Le droit de critiquer le vin

Aujourd’hui, notre confrère québécois (Vin Québec) nous parle de la liberté de la critique viticole. Nos amis canadiens semblent moins sujets à l’autocensure que nous. Pourtant, sans la liberté de blâmer, est-il encore un commentaire flatteur?

Est-ce qu’un critique de vin a le droit de critiquer le vin?

Il y a quelque temps, il y a eu un débat intéressant lancé par le sommelier Alain Laliberté sur les réseaux sociaux au sujet des critiques de vin, des chroniqueurs de vin. On se demandait si l’on avait le droit de mentionner un mauvais vin. Les propos sur Facebook étaient souvent très tranchés. Certains disent qu’on devait s’interdire de mentionner les mauvais vins!

C’est tout de même étonnant! Alors que l’on accepte qu’un critique de cinéma dise qu’un film est un navet; que l’on accepte qu’un chroniqueur de restaurant rapporte qu’un restaurant est mauvais; on ne pourrait pas ou on ne devrait pas avoir la même liberté dans le monde du vin?

Lorsque l’on compare le travail de chroniqueur de restaurant, de film, de livre à celui de chroniqueur de vin, on constate de grandes différences dans les résultats. Alors que les critiques sont très variés dans les autres champs de critique, ils sont, par contre, presque toujours louangeurs dans le monde du vin.

Tous les vins seraient donc bons?

Pourtant, on en goûte, des mauvais. Pourquoi ne pas le dire à nos lecteurs.

Depuis que je travaille dans la critique de vin, cette différence entre ces champs de critique m’a toujours étonné. À quoi est due cette différence? Pourquoi la critique de vin semble-t-elle si peu exister?

Pourtant, il y en a des gens qui écrivent sur le vin, que ce soit dans les magazines, les journaux et de plus en plus dans des blogues. Et c’est presque toujours louanges sur louanges. Ça ressemble à des publireportages.

Un monde sans défauts

Le monde du vin est-il un monde sans défauts? Tout le monde il est beau tout le monde il y est gentil!

Pourtant, il y a de plus en plus de problèmes causés par le réchauffement climatique et les nouveaux modes de vinification: vins oxydés, brettés, refermentés, contaminés…

Lorsque nous lisons des revues de vin, on est porté à se demander si c’est de la publicité. Tout y est toujours bon. Il est vrai que ces magazines sont financés par la publicité payée par des producteurs de vin. Ces rédacteurs ne peuvent donc pas critiquer ceux qui les financent. C’est un monde de clients. On ne mord pas la main qui nous nourrit. De plus, ces magazines, particulièrement en France, organisent souvent maintenant des salons de vin et des concours. Ils font payer les producteurs pour participer à ces évènements. Il n’y a donc plus là place possible pour la critique, mais plutôt pour l’autocensure. On doit bien faire paraitre son client, c’est tout.

Il faut dire aussi que ces magazines semblent plutôt lus par les vignerons que par les consommateurs en général. Ces rédacteurs s’adressent donc à leurs clients les vignerons et non plus aux amateurs de vin.

Des louanges sur internet

Maintenant, lorsque nous naviguons sur internet, nous voyons de plus en plus de blogueurs de vin – et là aussi c’est louanges sur louanges. C’est à qui donnera la plus belle note, la plus haute note. On en donne, des 90 et des 4 étoiles, à tout vent. C’est à qui donnera le plus de compliments.

Pourtant, la plupart de ces rédacteurs à plein temps ou du dimanche se disent des spécialistes du vin. On n’ose tellement pas critiquer que l’on entend dire que si le vin est bouchonné, ce n’est pas la faute du vigneron, parce qu’il n’a pas fait le bouchon! C’est de l’angélisme et un argument fallacieux, car le vigneron n’a pas fait non plus les levures, les barriques, les tanins et acides ajoutés. Il est pourtant responsable de son produit.

Il faut dire ici que beaucoup de ces gens ont ou se donnent une formation en sommellerie et le sommelier n’est pas formé pour critiquer, mais pour vendre le vin. Ceci contribue peut-être à expliquer cette incapacité de critiquer, mais pas totalement.

Des consommateurs critiques

Si ces spécialistes ne critiquent pas, par contre, on peut trouver des « gens ordinaires » qui, eux, osent critiquer les vins. On trouve cela sur des sites de commentaires de vin tel que Cellartracker. Ces individus, malheureusement trop souvent anonymes, nous renseignent sur les mauvais vins. Ils osent dire qu’un vin sent mauvais, sent la ferme, l’écurie, qu’un autre a refermenté en bouteille, qu’un autre est souvent bouchonné… Toutes des choses que les spécialistes nous cachent.

Pourquoi ces cachotteries de la part des spécialistes, des professionnels?
Ici, je vais entrer dans le domaine des hypothèses. Il y aurait l’histoire, les habitudes, la tradition. «Ça s’est toujours fait comme cela», entendons dire. Il y aurait aussi la formation de certains de ces spécialistes, formés comme sommeliers à vendre le vin, à communiquer les qualités du vin.

Autocensure

Il y a aussi sûrement beaucoup la proximité avec les producteurs. Alors que les critiques de cinéma et de restaurants sont loin des réalisateurs et des restaurateurs; les chroniqueurs de vin sont près des producteurs et de leurs agents. On se visite, on déguste ensemble, on reçoit des échantillons, on voyage…

Il est plus difficile de critiquer le travail de ceux qui sont proches de nous et que l’on rencontre fréquemment. On peut craindre de ne plus recevoir d’échantillons, de ne plus être invité aux dégustations et aux voyages de presse.

On s’autocensure aussi, parce que nos médias préfèrent trop souvent les bonnes nouvelles, les informations de type jovialiste. Quelle est alors la crédibilité de ces critiques qui ne critiquent pas? C’est plus difficile à établir.

