Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

C’est devant l’Apremont qu’on voit le Masson!

3 Commentaires

Jean-Claude Masson, le magicien de la jacquère, le Gandalf de l’Apremont, m’a reçu dans sa cave du Villard.
Après m’avoir proposé, à Evelyne Léard-Viboux et à moi, ce qu’il appelle ses entrées de gamme (les cuvées Nicolas et Lisa, du nom de ses enfants), et qui feraient déjà la fierté de pas mal de producteurs du cru, voilà qu’il prend un air mystérieux : «Ca, c’est quelque chose de particulier». Je ne peux m’empêcher de penser aux Tontons Flingueurs : «Le tout-venant a été piraté par les mômes… Est-ce qu’on se risque sur le bizarre?»

Rien de bizarre, dans le vin, cependant, si ce n’est sa genèse, comme nous la raconte l’auteur: «C’est un vin issu d’un coteau très pentu du Villard, et de sols très pauvres ; la première année que j’ai vinifié cette cuvée, la fermentation a été si lente que j’ai cru qu’elle n’en finirait jamais; et quand elle a été terminée, j’ai dit à mon épouse; celle-là, je me suis déchiré pour la faire. C’est de là que le nom est venu». 

Riche comme un vin de sol pauvre !

Paradoxe apparent et souvent vérifié: ce vin issu de sols pauvres est particulièrement riche dans le verre; dans sa version 2015, La Déchirée nous livre des paniers entiers de citron confit et de groseille à maquereau; en bouche, aussi, c’est étonnamment complexe pour un jeune vin: du poivre, du fumé, du minéral. Et pas mal de gras. Et pourtant, cela reste vif jusqu’en finale; le fruit croque, et moi, je craque.

Le Granier vu de chez Jean-Claude

Attention, ce vin gagnera à être carafé, et à ne pas être servi trop frais. Trop de jacquères sont tuées par le froid des glaciers ou des glacières… D’autre part, rien ne vous interdit de le garder quelques années en cave. Sur une autre cuvée, Cœur d’Apremont, nous sommes remontés jusqu’en 2010. Non seulement le vin avait résisté au temps, mais il y avait gagné; l’acidité s’était fondue dans la matière, de belles notes de miel, de coing et de poire s’étaient ajoutées, c’est une autre dimension du cépage qui était apparue. J’ai évoqué le Chenin… rien ne pouvait faire plus plaisir à Jean-Claude, qui est un grand amateur de Savennières.
Curieusement, une autre cuvée, La Centenaire 2014, m’a plutôt fait penser à un Sancerre de silex ; une autre encore, La Dame Bise, m’a emmené en Alsace, du côté du riesling – c’est dire si la Jacquère a plus d’un style dans son sac. A condition, bien sûr, de savoir la conduire, de la soigner, de la limiter, aussi. Jean-Claude a d’autres ambitions que d’arroser les fondues.

Vive la Jacquère… mûre !

Mais revenons un peu en arrière. Jean-Claude représente la 4ème génération de Masson sur l’exploitation, qui compte environ 9 ha. C’est un vigneron plein de gouaille et de bon sens paysan, revivifié par une grande ouverture sur le monde; il est à la fois humble devant la nature (au pied du Granier, on a vite fait d’être modeste, surtout qu’il vient à nouveau de s’ébouler) et fier de son travail: «Si le vigneron n’est pas fier de ce qu’il fait, pourquoi faire du vin?». Côté travail, il assure : pas de recette immuable, car tout est remis en cause à chaque millésime, mais du labeur, du labour, de l’huile de coude, de la patience et de l’instinct.

Jean-Claude Masson aime l’échange; quand il sert ses vins, c’est dans un ordre dont il a le secret – il revient même parfois plusieurs fois sur le même vin; il goûte avec nous, mais sans rien dire; c’est son œil, pétillant, qui nous interroge. Alors comment ne pas lui dire ce qu’on pense? Il est d’accord ou pas, il argumente, nous aussi, et à chaque commentaire, on en sait un peu plus sur le vin. Tour à tour, fusent des allégories musicales ou culinaires. C’est stimulant.

Cet homme de dialogue est aussi un homme de conviction. Et pas touche à la jacquère! Récemment, un collègue vigneron a osé dire que ce cépage était un des principaux problèmes de la Savoie. Jean-Claude ne lui a toujours pas encore pardonné : «Passe encore qu’un journaliste dise ça, sur la base d’une dégustation décevante, ou par ignorance. Mais un vigneron savoyard, ça non !».

Mais sans doute ne parle-t-on pas de la même jacquère. Méfiez-vous donc des pâles et maigres imitations, des mélodies en sous-maturité, des pianos aqueux, exigez la vraie musique de l’Apremont, celui de chez Masson. Déchirez-vous les papilles avec La Déchirée !

Contact: Jean-Claude Masson, Le Villard, 73190 Apremont, +33 4 79 28 23 02

Hervé Lalau

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

3 réflexions sur “C’est devant l’Apremont qu’on voit le Masson!

  1. Je serais curieux de déguster ce vin. Je franchirai la barrière de l’étiquette moche sans arrière pensée dans l’espoir de trouver, enfin, une jacquère vraiment intéressante et pas juste acceptable (au mieux).

    J'aime

  2. Tu imagines bien que j’ai un peu pensé à toi en écrivant ceci, David, car je connais tes réticences vis-à-vis de ce cépage. Comme quoi, Les 5, c’est l’école du pluralisme! Mais je crois qu’ici, tu serais séduit. Autre élément important: ce genre de Jacquère-là vieillit très bien – elle gagne même à être laissée en cave au moins 3-4 ans. Ce 2015 est un bébé.

    J'aime

  3. Et toc 🙂 bravo pour l’article ! Je ne connaissais pas (moi Haut-Savoyarde…), donc à découvrir.. Vu sur leur site, la cuvée Mé Kouilles! ça promet, alors 😉

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s