Des bulles et des croix gammées

On a pas mal parlé du groupe Henkell, ces derniers temps, notamment lors du rachat de Freixenet; un rachat qui renforce encore la suprématie du groupe allemand dans la bulle européenne, au travers de ces deux marques phares, mais aussi des Cavas Hill, des Champagnes Alfred Gratien et Henri Abelé, des mousseux hongrois Törley, ou des Proseccos Mionetto.

On a moins parlé d’un homme qui a beaucoup compté dans son expansion, au milieu du siècle dernier: un certain Joachim von Ribbentrop.

Etonnant parcours que le sien.

Ottawa, 1914

Rejeton d’une famille de militaires prussiens, et polyglotte à ses heures, le jeune Joachim s’installe à Montréal en 1910 pour travailler dans une banque. Il enchaîne ensuite plusieurs petits boulots (la construction du pont de Québec, par exemple). Juste avant la guerre de 1914, on le retrouve à Ottawa, où il lance une compagnie d’importation de vins, et notamment d’effervescents.

Wiesbaden, 1920

Le mousseux mène à tout: rentré en Allemagne pour se battre pendant la première guerre mondiale, le jeune officier démobilisé pour blessures reprend ses activités dans le commerce des vins & spiritueux (il devient représentant pour le Champagne Pommery et le whisky Johnnie Walker); c’est alors qu’il rencontre à Wiesbaden Annelies Henkell, la fille d’un riche producteur de Sekt, qu’il épouse en 1920. Ambitieux, il se fait adopter par sa tante pour en reprendre la particule et devient représentant de la firme de ses beaux-parents.

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Joachim von Ribbentrop, SS-Gruppenführer, 1938

C’est en cette qualité qu’il est présenté à Hitler, en 1928, avec cette introduction jugée flatteuse: «il arrive à vendre du Sekt allemand au prix du Champagne».

Le régime hitlérien favorisera d’ailleurs grandement l’expansion du Sekt allemand, en en abaissant les taxes, afin de lutter contre les importations. D’autre part, le secteur connaît une concentration forcée, les sociétés appartenant à des Juifs étant expropriées ou rachetées à vil prix et revendues, en vertu de la loi du 6 juillet 1938 interdisant aux Juifs d’exercer une activité commerciale (entre autres).

Les entreprises tenues par des non-Juifs, comme Henkell, furent évidement les bénéficiaires de cette purge dans la concurrence.

Une fois la France vaincue, le régime nazi s’intéressera également au Champagne: la Wehrmacht étant à peu de choses près le seul client solvable des bulles françaises pendant l’occupation, le Sonderführer Otto Klaebisch a pesé de tout son poids pour que la filière s’organise, favorisant la création du Comité interprofessionnel du Vin de Champagne, en 1941.

Nuremberg, 1946

Revenons à Joachim von Ribbentrop, à qui ses contacts dans la haute société et sa proximité avec le Führer valent une ascension assez rapide dans l’establishment nazi, jusqu’à devenir chef de la diplomatie du Reich (si ce concept a un sens). Avec comme point d’orgue la signature du traité de non agression entre l’Allemagne et l’Union Soviétique, en 1939.

Cette carrière placée d’emblée sous le signe d’une servilité absolue envers Hitler, et qui fait défendre à von Ribbentrop des positions ignobles, s’achève en 1946 par sa condamnation à mort pour crimes contre l’humanité (des archives allemandes produites lors du Procès de Nuremberg montrent qu’il a notamment participé activement à la mise en place de la « solution finale »).

Mais les liens entre les von Ribbentrop et Henkell ne s’arrêtent pas là, puisqu’après la guerre, sa veuve (nazie non repentante) et ses fils Rudolf et Adolf, actionnaires importants, pouvaient toujours prétendre à jouer un rôle dirigeant au sein de la firme. Cela ne réjouissait guère les autres actionnaires, qui craignaient que le nom de Ribbentrop ait un effet négatif sur les ventes. S’en suivit une longue bataille d’avocats.

En 1963, Adolf, qui avait entretemps adopté le nom d’Henkell-von Ribbentrop, fut finalement admis au conseil d’administration.

Oetker, 1986

Mais en 1986, Henkell fut racheté par le groupe Oetker.

Incidemment, ce groupe, lui aussi, a entretenu des liens étroits avec le régime hitlérien; tout comme son beau-père Richard Kaselowsky, Rudolf August Oetker, son PDG de 1944 à 1981, a été un membre actif du parti nazi, allant même jusqu’à s’engager dans la SS.

Comme bien d’autres pendant la guerre, l’entreprise, qui fournissait notamment de la levure de boulangerie, a eu recours au travail forcé de prisonniers de guerre ou de condamnés politiques. Son patron a également amassé une grosse collection d’art dont certaines pièces avaient été confisquées à des Juifs.

Ses héritiers, qui ont ouvert il y a quelques années les archives de la société à une équipe d’historiens, tentent d’exorciser cet encombrant passé. Ils se sont également engagés sur la voie de la restitution des oeuvres d’art spoliées – un travail qui pourrait prendre des années, pour autant que les familles des Juifs expropriés existent encore.

Les héritiers d’Oetker ont bien raison. Ceux qui élaborent aujourd’hui de la pizza surgelée Oetker, ou des bulles d’Henkell Trocken, de Freixenet ou d’Henri Abelé ne sont pas responsables des actes des séides d’Adolf Hitler. Si leurs sociétés en ont profité, il leur faut juste le dire ouvertement, et réparer ce qui peut l’être.

Prenons garde de ne jamais oublier le passé, au risque que de nouvelles générations ne brandissent un jour à nouveau le drapeau à croix gammée en toute impunité. Même si les trains arrivaient à l’heure et si les bulles se vendaient bien.

Hervé Lalau

3 réflexions sur “Des bulles et des croix gammées

  1. Problème toujours délicat, Hervé, que celui de la « responsabilité » des entreprises face aux agissements de leurs anciens cadres. Le moment est-il bien choisi pour le ressortir?
    Je connaissais l’implication de (von) Ribbentrop dans les négociations d’avant-guerre avec les Russes et les Italiens, où il passait pour un

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    1. (problème continue) …assez bon diplomate. Et j’avais lu que sa participation aux déportations avait été jugée suffisante pour le faire pendre dans « l’aftermath » de Nüremberg. . Cette pendaison avait d’ailleurs été techniquement difficile, confirmant ta remarque sur l’arrivée des trains …
      Mais j’ignorais ses liens avec le Sekt.
      Bizarre qu’un représentant de ce liquide ait connu des problèmes de noeud …. coulant!

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  2. Oui Luc, je trouve le moment assez bien choisi alors qu’Arte consacrait la semaine dernière un documentaire aux accords Molotov-von Ribbentrop (80 ans cette année), et National Geographic, un autre documentaire sur les Juifs et les « demi-Juifs » dans la Wehrmacht.
    Bon nombre de gens pensent que tout a été dit sur la Shoah, qu’il ne faut plus y revenir; mais en ce qui me concerne, ce n’est que grâce au reportage sur von Ribbentrop que j’ai appris ses liens avec Henkell, puis, en fouinant un peu, l’incidence que le soutien des nazis a pu avoir sur le secteur. Celui qui m’intéresse, et ce site, celui du vin.
    Entretemps, des cimetières juifs en Alsace ont encore été profanés cette semaine.
    Alors en définitive, je trouve qu’il vaut mieux parler de ces choses une fois de trop que pas assez.
    Et si les héritiers d’Oetker tentent de faire amende honorable, cela mérite aussi d’être dit.

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