Sommelier ou critique?

Suite à une longue discussion sur ce sujet sur Facebook, un chroniqueur de vin de Québec a publier un texte intitulé «Je ne suis pas un critique de vin»http://www.journaldequebec.com/2017/03/12/je-ne-suis-pas-un-critique-de-vin. Le commentaire est franc, le sommelier Philippe Lapeyrie dit qu’il aime mieux «rester dans le positif et la bonne humeur.»

C’est le point de vue du sommelier, peut-être de toute la profession. C’est honnête, mais est-ce qu’il y a place pour une vraie critique dans le monde du vin?

Le rôle du critique

Comment alors bien informer le consommateur? Qui osera dire aux consommateurs d’éviter tel ou tel vin? Ou de dire qu’un vin bon l’an dernier ne l’est plus autant dans le millésime suivant?

«La critique est un examen raisonné, objectif, qui s’attache à relever les qualités et les défauts et donne lieu à un jugement de valeur», nous dit le dictionnaire en ligne CNRTL.

Le consommateur veut-il savoir?

Le spécialiste des vins Alain Laliberté me dit avoir demandé à ses lecteurs «Préférez-vous être informés sur les bons achats uniquement ou désirez-vous aussi connaître ce qu’il faut éviter ? Plus de 90% souhaitaient tout savoir.»

Quel est l’avenir alors de ces nombreux blogues de louange de vin? Comment former de futurs critiques de vin?

Prenons conscience que les chroniques de vins ressemblent trop souvent plus à du travail d’attachés de presse que du travail de journaliste. Il faut qu’on se réveille sinon nous aurons aussi peu de crédibilité que les chroniqueurs de voyage qui se sont fait remplacer par Tripadvisor.

Je ne suis pas sommelier, mais journaliste et critique de vin.

Au sujet de la critique, voir le livre de Catherine Voyer-Léger Métier Critique, aux éditions Septentrion.

Marc André Gagnon

7 réflexions sur “Le droit de critiquer le vin

  1. Marc Ledan

    Marc-André a parfaitement mis en lumière les « ombres » de ce métier. Heureusement qu’il y existe encore quelques « irréductibles » pour le dire. Les 5 du vin en font partie.
    MERCI.

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  2. Cédric Legaigneur

    Bonjour,
    Je ne partage pas tout à fait le point de vue de Marc Ledan. Je lis les 5 du vin quotidiennement et je trouve que vous mettez principalement en avant les vins que vous aimez et que vous taisez les vins que vous aimez moins, ce que je comprends tout à fait.
    Ce que je trouve plus embêtant, c’est lorsque la rvf et Terres de vins présentent leur sélection de champagnes au mois de décembre. On y trouve pour le premier toujours les mêmes noms dans plus ou moins le même ordre, d’année en année, on parle parfois d’oxydation ménagée pour suggérer un léger défaut mais le magazine leur attribue tout de même un 17/20. Et pour le deuxième une sélection de champagnes de grandes maisons pour lesquelles la moins bonne note est de 14/20. Je ne doute pas que nous sommes très forts en Champagne mais je dirais qu’il y a comme une envie de lisser le propos.
    Cependant, on trouve des blogueurs qui ne mâchent pas leurs mots, je pense au blog stephanew.com ou encore au magazine le Rouge & Blanc où les vignerons les plus connus ne sont pas nécessairement les mieux notés.
    Bonne continuation.
    Cédric

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  3. Pas mal le papier mais il y a beaucoup de raccourcis et à vous lire on dirait que LPV n’existe pas.
    Des centaines de milliers de commentaires certains positifs d’autres négatifs mais au final on se fait une idée.
    Le gros pb de la critique c’est que bien souvent le vin est jugt en moins d’une minute à l’ouver De la bouteille qui est le moment le moins favorable au vin. Surtout pour les vins jeunes. De fait les dégustations professionnelles n’ont pas un protocole très professionnel.

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    1. M. Perez, le problème que vous évoquez de la trop grande rapidité de la dégustation est réel, mais nous essayons de le contourner en redégustant en cas de doute. Et il nous arrive fréquemment de ramener des bouteilles chez nous pour leur donner une nouvelle chance – je parle au nom des les 5 du Vin, mais aussi d’In Vino Veritas, qui n’a pas été cité.
      D’un autre côté, je me demande toujours si le consommateur, lui, ferait l’effort. Il faudrait l’y inciter, mais nous ne pouvons l’y obliger.
      En ce qui concerne LPV, je ne sais pas quelle est sa notoriété au Québec.

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  4. A propos d’un autre In Vino Veritas, Hervé, le club toulousain que je représente …

    Nous sommes souvent confrontés à la difficulté de poser un commentaire juste sur une seule bouteille.
    Ex : Un Fuissé 2014 de Desjourneys mutique et acide (mais excellent sur une autre bouteille), un Sancerre de Cotat qui semble soufré, un Riesling de Prüm qui l’est vraiment, un Clos Ste-Hune 1990 aimable comme une porte de prison.
    Dans le cas de Trimbach (le propriétaire choisit les flacons et peut éliminer une bouteille défectueuse), des dégustations au domaine m’ont permis de lever des doutes (et pas uniquement pour faire plaisir au vigneron), ou de confirmer certains défauts (d’oxydation par exemple).

    A noter que nos dégustations en 2 temps, après-midi puis soir, posent aussi des soucis de pertinence.

    Il m’arrive d’aller consulter LPV pour voir ce qui se dit sur telle ou telle bouteille.
    Sachant qu’il vaut mieux connaître celui qui parle pour décoder sa pensée (en cela, les sciences humaines complètent fort heureusement la science oenologique).

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