In memoriam Henri-Frédéric Roch, domaine Prieuré-Roch

Henri-Frédéric Roch, propriétaire du Domaine Prieuré-Roch à Nuits-Saint-Georges et co-gérant avec Aubert de Villaine, du domaine de la Romanée-Conti s’est éteint le samedi 17 novembre 2018 à l’âge de 56 ans, victime d’un cancer foudroyant. Il était le fils de Pauline Roch-Leroy, sœur ainée de Lalou Bize-Leroy qui  avait quitté la co-gestion du DRC en 1991 après une collaboration difficile avec Aubert de Villaine. Henri était devenu co-gérant et représentait la famille Leroy à la tête du DRC suite au décès de son frère Charles dans un accident de voiture. Je voulais lui rendre hommage dès la semaine dernière, mais je n’ai pas pu, la nouvelle m’a secouée, ma tristesse ne me laissait pas trouver les mots justes pour parler de lui.

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J’admirais et respectais cet homme que j’avais connu dans les années 93/94 aux Feuillants, il aimait la cuisine de Didier Banyols et venait régulièrement nous rendre visite, il adorait la table sur le perron, et s’y installait presque par tous les temps. Les longs échanges en fin de soirées, les mêmes sentiments partagés, ont fini par créer des liens d’amitié entre nous. Je n’oublierai jamais ces rencontres. Au début, j’ignorais ses liens avec le Domaine de la Romanée-Conti, il me parlait de la Bourgogne et de son domaine Prieuré-Roch planté sur la route des Grands crus, qu’il avait crée en 1988. Il disait ne pas y connaître grand-chose à ses commencements, mais on avait du mal à le croire, tellement ses convictions étaient profondes, tellement il savait où il voulait aller. Une chose était certaine, il voulait faire ses preuves tout seul. Et surtout, il exprimait sa passion pour son Clos Goillotte, dont «il était tombé en amour» disait-il,  et qu’il qualifiait d’exceptionnel. Ce clos était situé en plein centre du village de Vosne-Romanée et c’est à cause de lui que tout a commencé.  A cette époque, il avait rassemblé quelques  morceaux de vignes, le domaine n’avait pas encore atteint la taille qu’il a actuellement, ses deux hectares sur 4 parcelles différentes se situaient à Vosne-Romanée.

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Clos des Corvées

Sa philosophie face à ces terroirs centenaires le poussait à produire du vin le plus simplement sans produits chimiques, il voulait juste accompagner le raisin le plus naturellement possible, afin de pouvoir présenter des vins purs, sincères et représentatifs de leurs origines. A ce moment là, ils n’étaient pas très nombreux ceux travaillaient selon des méthodes traditionnelles et selon les principes de la biodynamie.

Henri était obsédé par l’équilibre, celui des raisins et des vins, c’est ce qu’il cherchait à obtenir avant tout ! Les gens qui le connaissaient le disaient tourmenté, peut-être ou pas, moi, je trouvais que c’était surtout un homme hors du commun, un visionnaire; et c’est avec fierté que je proposais ses vins à notre table, sans jamais révéler qu’ils étaient élaborés par le copropriétaire de la Romanée-Conti, car il y était farouchement opposé, il voulait que ses vins se vendent pour eux-mêmes, il ne fallait pas se servir du DRC.

Ça n’était pas si facile que ça de convaincre les clients, car au début le domaine n’était pas connu, et ses étiquettes peu conventionnelles ne représentaient pas la Bourgogne traditionnelle. Le logo du domaine est rédigé en écriture hiéroglyphique égyptienne, rapport à l’ Egypte antique qui considérait il y a 5 000 ans le vin comme un bien très précieux, offert en offrande aux divinités. Il représente, en synthétisant, la complexité de l’équilibre entre le ciel et ses forces (en jaune), la terre et ses raisins (en rouge), l’humain et le végétal (la plume verte).

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Il fallait expliquer, prendre le temps, mais je le faisais avec conviction car j’aimais réellement ses vins et la philosophie qu’ils transmettaient. Nous sommes allés plusieurs fois au domaine; dans ces années là, c’était Philippe Pacalet qui en était le régisseur; passionné lui aussi par les terroirs, il cherchait sa voie dans les vins natures. Henri l’appuyait dans cette recherche.

Henri m’avait aussi choisie pour être agent de la Romanée Conti en Languedoc-Roussillon, ce qui m’avait encore plus rapproché de lui. Il nous a suivis à Bordeaux, pas de très bon cœur, il faut le dire, mais il est resté fidèle, il a même assisté au mariage de notre fils, en 2000, puis à notre départ de Bordeaux, il n’a cessé de m’apporter son soutien. J’ai découvert par la suite qu’il était très proche de Thierry Servant, le propriétaire de LAVINIA et je suis certaine qu’il n’est pas étranger à mon embauche et qu’il a appuyé ma candidature.

