Le droit de critiquer… les critiques de vin

Voici quelque temps, ici, même, nous abordions le thème du droit à la critique négative dans le vin. 

Si ce droit s’applique aux vins, il s’applique bien entendu aussi aux critiques de vin.

Tout le monde n’est pas obligé d’apprécier la prose ni les commentaires de Parker, de Bettane, de Robinson, d’Atkin, de Dupont… ou de Lalau.

J’ai moi même fait entendre, à l’occasion, ma petite voix discordante vis-à-vis des choix de certains confrères. Notamment ceux de James Suckling, ICI, ICI ou ICI.

J’ignorais, cependant, qu’il existait une sorte de classement des classificateurs, de critique des critiques: ce n’est que tout récemment que j’en ai appris l’existence, sur le site d’Olif, le blogueur jurassien.

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Y sont listés bon nombre de mes collègues les plus en vue, avec quelques commentaires pas piqués des vers. Il paraît que cela a fait le buzz cet été, lors de la révélation de ce document. Le buzz a dû me contourner.

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D’ailleurs, je suis pas mentionné dans ce « ranking », ni aucun de mes acolytes des 5 du Vin; ce dont je me félicite. Car si j’étais Rebecca Gibb, Olivier Poels, Chris Kissack ou même Michel Bettane, par exemple, je ne serais pas très fier d’y apparaître tels qu’ils sont présentés.

Il pourrait même y avoir matière à une action en justice, à partir du moment où, pour certains, leur honnêteté est directement mise en cause. A titre personnel, autant j’admettrais facilement qu’on discute mon goût, voire ma compétence, autant je détesterais qu’on mette en doute ma bonne foi. Mais c’est à mes confrères de voir si cela vaut la peine de réagir, notamment sous la forme d’un procès en diffamation. Et contre qui.

Car il y a une chose très gênante, dans ce « ranking »: son auteur (homme ou femme) est anonyme.

François Mauss, qui l’a consulté, affirme qu’il émane d’un vigneron bordelais. Il est vrai qu’à lire ses commentaires, on peut penser qu’il s’agit d’un professionnel de cette région, et qui reçoit des critiques de vin.

Cela ne nous dit cependant pas son nom, ni ses intérêts. Il émet des jugements de valeur sur mes confrères, mais nous ne connaissons pas ses propres compétences, ses a priori, et ne pouvons juger de sa propre intégrité.

Ici même, sur ce site, nous écartons systématiquement les commentaires anonymes, car nous pensons que si tout peut se discuter, cela doit se faire à visage découvert. Nous signons nos articles, nos commentateurs peuvent bien signer leurs commentaires.

Je comprends bien qu’un vigneron n’a pas trop intérêt à donner son nom s’il dézingue ainsi les critiques susceptibles de commenter ses propres vins.

Mais son anonymat cache peut-être de la rancoeur, ou de la mauvaise foi – comment savoir? Aussi prendrai-je ses avis avec des pincettes. Il faudrait vérifier, en tout cas, si les éléments dont il accuse certains (obligation de prendre de la publicité dans un guide ou un magazine, ou de participer à un salon pour que ses vins soient commentés, et favorablement, demande de pré-financement, favoritisme, etc), sont avérés.

Et comment l’auteur de ce ranking jugerait-il quelqu’un qui, comme moi, pense que les prix de bon nombre de Grands Crus Classés sont à ce point indécents qu’ils ne valent pas la peine qu’on se penche sur eux, surtout pas lors des Primeurs où ils ne sont encore que des bébés?

Il y a autre chose qui me gêne, dans cette histoire: c’est la tentation qu’il peut y avoir, pour qui lirait ce « ranking », de mettre tout le monde dans le même sac, et in fine, de se dire que les critiques (qu’ils soient sommeliers, journalistes ou de toute autre origine, qu’ils soient honnêtes ou pas, qu’ils soient compétents ou pas) ne servent à rien.

Rien ne remplacera le goût du consommateur; nous n’avons pas vocation à le formater,  à lui dire qu’il doit aimer ce qu’il n’aime pas, ou à ne pas aimer ce qu’il aime. Mais nous pouvons l’informer.

Nous avons la chance de déguster régulièrement des vins très variés, nous pouvons attirer son attention sur des produits ou des régions qu’il connaît mal ou pas du tout.

Nous pouvons donner notre avis (en toute transparence, il ne suffit pas de dire « j’aime ou je n’aime pas »), et c’est au consommateur de décider de nous suivre ou pas. D’acheter le vin, ou pas. Et d’adhérer à nos commentaires ou pas. Je ne vois rien de mal à ça.

