Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

Viña Tondonia Gran Reserva 2000, un rosé aux antipodes de la tendance actuelle… et un mythe parmi les amateurs de vins

13 Commentaires

Le Viña Tondonia Rosado Gran Reserva 2008 est sorti sur le marché il y a peu de temps. Cela faisait 8 ans qu’on l’attendait, le dernier millésime datant de 2000!

C’est d’ailleurs de celui-là dont je vais vous parler. Je n’ai pas encore gouté le 2008, car se le procurer s’avère très difficile: sa disponibilité est limitée à une unité par personne; en outre, la plupart du temps, il est annoncé mais épuisé quand on veut le mettre dans le panier ou alors soumis à des conditions d’achat que je n’apprécie pas : obligation d’inclure dans la commande d’autres vins. Il est vendu aux alentours de 40€, ce qui est très raisonnable étant donné son long élevage et sa rareté. Luis Gutiérrez (Wine Advocate) lui a donné 94 points.

C’est le seul rosé au statut de Gran Reserva de tous les D.O.Ca. Rioja, d’ailleurs, les étiquettes de l’appellation, ont du être imprimées spécialement pour López de Heredia. Il est élaboré uniquement dans des millésimes exceptionnels, la qualité des raisins étant primordiale, face au long processus d’élaboration. Pour cette raison, il n’y avait pas eu de production depuis le millésime 2000. Mon beau fils, à qui je racontais que j’aimerais bien trouver une bouteille de 2008, m’a généreusement offert un 2000 qu’il avait gardé.

20180513_134734

 

Inutile de vous dire mon impatience pour la déboucher! 18 ans de garde, pour un rosé c’est un record, j’ai hésité et finalement, allez, je me suis décidée, l’esprit curieux et l’âme remplie d’émotions.

Evidemment, mon compagnon se demandait pourquoi tant d’hésitations et d’émois pour un rosé de 18 ans d’âge : il cherchait à comprendre. Je le sentais très sceptique, il pensait que c’était une blague de ma part, je tentais alors de lui expliquer, un peu agacée (les explications gâchent le moment), mais il fallait qu’il sache quand même qu’il allait boire un rosé très spécial. D’emblée, je le conditionne en lui annonçant que c’est le seul grand rosé de l’appellation Rioja, et selon mon sentiment, le seul grand rosé d’Espagne. Un vin à part dans tous les sens, à forte identité, en dehors des normes établies, il a un profil complètement différent du reste des rosés produits en Rioja et dans le reste de l’Europe d’ailleurs (enfin, je crois) ; il est tout sauf tendance. Je lui parle d’un grand vin, d’un vin qui nous ramènera à une autre époque. Ce n’est certainement pas sur une carte de vins d’un restaurant qu’il l’aurait trouvé. Un trésor qui mérite d’être apprécié en tant que tel, un vin qu’on peut essayer d’analyser mais qui restera mystérieux quoi qu’il en soit. Ça y est, de sceptique il est devenu impatient de déboucher la bouteille et de gouter cette exception. Je lui précise que c’est un assemblage de 60% Grenache, 30% Tempranillo, et 10% Viura, fermentés et macérés ensemble, vieilli en fûts de chêne américain usagés pendant quatre ans, avec 2 soutirages annuels, clarifié avec des blancs d’œufs frais (ndlr: non vegan, donc) et conservé en cuve et en bouteille (mis en bouteille sans filtrage) pour enfin être libéré au bout de  dix ans.

20180513_134715

Pour ceux qui cherchez un rosé frais, fruité aux arômes racoleurs passez votre chemin, cette bouteille n’est pas pour vous…

Déjà, il l’avait ouverte et le vin était dans les verres.

Sa couleur – qui oscille entre le cuivre et l’orange, la pelure d’oignon foncé, l’œil de perdrix, est attrayante mais pas surprenante, la marque des années : il est très évolué comme on pouvait s’y attendre. Il est net, brillant et de densité moyenne. Que va nous révéler son nez ? Je retiens avant tout son profil élégant, racé, un gentleman d’un certain âge qui a gardé quelques uns de ses atouts. Encore de la fraicheur et une grande diversité d’arômes.  Ses parfums nuancés sont des plus séduisants. Le fruit est dilué, mais, j’y trouve des notes de cannelle, de fruits secs, de pétales de rose flétries, d’agrumes, des notes de vieillissement, de champignons, de vieux bois précieux, des souvenirs de liqueur, c’est infini, jamais vu une telle complexité dans un rosé ! Il est persistant et émouvant !

Au palais, c’est un vin frais, élégant, il parait au premier abord en fin de voyage,  mais, non, il change vite, une acidité équilibrée donne des sensations légères mais pas exagérées, soutient les arômes qui s’étalent en bouche. Des notes de pruneaux dominent, entrecoupées d’odeurs de fruits confits et de fleurs d’oranger, je retrouve les mêmes senteurs que celles qui s’échappaient des armoires  en chêne de ma grand-mère, du thé, des effluves de cire, de vernis, d’orange confite, encore des souvenirs de liqueur de prunelle… Du coup, je ne sais plus si se sont les arômes du vin qui m’envahissent ou ceux qui s’échappent de mes souvenirs que je suis entrain de décrire à mon ami. Je pourrais empiler des mots sur des mots, essayer de pousser l’analyse, mais le vin gardera son secret.

20180513_135056

«C’est intéressant, voire passionnant et je suis heureux de partager cette dégustation avec toi, mais ça n’a rien d’un rosé», me dit mon compagnon.

