avec capsule à viv à des vins entrée de gamme, voire bas de gamme. En aucun n’en mettra sur table, lorsqu’il invite des amis.
    MLB

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  8. Et bien moi, Marie-Louise, je le fais régulièrement et je n’observe aucune réticence de la part de mes invités, ni en France ni en Belgique. Et mon beau père, qui connaît les vins suisses, n’a jamais eu de problème à m’en proposer non plus. Et je ne parle pas de premiers prix.
    A ce propos, nous avons dégusté hier midi un Château Maison Blanche (capsulé) de toute beauté. Nos amis Marc et Nadine connaissent bien…
    Pour ceux que cela intéresse:

    https://www.invinoveritas.be/fr/un-grand-blanc-de-suisse-le-clos-du-rocher/

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  9. Adrien

    Tout à fait d’accord avec ce qui est dit dans l’article.

    J’ai fait une dégustation il y a quelques jours. Viens le moment de goûter une bouteille ayant une capsule à vis. Difficile d’argumenter les avantages avec les autres personnes présentes. Il y a encore quelques années à militer pour que les opinions changent à ce sujet.

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  10. Il faudrait comprendre comment les producteurs en Australie et en Nouvelle-Zélande ont fait évoluer leurs clients il y a quinze ans. Un professionnel français se positionne avant tout en terme d’image. En Alsace, le guide Hachette refuse les vins en capsules à vis pour des difficultés d’anonymat… que gèrent très bien l’IWC ou Decanter.
    Si un grand vin est un vin de garde, aux critiques de demander à goûter de vieux millésimes sous capsule (joint saran étain). Aux critiques, aussi, de goûter 6 bouteilles du même vin vieilli sous liège, et d’en parler.

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  11. Ping : Et vous trouvez cela normal ? Ras le bouchon de liège ! | Les 5 du Vin

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