Il m’arrive souvent d’aller voir un film éreinté par certains critiques (dans certains cas, il suffit même qu’ils disent qu’ils n’aiment pas pour que moi j’aime!). Et quand je lis les commentaires de mes confrères sur certains vins, j’ai parfois la même réaction. Nous n’avons pas tous les mêmes goûts, nous ne pouvons prétendre à l’objectivité, c’est plutôt « la somme de nos subjectivités », pour citer à nouveau François Mauss, qui peut être intéressante.

Oui, nous sommes tous critiquables, car toute opinion se discute. Mais la critique, même la critique des critiques, doit s’appuyer sur des faits. Et il y a une grande différence entre discuter du goût d’un critique, voire de sa méthodologie, et mettre en doute sa déontologie.

J’arrête ici, car je pense que je n’ai pas à me défendre de faire ce métier, et que mes états d’âme sont moins importants que les vins que j’ai la chance de pouvoir vous présenter ici.

Hervé Lalau

 

 

4 réflexions sur “Le droit de critiquer… les critiques de vin

  1. Je remarque que les commentaires précisent rarement si un vin est sec ou pas, boisé ou pas. Ces détails objectifs éclaireraient utilement nombres de simples amateurs, pour savoir si un vin leur correspond, aussi élevée soit l’appréciation.

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  2. J’avoue que j’ai lu avec beaucoup de curiosité cette critique des critiques. Je remarque qu’il y a très peu de critères d’évaluation et comme le présente Hervé, ils sont aussi discutables.
    « Se déplacer chez les vignerons », semble être un critère à fort coefficient. Pourquoi? C’est même étrange quand le critique des critiques met en second « l’intégrité ». N’est-on pas meilleur dégustateur sans public et sans influence d’environnement? C’est tout de même ce que disent les experts en physiologie du goût. Les mêmes qui disent que le dégustateur est influencé par tout ce qu’il a autour de lui + la couleur du vin + le moment où il déguste + les informations concernants le produit, etc. Le professeur Mac Leod dit bien que la dégustation « c’est 90% de contexte et 10% d’analyse sensorielle ». Donc le critique qui « se déplace » et « est influençable », c’est un pléonasme!
    C’est agaçant et rassurant de voir que cette critique semble se limiter à l’univers bordelais.

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  3. saintphilbert

    Très intéressant classement. Il met à jour des caractéristiques de certains dégustateurs que je reconnaît. L’ambiguïté de ce classement est qu’il cumule des facteurs différents
    – le goût « j’aime, j’aime pas » du dégustateur,
    – le caractère du dégustateur,
    – la compétence en dégustation
    – et la méthode employée et la déontologie.

    Effectivement nous savons tous que Michel Bettane est une damnée tête de pioche mais qu’il goûte plutôt bien. Qu’est-ce qui est important pour le consommateur ? A priori qu’il goûte bien et si sa méthode de dégustation est effectivement rigoureuse (ce à quoi ce « classement » ne nous rassure pas), je peux ou non me reconnaître dans le goût de ce critique.

    Mais ce classement met en avant de lourdes problématiques de méthode employée et de déontologie, et là cela m’ennuie fortement. Il est une chose de considérer que la dégustation soit subjective et largement soumise aux influences extérieures, il en est une autre de ne pas tout mettre en oeuvre pour tendre vers une forme d’objectivité de l’analyse sensorielle des dégustations en aveugle.

    Et je dois avouer que cela m’ennuie toujours de voir se côtoyer des critiques comme Dupont, Raisin, Hervier, Citerne voire Brutschy… que je considère comme rigoureux avec des Simond, Poels, Gerbelle ou de Rouyn qui s’embarrassent moins avec la déontologie de dégustation des premiers… sans compter les critiques ambigus comme Dussert-Gerbert qui risquent par leur pratiques de discréditer l’ensemble de la profession.

    A ce titre, dévoiler les pratiques et les méthodes des critiques et en faire un classement des critiques, ce n’est pas une si mauvaise idée. Mais les mélanger avec le caractère, le goût ou la capacité à se « déjuger », cela m’ennuie davantage.

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  4. D’accord avec les remarques pertinentes de Nadine et de Philibert.

    En effet, pourquoi est-ce que la visite chez le vigneron est si nécessaire pour être bien considéré comme critique ? La question de l’impartialité se poserait alors avec plus d’acuité.
    Et, comme le souligne Hervé, il y aussi des raccourcis très hasardeux dans les allusions de cet auteur anonyme (anonymat qui est en soi un problème)
    Enfin il me semble que cette liste ne concerne que Bordeaux et les gens qui acceptent régulièrement de déguster les vins de cette région en primeur.
    Aucun membre des 5 du vin n’accepte ce système qui implique de porter un jugement sur des vins pas finis et donc qui ne nous semble pas très honnête dans le fond.

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