Si, c’en est un, lui répondis-je, mais c’est bien plus qu’un rosé, c’est la preuve que Lopez de Heredia ne fait rien comme les autres. Viña Tondonia est une cave familiale, la plus ancienne à Haro, dans la Rioja Alta, fondée en 1877. Actuellement, la 4ème génération de vignerons est en place, peu ou rien n’a changé dans sa façon traditionnelle de faire du vin: vignes en gobelets, vendanges manuelles, élevage en fûts anciens, tonnellerie sur place, long vieillissement en bouteille… Le classicisme à tout prix.

A table, il accompagnait un tagine d’agneau aux épices, l’accord était parfait.

J’ai hâte de goûter le 2008.

Hasta pronto,

 

MarieLouise Banyols

Auteur : Les 5 du Vin

Journalistes en vin

13 réflexions sur “Viña Tondonia Gran Reserva 2000, un rosé aux antipodes de la tendance actuelle… et un mythe parmi les amateurs de vins

  1. Belle histoire et récit vivant. C’est bon de prendre le temps de situer le contexte. Autant celui de la production que celui de la dégustation. Je crois, en effet, qu’il est utile de préparer le goût pour apprécier le vin. Il faut le temps de mettre un peu de conscience dans les papilles . C’est encore plus vrai quand le flacon est exceptionnel.
    Les exemples d’élevage long pour le rosé sont rares mais ils sont toujours convaincants. Il me semble que Marco a étudié le sujet. Il a goûté à la chose lui aussi. Peut-être pourra-t-il nous en faire profiter?
    Merci Marie-Louise pour ce clair et doux moment de goût.

    J'aime

    • Mon plus vieux rosé, Bourgueil 1947, fait comme rouge, encore très bon, dégusté avec les 5 chez Lamé Delisle Boucard, encore merci à eux pour la verticale exceptionnelle qu’on y a faite.
      Marco

      J'aime

  2. Marie-Louise,

    Je n’ai pas eu la chance de goûter ce rosé de Lopez de Heredia (j’adore, en général, les vins de cette maison, qui vieillissent admirablement bien, cf par ex au domaine Tondonia GR blanco 73 ou Tondonia GR 1968, rappelant la grande Bourgogne).

    J’aimerais au passage goûter en parallèle un vieux rosé du Château Simone (des vins d’une succulente sapidité à 10 ans d’âge).

    J'aime

  3. Je n’ai jamais eu l’occasion non plus de gouter des vieux rosés de Château Simone et effectivement, ça doit être très intéressant. MLB

    J'aime

    • Je me demande s’il ne m’en reste pas une bouteille dans la cave, faut que je regarde et qu’on la boive ensemble, bises. Quant à ces Rioja, j’en ai dégusté l’an dernier, mais le blanc et trois rouges, particuliers dans leur style ancien, mais hyper bien faits.
      Marco

      J'aime

  4. Je vais jouer le rôle de l’éléphant dans un magasin de porcelaine (en toute amitié, Marie-Louise): à partir de combien de bouteilles produites il y a t-il un sens à proposer une cuvée, pour un producteur de vin, et à la commenter, pour un critique de vin? Car après tout, si c’est vraiment très bon, et que l’on met l’eau à la bouche des lecteurs, mais qu’il n’y a pas moyen d’en acheter, on ne peut faire que des frustrés!

    J'aime

  5. Lisant l’espagnol comme vous Marie-Louise, je remarque sur la contre-étiquette de ce vin, que le très respectable « consejo regulador de la DOCa Rioja » ne garantit pas les vins rosés de Villa Tondonia, mais seulement les blancs et les rouges… Doit-on comprendre que ce vin est issu d’un assemblage de raisins blancs et rouges (pratique courante en Espagne même si souvent non avouée)? Comme vous ne précisez pas s’il s’agit de Grenache Noir, Gris ou Blanc, nous sommes en droit de nous poser la question. Merci Marie Louise de nous éclairer là-dessus.

    J'aime

  6. Ce certificat garantit seulement la provenance des vins, qu’ils soient blancs ou rouges.
    En ce qui concerne cette cuvée, elle assemble 90% de rouges (grenache et tempranillo) et de 10% de blancs (viura, alias macabeu).
    Elle se trouve tout à fait dans la légalité, de même, pour prendre un exemple français, que les Côtes-de-Provence qui assemblent des raisins rouges et blancs: le décret de l’AOC Côtes-de-Provence prévoit d’ailleurs l’encépagement suivant pour les rouges et rosés:
    « -cépages principaux : cinsaut N, grenache N, mourvèdre N, syrah N, tibouren N ;
    – cépages accessoires : cabernet-sauvignon N, carignan N, clairette B, semillon B, ugni blanc B, vermentino B ».
    Ce qui est interdit, c’est l’assemblage des vins blancs et rouges, comme le dit le décret:
    « Les vins rouges et rosés proviennent de l’assemblage de raisins, de vins en cours de fermentation ou de vins, à l’exception des vins issus des cépages blancs lorsque ceux-ci sont vinifiés séparément, issus de deux au moins des cépages prévus dans l’encépagement, dont au moins un des cépages principaux ».

    J'aime

  7. Mon avis sur ce vin, comme sur ses confrères d’écurie, est plutôt négatif. J’avais, il y a quelques années, conduit un groupe d’amateurs chez ce producteur lors d’un voyage dans la région. Le plus jeune vin qui nous a été servi était un rosé de 7 ans d’âge. Fané et passé, sans aucune fraîcheur, je l’ai trouvé sans intérêt, et quasiment mort. Les autres vins n’étaient guère meilleurs. Pourtant il m’est arrivé de goûter des très bons rosés vieux, notamment à Bandol (La Bégude, Pradeaux). Il ne s’agit donc pas de déni de la catégorie. J’ai du mal à comprendre l’engouement suscité par ce producteur dont les vins ne m’ont procuré aucun plaisir.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.