J’étais heureuse de constater que LAVINIA mettait en avant ses vins; en effet, c’était depuis l’ouverture un de nos vignerons partenaires ! Au fil des ans, Henry avait réussi à réunir quelques-uns des plus prestigieux climats de Bourgogne qu’il cultivait sans produits chimiques et les vins étaient produits sans aucun additif. Aujourd’hui, le domaine possède 14ha qui vont de Gevrey Chambertin, Clos de Bèze, Ladoix village, Suchot premiers crus et bien sûr le Clos des Corvées, un monopole de 5ha (extrêmement rare en Bourgogne) sur l’appellation Nuit Saint Georges. Philippe Pacalet est resté une dizaine d’années, puis il a voulu voler de ses propres ailes. Yannick Champ, entré au domaine comme stagiaire en 2002, en devient le cogérant en 2010. La philosophie reste la même, pas de produits de synthèses à la vigne comme au chai, les vins sont élaborés sans soufre ajouté car il ne supportait pas le soufre, «c’est une saloperie» disait-il, et  qu’il n’utilisait  plus depuis 1995, sauf un peu à la mise en bouteilles.

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Chez LAVINIA, Marc Sibard était également un grand fan des vins d’Henri, il en avait acheté des volumes très importants dont j’ai hérité en Espagne. Hélas, l’accueil du public espagnol pour ce style de vins dans les années 2002/2012 était plutôt négatif, les amateurs de vins bourguignons ne les reconnaissaient pas comme des Bourgognes traditionnels, les prix étaient élevés et les vins ont déçu un marché trop conventionnel.

Les étiquettes, si elles sont reconnaissables entre toutes, ne nous ont pas aidés, ni l’aspect un peu trouble que présentaient certaines bouteilles. Bref, les stocks ne baissaient pas, Marc m’accusait de ne pas savoir vendre ces vins, et de ne pas en recommander. Ce fut une période très difficile et nos relations avec Henry en souffrirent, nos rencontres se sont espacées ; j’étais mal à l’aise devant une situation bloquée, il m’était impossible de commander les nouveaux millésimes tant que je n’avais pas écoulé mes stocks que d’autre part je me refusais à brader. J’ai beaucoup souffert de cette situation, avec mon équipe, nous avons tout mis en oeuvre pour les faire apprécier, c’était trop tôt.  Aujourd’hui, je crois pouvoir assurer qu’il connaitraient le succès qu’ils méritent. Parallèlement, nous avons référencé les vins de Pacalet, eux aussi nature, car Thierry Servant était impliqué dans son négoce, mais ceux-ci ne se vendaient pas non plus. Bref, tout ça a crée une situation «pourrie», Henri s’est senti trahi et je le comprends. Je l’ai revu quelque fois lors de certains salons, il se montrait toujours aussi amical, mais je sentais bien que quelque chose s’était cassé.

Aujourd’hui, le Domaine Prieuré Roch restera son œuvre et ses vins sont là pour témoigner de la grandeur des terroirs, ce qu’il voulait exprimer avant tout.

Je garderai longtemps en mémoire certains de ses vins qui m’ont bouleversée, comme le Nuits-Saint-Georges premier cru Clos des Corvées 1999, son cru le plus célèbre dont il avait réussi à unifier les 5,21 hectares en 1995 – une telle vigne en monopole, c’est rarissime en Bourgogne. Henri ne voulait pas qu’elle soit divisée entre plusieurs propriétaires, l’idée du monopole étant d’offrir l’esprit du vin dans l’ensemble de son climat. Un rouge envoutant, unique, racé, merveilleux.

Vosne-Romanée « Les Hautes Maizières » 1999, Les Clos de Bèze 1997 et 1999, certes un peu trouble, mais généreux et luxuriant, onctueux, à la texture délicate, avec une fraîcheur incroyable et d’une grande finesse.

Le Clos Goillotte donne aussi une rarissime cuvée « Pure ». J’ai eu la chance de déguster une bouteille du millésime 2005, au bouquet éclatant de fruits rouges et de fleurs.

Henri, j’ai pris tant de plaisir à déguster tes vins, à partager ta table!  Je garderai en souvenir leur parfum raffiné, leur race et leur élégance. S’il fallait résumer en un seul mot tes vins, je choisirai la sensualité. J’ai eu beaucoup de chance de croiser ta route, tu m’as beaucoup donné, beaucoup appris, tu nous a quittés trop tôt, je ne t’oublierai jamais.

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J’imagine qu’Henri avait prévu sa succession, son décès va très certainement faire naître de nombreuses spéculations sur l’avenir du domaine de la Romanée-Conti.

Toutes mes condoléances à sa famille et à ses proches, à toi Patrick (Patrick est le responsable administratif depuis, le début, un fidèle, un ami avec qui j’ai toujours eu de très bonnes relations), à toi Yannick.

Hasta Pronto,

Marie-Louise Banyols

 

 

2 réflexions sur “In memoriam Henri-Frédéric Roch, domaine Prieuré-Roch

  1. Chambertin Clos de Bèze 2007, Clos Goillotte 1998 : 2 grands vin, très sensuels en effet.

    Le Clos des Corvées 2007 et les Hautes-Maizières 2007 étaient également magnifiques au domaine en décembre 2009.

    Clos de Vougeot sans surprise plus retors.

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